Les amours du remplaçant

Vançais dans les années 1950, son église et, à droite, son école.

Par Jean-Luc Terradillos

Photos archives Bouchon

Les frères Bouchon reviennent au pays natal, à Vançais, village du sud des Deux-Sèvres. Alain et Jean-Paul sont nés au début des années 1950 dans l’école de leurs parents. Tout est vrai, tout est inventé dans Les Amours du remplaçant. C’est bien l’époque – 1956–1957 – mais, préviennent-ils, les protagonistes ne sont ni leurs parents ni leurs collègues.

Le titre du livre est prometteur. Un jeune instit remplaçant, célibataire de surcroît, cela laisse augurer de belles aventures. Les amateurs de galipettes seront déçus car chez ce jeune homme l’exercice de la libido demeure un sport cérébral. Un maître d’école doit montrer l’exemple, donc il se doit d’être irréprochable !

Il y a bien anguille sous roche… son cœur balance entre deux femmes. À Niort, Nicole, étudiante à l’École normale de jeunes filles, est officiellement sa fiancée, mais elle se réserve pour la nuit de noces ! À Vançais, sa collègue Irène est, elle aussi, à cheval sur les principes. Est-ce parce que son mari est rappelé en Algérie qu’elle semble si absente ? Elle ne marche pas, elle déambule. Sitôt la classe finie, elle s’enferme dans son logement de fonction. De jour en jour s’immisce le désir.  Touchante timidité du jeune homme qui n’ose faire le premier pas, et surtout qui ne voit rien de ce qui se trame. En fait, Irène se révèle être une sacrée bonne femme. Contrairement aux apparences, elle déborde d’énergie. Mais quand va-t-elle libérer sa sensualité ? Patience… L’intrigue avance tranquillement, au rythme de l’écriture à la craie sur le tableau de l’école. Lentement, avec toujours la peur de commettre une faute.

Au passage, signalons que les auteurs jouent un tour de rosse au mari potentiellement cocu.

 

L’école de Vançais. À gauche, le mur qui donnait sur le terrain de sport et le garage à vélos.
Le bâtiment sans fenêtre est le garage, juste à côté (porte de face), le serre-bois.
Au-delà du mur, la maison des maîtres, la fenêtre est celle de la chambre des frères Bouchon ; au-dessus, fenêtre du grenier.
Au fond, le jardin derrière un mur et, sur la droite, la fameuse cantine.
Toujours à droite, les classes et le préau d’où l’on rentrait dans les classes après s’être mis en rang.

 

Ce roman d’amour déceptif est un bon documentaire sur la vie scolaire rurale dans les années 1950.

De l’école normale de Parthenay pour les garçons et de Niort pour les filles, au premier poste, à la nomination en couple quand ils sont mariés. Les frères Bouchon ont bien lu les archives de leurs parents. Ils décrivent toutes les activités de l’instituteur, personne qui force le respect dans la commune : préparation des cours, tenue de la classe, chauffage, organisation de la cantine, participation à la cérémonie du 11 novembre, préparation d’un tournoi de foot, répétition des lendits, voyage de fin d’année à Ronce-les-Bains pour voir la mer. On y entend aussi le parler poitevin, hors de la classe crénom de diou.

Cela fourmille de détails de la vie quotidienne : la radio, la 4CV, la Dauphine, l’Aronde, la Panhard, l’examen du permis de conduire, la lecture de La Concorde et l’abonnement à L’Express, la voix d’Albert Simon sur Europe n° 1, le clin d’œil à Louis Pergaud dans la dictée, le cinéma populaire de l’Ufolea, la foire-exposition de Niort et la nouvelle moissonneuse-batteuse automotrice Massey-Fergusson, le restaurant de Lezay – menu simple : œufs durs mayonnaise, steak frites, tourteau fromager et pichet de vin aigre mais pas de farandole d’entrées avec champignons à la grecque, poireau vinaigrette, terrine maison, betterave rouge, carottes râpées…

Point d’orgue de l’année scolaire : l’examen du Certificat d’études ! Raconté avec brio. C’est le premier diplôme, celui qui permettra de monter l’échelle sociale : des vocations d’instituteur naissent alors. Noble mission. Les autres enfants sont « nature », pas sauvages, ils apprennent malgré tout et leurs parents en sont fiers. O tempora, O mores !

 

Alain et Jean-Paul Bouchon dans la cour de l’école avec les tables de classe de l’époque.

 

Il suffirait d’un mot, d’un geste pour que ce monde si bien agencé soit parfait : « Je me demande s’il existe des moments où vous ne pensez pas pédagogie ! » Impétueuse Irène ! Voici une héroïne à fort potentiel, qui légitimerait à elle seule une suite au roman. De banales histoires d’amour ne pourraient-elles devenir volcaniques ?

Mais de bons sentiments font-ils de bons romans ?

Vous avez deux heures !

 

Les Amours du remplaçant. Deux-Sèvres, années 1950, d’Alain et Jean-Paul Bouchon, La Geste, 284 p, 20 €

Ils ont publié chez le même éditeur : La bête de Poitiers et Les tueuses en talons aiguilles.

Alain et Jean-Paul Bouchon en compagnie de Line Bonnet, maire de Vançais, dans la cour de l’école.

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A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

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