La psychanalyse dans l’archipel des dépendances

Dessin de Benoît Hamet, il apparaît également en couverture du n° 104 de L'Actualité Poitou-Charentes sur "Cerveau & addictions".

Par Eva Proust

Autrefois, l’addiction était affiliée à la toxicomanie et qualifiait les drogués dépendants psychiquement et physiquement de substances illicites. Aujourd’hui, l’archipel des dépendances est si vaste que la toxicomanie n’est plus qu’une petite île perdue au milieu des nouvelles addictions. Avec l’essor de l’approche comportementale, le sujet est désormais au centre de cette préoccupation. Cette focalisation sur l’individu addict et potentiellement dangereux, plutôt que sur la substance, a fait naître une nouvelle discipline en psychiatrie : l’addictologie.

« Si tout est addictif, alors plus rien ne l’est »

Pour Élisabeth Roudinesco, c’est la peur de la dépendance qui pousse à tout catégoriser comme pathologique. Cette dramatisation serait symptomatique de nos sociétés très sécuritaires. Mieux vaut prévenir que guérir. Mais à exagérer les mises en garde, l’effet inverse tend à se produire. La liste des addictions recensées par le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) n’a jamais été aussi longue : sexomanie, addiction aux écrans, bigorexie (addiction au sport), bronzomanie (addiction au bronzage), collectionnisme, oniomanie (acheteur compulsif)… Chaque désir ou passion semble se fondre dans une forme de dépendance.

En effet, l’OMS (Organisation mondiale de la santé) a reconnu en juin 2018 le «trouble du jeu vidéo» comme une addiction pathologique, au même titre que les jeux d’argent. Si la pratique de ces activités peut tourner à l’excès, elle n’implique pas de modification cognitive comme pour les toxicomanes. Selon Élisabeth Roudinesco, jouer au casino ou aux jeux vidéo nécessite un savoir et une maîtrise qui ne peuvent être systématiquement liés à une dépendance nocive. Ces activités seraient même nécessaires pour fuir l’angoisse ou la mélancolie. La distinction entre passion et addiction n’est pas toujours très claire aux yeux de la psychanalyste : «Si tout est addictif, alors plus rien ne l’est.» Dans ce cas, pourquoi ne pas nommer une addiction pour la lecture ironise‐t‐elle, ou encore considérer comme pathologique la tendance «épidémique» du tatouage ?

 

«Le mal et le remède au mal»

En outre, elle développe son propos à travers les représentations de l’addiction dans nos sociétés. On autorise certaines substances attestées comme nocives (alcool, tabac, certains médicaments détournés) alors que d’autres sont interdites. Élisabeth Roudinesco prend l’exemple du pharmakon pour illustrer son propos. Ce mot grec désigne à la fois le «remède», le «poison» et le «bouc‐émissaire», ce qui place la substance psychoactive comme la cause et la conséquence d’un problème. Platon décrit d’ailleurs le pharmakon comme «le mal et le remède au mal». On pourrait appliquer cette dichotomie aux pharmakon de notre époque. Les neuroleptiques et les psychotropes peuvent être considérés comme des drogues puisqu’ils induisent un changement de perception chez le sujet, mais sont nécessaires à son rétablissement.

Pour la psychanalyste, le cinéma peut aussi faire office de clé de lecture sur l’image de l’addiction. Dans French Connection (1971), le personnage toxicomane au début parvient à remonter la pente grâce aux amis qu’il se fait tout au long du film, qui traite du narcotrafic à Marseille. Ce thème de la rédemption par l’amitié est fréquent dans le cinéma hollywoodien, et sous‐entend l’aide que peut apporter un environnement enrichi à des individus dépendants. Dans le célèbre film Le Parrain (1972), la consommation de drogue pose une question morale quant à la rigueur nécessaire pour gérer un réseau mafieux. La mondialisation des drogues, vers les années 1980, impose le visage de la déchéance partout et participe au succès des films traitant de la toxicomanie.

 

L’alcool et le tabac, des addictions comme les autres ?

D’après Élisabeth Roudinesco, il est difficile de parler d’addiction pour ces deux phénomènes. La majorité des consommateurs ne présentent pas de dépendance psychique ou physique comme c’est le cas pour les drogues. Bien qu’elle reconnaisse la dangerosité de l’excès d’alcool, interdire sa consommation est impensable : «Pas de société sans liturgie dionysiaque.» À titre d’exemple, elle cite l’échec de la prohibition de l’alcool aux États‐Unis, dans les années 1920. Sa consommation était perçue comme une tare européenne et a servi d’argument politique contre l’immigration. Cette mesure a néanmoins été inefficace puisque les distilleries clandestines se sont multipliées et les Américains préféraient prendre le risque de consommer illégalement. L’interdiction fut finalement levée en 1933, bien qu’à nouveau appliquée dans certains États pendant les années 1950, au nom d’un puritanisme que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les mises en garde médicales sur la dangerosité de l’alcool.

Quant au tabac, son interdiction dans les lieux publics a été davantage préconisé pour le bien‐être social que par souci d’addiction. La lutte contre le tabac est assez récente et fumer a longtemps été culturellement encouragé comme quelque chose de bon, à la mode, qui rend séduisant etc. Pour augmenter ses ventes, l’industrie du tabac a fait de la cigarette un objet de désir à travers le cinéma ou les publicités, montrant des femmes fumeuses dans l’optique de conquérir une clientèle féminine. Le tabac a ainsi été glorifié comme un élément libérateur, un moyen d’atteindre l’égalité des sexes. Au même titre que l’alcool, sa consommation est ancrée dans l’ADN de toutes les sociétés et l’interdire relève de l’utopie. Pour clore son propos, Élisabeth Roudinesco rappelle qu’il est légalement difficile de punir ou dissuader quelqu’un qui se nuit à lui‐même, à partir du moment où il n’entrave pas le bien d’autrui.

Le thème étant d’actualité, la question de la légalisation du cannabis a été posée à l’issue de cette conférence. Difficile de trancher pour la psychanalyste. Elle se positionne néanmoins contre sa légalisation, doutant qu’une telle décision puisse résoudre les problèmes de trafic.

 

Élisabeth Roudinesco. Photo Olivier Betourné.

 

Les Rencontres Michel Foucault, organisées à Poitiers du 6 au 10 novembre 2018 par l’université et le TAP, ont été captées en vidéo.
Un entretien avec Élisabeth Roudinesco, réalisé par Frédéric Chauvaud et Jean‐Luc Terradillos, est publié dans L’Actualité Nouvelle‐Aquitaine n° 122, automne 2018 : «La révolution de l’intime. L’historienne et la psychanalyse».

 

Eva Proust est étudiante en master 1 histoire contemporaine à l’université de Poitiers. Cet article a été écrit dans le cadre du parcours Histoire publique.

 

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