Le Journal de Michel Chaillou

Le Journal de Michel Chaillou (1987-2012).

Par Gré­go­ry Vouhé

Aux deux livres de Michel Chail­lou cités dans Qu’a donc Los Ange­les de plus que Poitiers ? on peut ajouter son Jour­nal qui com­porte quelques occur­rences. Les deux pre­mières repérées par Jean-Luc Ter­radil­los : « Same­di 29 jan­vi­er 94. […] En ce moment la pre­mière phrase de Désert pour­rait être : “J’ai honte devant la mer. J’imagine qu’elle s’agace de nos rassem­ble­ments puérils, toute cette ges­tic­u­la­tion : ‘Gaarde à vous’. ‘Père, gardez-vous à droite. Père, gardez-vous à gauche’, chan­taient déjà dans mon enfance mes livres d’histoire. Mais loin d’être Philippe le Har­di prévenant Jean II le Bon, je n’ai pas su garder mon père. Il habite certes à Poitiers, comme la bataille, mais celle qu’il livre con­tre l’ivresse le rend chaque jour pris­on­nier de ce qu’il boit à la Brasserie basque devant la poste.” Dans les Mémoires de Melle : « A Poitiers, Eve­lyne, Ray tien­dront un jour un café mou­ve­men­té face à la Poste, pas loin de la place d’Armes. Mais cela appar­tient à d’autres archives pas encore mis­es à jour.»

Invité en novem­bre de la même année au Con­fort mod­erne par Dominique Tru­co, il écrit le 23 : « J’ai été à Poitiers lire Rabelais. Un ciel radieux. Valère Nova­ri­na très pur. Vu Gérard Dessons, un col­lègue plus jeune de Paris VIII, sa com­pagne Geneviève. Je m’ennuie. Heureuse­ment il y a le Clain, le sou­venir de ma mère, de la nichée obscure de la Passerelle, mon livre que j’établis, etc. »

Poitiers reparaît dans son Jour­nal qua­tre ans plus tard, le dimanche 20 décem­bre 98 : « Hier après-midi, fête du livre, mairie du XVIIIe. J’ai signé une quin­zaine de livres, par­lé avec quelques lecteurs. Après, nous avons dîné à l’extrémité de la rue des Batig­nolles, chez des amis de jeunesse, Kari­mi que j’ai exalté dans La Vie privée du désert, sa char­mante épouse Élis­a­beth, plus d’autres de cette époque à Poitiers. Agréable soirée et pour­tant ce matin goût de néant dans la bouche. Je retra­vaille. […] Une idée : pour L’Enfance de Don Qui­chotte – la suite romanesque de La Vie privée du désert, de La Croy­ance, des Mémoires de Melle –, mes retrou­vailles avec mes amis de jeunesse peu­vent me fournir la trame du point de départ. Y songer forte­ment, en par­ti­c­uli­er à ce que Kari (Has­san Bassiri) m’a dit de cette secte de l’islam du nord de l’Iran et dont curieuse­ment j’avais un livre à la mai­son. Il m’a appris aus­si avoir rac­com­pa­g­né ma mère à la gare, “une fort belle femme”, dis­ait-il, lors de mon pre­mier mariage à Poitiers, mar­qué hélas d’incidents regret­ta­bles entre elle et mon père. »

La Preuve par le chien paraît chez Fayard en 2005. Chail­lou recevra deux ans plus tard, le 14 juin 2007 le Grand prix de Lit­téra­ture de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. « Ven­dre­di 22 juil­let 05 […] La Preuve a l’air de sus­citer un peu d’intérêt par­mi les mem­bres de l’Académie française. Le mot de Lévi-Strauss m’a beau­coup touché et celui de Jacque­line de Romil­ly ain­si que la lec­ture de Jacques d’Hondt, mon ancien pro­fesseur de philoso­phie à Poitiers. »

Michel Chail­lou chez lui en 2000. Pho­to Mytilus.

Le mar­di 2 févri­er 2007, il note une pre­mière pen­sée pour un roman pub­lié deux ans plus tard, Le dernier des Romains, alors inti­t­ulé Le Latin à Saint-Savin : « En ce moment, je songe plus que je tra­vaille. Le Latin à Saint-Savin, un vrai roman, pour­rait com­mencer par :

«“C’était dans les années je ne sais plus quand. J’étais jeune alors, à peine trente ans, je reve­nais d’Algérie, de la guerre, j’enseignais les let­tres dans un vieux lycée paci­fique, au bord de la Gartempe, sauvage riv­ière. […] J’avais alors acheté à crédit une Ford Anglia. Et entre Poitiers, ma rési­dence prin­ci­pale où je dis­po­sais d’un mod­este stu­dio au-dessus d’un garage, et M…, c’était alors de mul­ti­ples allées et venues. […] Et mon être aimait par-dessus tout pren­dre le volant à la sor­tie des cours et démar­rer avec un soupçon de cré­pus­cule dans le rétro­viseur. Je met­tais en gros une heure pour retrou­ver Poitiers, l’affluence de la place d’Armes, et la nuit tombait à peine quand je stop­pais au bord du houleux trot­toir, pas loin, pour ceux qui con­nais­sent cette ville si pit­toresque, du lycée Hen­ri-IV, devant le bosquet pous­siéreux qui fait l’angle. La rue, j’ai oublié son nom et aus­si celle qui la coupe. J’avais encore en tête des vers du grand siè­cle, d’un peu j’eusse devisé en alexan­drins par exem­ple avec cette jeune vendeuse qui dans une vit­rine repri­sait des bas face aux pas­sants. Mais devant sa bou­tique de dessous féminins, il parais­sait hélas incon­venant de trop s’attarder. Je revois son minois chif­fon­né. C’était jamais la même et pour­tant tou­jours la même, 18 ans, des jambes fuselées, une blouse rose qu’on eût aimé moins opaque, enfin des bêtis­es de jeune homme, enfin du jeune homme qu’alors je croy­ais encore être. Mais la guerre était passée qui com­mençait à me blanchir les tem­pes.” » Jusqu’à quel point cette ébauche, écrite à la pre­mière per­son­ne, et dans laque­lle on recon­naît le square de la République, à l’angle des rues de Magen­ta et Louis-Renard, est-elle auto­bi­ographique : de retour de son ser­vice mil­i­taire en Algérie, Chail­lou fut, au début des années 60, pro­fesseur de let­tres mod­ernes à Mont­mo­ril­lon, tra­ver­sée par la Gartempe…

Pour aller plus loin :

Lire l’article de François Bon, « Michel Chail­lou, digres­sion majeure »L’Actualité Poitou-Char­entes n°84, 2009, pp. 14–15.

Qu’a donc Los Ange­les de plus que Poitiers ?, dir. A. Quel­la-Vil­léger et J.-P. Bou­chon, Atlan­tique édi­tions de l’Actualité Nou­velle-Aquitaine, 812 p., 28 €

 

This post is a part 5 of Qu’a donc Los Ange­les de plus que Poitiers ? post series.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*