Les femmes dans les sciences de l’homme

Mme le docteur Blanche Edwards-Pilliet faisant un cours aux infirmières de la Salpetrière, in Haryett Fontanges, Les femmes docteurs en médecine dans tous les pays, Paris, Coop. du lion, 1901, pl. p. 48.

Par Héloïse Morel

Dans le cadre d’un partenariat avec les écoles doctorales de sciences humaines et arts de l’université de Poitiers, l’Espace Mendès France a proposé en 2016 une série de conférences intitulée « Jalons pour une histoire des sciences de l’homme ». Mais quelle place occupent les femmes ? Éléments de réponses avec Jacqueline Carroy et Nathalie Richard, les historiennes à l’origine de ce projet.

En 2011, ils sont 77,5 % d’hommes à être professeurs d’université contre 22,5 % de femmes. De ces chiffres issus du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, Nathalie Richard, professeure d’histoire contemporaine à l’université du Maine, fait le constat d’un accès différencié aux savoirs et à leur production selon le genre. La part des femmes dans la recherche est inégalitaire, particulièrement dans les structures académiques, et ce, depuis que ces structures existent. Pourtant, des trajectoires singulières et collectives permettent à quelques femmes de devenir des savantes, alors que les portes des institutions leur sont le plus souvent fermées. L’ouvrage Les femmes dans les sciences de l’homme (xixe-xxe siècles), Inspiratrices, collaboratrices ou créatrices ? que Jacqueline Carroy et Nathalie Richard ont codirigé retrace le parcours de ces femmes et redéfinit des espaces et des champs de savoirs où elles ont pu être des productrices de savoirs. Le « privé par opposition au public, […] la pratique par opposition à la théorie, […] l’amateurisme par opposition au professionnalisme ». La présentation à deux voix de Nathalie Richard et Jacqueline Carroy, directrice d’études à l’EHESS, offre une typologie de femmes savantes, ou impliquées dans les sciences et les savoirs, entre 1850 et 1950.

Les pionnières

Jacqueline Carroy dresse le portrait d’une pionnière italienne, Maria Montessori, dont la renommée est établie de l’Europe aux États-Unis. Cette féministe scientifique fit des études de médecine à Rome et fut une pionnière en pédagogie. Actuellement, de nombreuses écoles portent son nom. Comme le montre l’exemple de Maria Montessori, c’est dans les domaines réservés de l’enfance et de la pédagogie que les femmes s’illustreront souvent comme auteures et chercheuses reconnues.
Malgré le statut iconique de Maria Montessori dans le domaine des sciences de l’homme, Nathalie Richard remarque que d’autres femmes – des invisibles – ont été des pionnières mais ont œuvré dans l’ombre. « Il y a un risque à faire une histoire des “grandes femmes” comme elle a été écrite pour les grands hommes. » Ainsi sont tombées dans l’oubli la plupart des femmes-médecins de la fin du xixe siècle en France (étudiées dans l’article de Nicole Edelman). Pourtant ce sont des pionnières car pour devenir médecins, elles devaient obtenir des dérogations : pour le baccalauréat et le parcours de médecine. La plus connue est Madeleine Pelletier qui se distingue en défendant le droit à l’avortement et en s’engageant en tant que militante féministe. Mais elle demeure une exception. Quant aux autres « doctoresses », comme on disait alors, elles ont intériorisé le discours médical dominant et n’ont pas formulé le plus souvent de discours critique à son encontre. Elles s’engagent comme médecins pour la plupart à la place qu’on leur assigne : les soins aux femmes et aux enfants.

Les collaboratrices

Ces figures sont plus difficiles à cerner en raison de leur travail dans l’ombre, poursuit Nathalie Richard. « Elles sont secrétaires, expérimentatrices, gardiennes de la mémoire d’un père, d’un frère, d’un mari… » C’est le cas de Gina et Paola Lombroso qui sont les gardiennes de la mémoire de l’œuvre scientifique de leur père Cesare, spécialiste de criminologie et d’anthropologie criminelle très célèbre. Elles vont œuvrer pour contrôler les rééditions, les traductions des travaux et vont ainsi rester au second plan, alors qu’elles ont toutes deux écrits plusieurs livres et articles. On retrouve ce même effacement du côté des enquêtrices sociales, évoquées par Antoine Savoye. Elles sont les petites mains de la sociologie basée sur des recherches de terrain à laquelle Frédéric La Play attache son nom.

Les femmes de l’avenir : docteur, ca. 1902, Nancy, impr. A. Bergeret et Cie. (BIU santé, Paris Descartes).

Les inspiratrices

La figure de la muse est courante au xixe siècle. Jacqueline Carroy revient sur le parcours d’une d’entre elles pour mettre à distance cette seule image d’inspiratrice et faire émerger celle d’une femme actrice. Clotilde de Vaux, « ange inspirateur » du philosophe Auguste Comte, fondateur du positivisme, gardera toujours une grande indépendance à son égard. Comte est amoureux d’elle mais la réciproque n’est pas vraie. Même si elle est flattée de susciter l’amour d’un homme célèbre, Clotilde de Vaux veut vivre de sa plume et être actrice de son œuvre à part entière. Elle pose la question de la condition des femmes dans ses deux romans, Lucie et Willelmine. « […] Clotilde incarne bien la lutte d’une femme pour une certaine amélioration de sa condition féminine. […] Qu’il l’ait accaparée pour sa cause n’empêche pas qu’elle a pu vouloir en servir une autre. » (Annie Petit, « Un “ange inspirateur” : Clotilde de Vaux »). À la mort de la romancière, Auguste Comte va réécrire l’histoire et transmuer celle qu’il a aimée en une figure centrale de la nouvelle religion positiviste qu’il souhaite désormais fonder. Ainsi apparaît-elle, transfigurée en Vierge à l’enfant, en dessous du buste de Comte en majesté, sur le monument édifié à la gloire de celui-ci, place de la Sorbonne, à Paris.

Les productrices

Sous cette typologie peuvent être regroupées beaucoup des femmes évoquées ci-dessus et dans l’ouvrage collectif. Plusieurs ont produit des écrits, soit publiquement comme les enquêtrices ou les femmes qui ont concouru pour les prix des académies, soit dans l’ombre, comme les femmes qui formulent des réflexions de nature scientifique dans leurs journaux intimes. À partir du Second Empire, plusieurs historiennes ont ainsi produit un discours allant à l’encontre des savoirs historiques dominants et visant à mettre en lumière le rôle des femmes dans l’histoire. D’autres femmes sont auteures, mais leurs textes ne sont pas destinés à la publication. Tel est le cas des correspondantes, qui écrivent à des grands hommes, et qui ont été étudiées par Judith Lyon Caen pour le cas des écrivains des années 1840 – 1860. On trouve dans la correspondance du philosophe et philologue Ernest Renan une lectrice inconnue qui lui a envoyé sept lettres à propos de son « best-seller » La vie de Jésus (1863). Nathalie Richard détaille les éléments des lettres dans lesquelles la femme expose les étapes d’une émancipation religieuse, notamment à l’égard des clercs, mais aussi d’un accès à la science. « En 1876, dans son dernier courrier, elle envoie à Renan un mémoire de vingt-cinq pages dans lequel elle reprend l’ensemble des critiques savantes contre la Vie de Jésus, et elle propose sa propre synthèse et son point de vue. Il s’agit bien d’une production savante et critique mais qu’elle ne publie pas, peut-être par autocensure»
« Les sciences de l’homme parlent de l’homme en général mais construisent une image particulière de l’homme» Donner un statut d’actrices aux femmes produit des effets sur l’histoire de ces sciences en modifiant le regard que l’on porte sur elles. On est amené à mettre alors en exergue le fait que ces sciences s’élaborent collectivement, et dans des espaces privés tout autant que publics.

Parité et légitimité

Après l’intervention de Jacqueline Carroy et Nathalie Richard, une auditrice, professeure à l’université de Poitiers, se questionne à propos de la loi sur la parité : « Est-ce que ces règles de parité, qui nous permettent d’être présentes plus fréquemment à plusieurs niveaux, ne font pas peser un doute pas notre valeur scientifique ? […] Lorsque je suis invitée à participer à un comité de sélection, je me demande parfois : est-ce pour mes compétences ou parce que je suis une femme ? »
D’après les deux chercheuses, cette interrogation est juste et questionne aussi la légitimité des femmes. La loi sur la parité permet aux femmes de prendre place. Jacqueline Carroy témoigne : « ça ne sautait pas aux yeux de mes collègues que je sois la seule femme dans un jury de thèse. Quelque chose qui allait de soi dans les années 1970 – 1980 ne va plus de soi maintenant. Ça, c’est un petit progrès»
Pour Nathalie Richard, il y a une phase de transition qui est ambiguë et qui interpelle : « je vous retourne la question : est-ce que vous êtes sûre que tous vos collègues masculins dans le comité de sélection sont là pour leurs compétences ? »

Jacqueline Carroy poursuit en évoquant une enquête effectuée à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) auprès de ses collègues chercheurs et chercheuses : « lors des entretiens individuels, les hommes se disaient être en quelque sorte “prédestinés” pour faire la carrière qu’ils faisaient, alors que les femmes, elles, disaient plus souvent qu’elles étaient là par hasard ou par un concours de circonstance. C’était étonnant la manière dont les personnes racontaient leur trajectoire. […] Il y a une différence dans l’intériorisation de la carrière : une femme se sent souvent moins légitime qu’un homme»

Nathalie Richard et Jacqueline Carroy à l’Espace Mendès France le 19 janvier 2016. Photo Jean-Luc Terradillos.

À l’Espace Mendès France, le 19 janvier 2016, la directrice d’études à l’EHESS, Jacqueline Carroy ainsi que la professeure d’histoire contemporaine à l’Université du Mans Nathalie Richard ont présenté « les femmes dans les sciences de l’homme (xixexxe siècles) ». Cette communication est issue d’un ouvrage éponyme, édité en 2005, qu’elles ont dirigé, avec Nicole Edelman et Annick Ohayon : Les femmes dans les sciences de l’homme (xixexxe siècles), Inspiratrices, collaboratrices ou créatrices ?, éd. Seli Arslan, Paris, 2005, 318 p.

Nathalie Richard a publié récemment La Vie de Jésus de Renan. La fabrique d’un best-seller, 2015, Presses universitaires de Rennes.

Jalons pour une histoire des sciences de l’homme

Sous ce titre, l’Espace Mendès France a lancé en 2005 un cycle de conférences en partenariat avec les écoles doctorales de sciences humaines et arts de l’université de Poitiers et la Société française pour l’histoire des sciences de l’homme. Jacqueline Carroy, alors présidente de la SFHSH, présentait le projet en ces termes : « S’il est vrai que, depuis fort longtemps, il existe des savoirs portant sur l’homme, c’est à partir du xviiie siècle et surtout au cours du xixe siècle que ce que nous appelons actuellement les sciences humaines et sociales ont revendiqué leur indépendance et qu’elles se sont institutionnalisées. Ce cycle de conférences, organisé en partenariat avec Société française pour l’histoire des sciences de l’homme, aura pour objet d’analyser historiquement, à propos de quelques exemples, comment des savoirs sur l’homme et sur la société se sont constitués et autonomisés, souvent à partir de relations complexes avec la philosophie, la médecine, les mathématiques, et les sciences de la nature et de la vie. »

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