Les tueuses en talons aiguilles

Jean-Paul et Alain Bouchon. Photo : J-L Terradillos.

Par Lison Gevers

Après leur premier roman La bête de Poitiers, Jean‐Paul et Alain Bouchon publient un second livre Les tueuses en talons aiguilles. Alors que le premier est plus centré sur la ville de Poitiers et ses quartiers, le second prend essentiellement place à l’intérieur du palais de justice.

L’Actualité. – Comment écrire un livre à quatre mains ?

Jean‐Paul Bouchon. – «Avec les méthodes modernes, ça ne pose aucun problème. Nous sommes tous les deux connectés. L’un commence quelque chose, l’autre continue ou donne son avis et nous reprenons ensemble plusieurs fois jusqu’à satisfaction». Alain Bouchon remonte à l’histoire qui les a lancés sur cette carrière d’écrivains en duo. «Nous avions déjà écrit des livres chacun de notre côté il y a plusieurs années. Un jour, Jean‐Paul écrit un début de bouquin, et il est bloqué, comme tout écrivain peut l’être à certains moments». Son frère lui fait alors des suggestions et c’est ainsi, avec ce texte imprévu, qu’ils s’aperçoivent qu’ils sont capables de travailler ensemble. «Finalement, nous sommes très complémentaires. Jean‐Paul est plus scénariste et historien; il a une écriture plus concise. Et moi, mes domaines de prédilection sont l’imaginaire et la forme», précise‐t‐il. Après leur premier roman, ils ont pu élaborer leur méthode d’écriture en travaillant en équipe, et non en travaillant chacun sur différentes parties du roman.

Les personnages des deux frères Papinet sont‐ils l’incarnation des deux frères Bouchon dans la «vraie vie» ?

«D’une certaine façon, nous nous sommes mis dans le livre : le grand Papinet, c’est moi et le petit, c’est mon frère», explique Jean‐Paul Bouchon. «Avec des réserves, bien évidemment…», ironise Alain Bouchon. Mais il y a de nombreuses similitudes comme les études des personnages et le rapport qu’ils entretiennent entre eux. «Quand on était petits, on s’entendait bien. Mais on ne se connaissait pas beaucoup. Et puis à un moment, on s’est retrouvé tous les deux à l’université à Poitiers. Mais nous avons échoué dans nos premières orientations et nos parents étaient absolument désespérés. Ce départ à zéro dans le bouquin, nous l’avons en quelque sorte vécu», poursuit Jean‐Paul Bouchon. C’est le livre dans lequel il y a le plus d’éléments autobiographiques. «Nous nous sommes amusés à mettre des vraies choses de nos vraies vies», expliquent‐ils. «Après, les personnages nous dépassent très largement. Mais cela nous a permis de dessiner des profils assez précis, certainement plus que dans La bête de Poitiers».
«On s’est habitué à nos personnages et plus on avançait, plus ils nous ressemblaient donc il devenait difficile de les tuer. Et puis on se disait que ce n’était peut‐être pas la peine de mettre une fin définitive à cette histoire.»

 

pages livre sur les frères Papinet

Pages du livre qui évoquent les frères Papinet. Photo: Lison Gevers.

 

Le crime parfait existe t‐il ?

Les frères Bouchon sont unanimes à ce sujet : «De nos jours, grâce aux nouvelles techniques, le crime parfait n’existe pas. Autrefois, on pouvait laisser des crimes impunis sans trop de problème. Maintenant, à partir de détails dérisoires, il est toujours possible de remonter jusqu’à quelqu’un.» La police scientifique fait des progrès. «Et puis il y a d’autres phénomènes : aujourd’hui, dans certaines aires, on est filmé partout. Dans les grandes villes on retrouve absolument tout le monde. Il y a aussi les portables. Tous les événements sont filmés par quelqu’un», poursuit Alain Bouchon. «Ce n’est même plus la peine d’avoir des services secrets en France, il suffit d’aller sur Google ou sur Facebook et on arrive à tout trouver, vous savez comment les gens vivent. On peut réduire les frais de l’espionnage français», plaisante Jean‐Paul Bouchon.
Cependant, Alain Bouchon explique qu’il y a deux techniques pour identifier les corps à partir de l’ADN : l’ADN classique et l’ADN mitochondrial. Il faut qu’il y ait un minimum de substance pour arriver à identifier des caractéristiques suffisamment précises pour les relier à des fichiers. Il y a donc encore des degrés de désagrégation du corps qui ne permettent pas l’identification d’une victime via l’ADN.

Quel a été votre processus d’écriture ?

«Ce qui nous a beaucoup plus dans le livre et que nous n’avions pas forcément imaginé au début, c’est de reprendre toutes ces années post‐1968. C’est une partie toujours vivante de notre jeunesse. Jusqu’à maintenant, nous ne les avions pas trop refouillées, mais en écrivant, nous nous sommes replongés dans l’idéologie et les rêves des ados à cette époque», explique Alain Bouchon. Son frère poursuit : «Nous avons un grand souvenir de nos années 1970. Il me semble que ces années là, c’était la liberté absolue de faire et de penser qui commence à disparaître peu à peu. On ne peut plus dire que des choses très formatées maintenant. Il y a un chapitre que j’apprécie qui raconte la victoire de François Mitterrand le 10 mai 1981 sur la place d’armes à Poitiers. Il y un avocat célèbre qui débouche une bouteille de champagne à genoux sur la chaussée et boit au goulot.»

En tant que lecteurs de polar, avez‐vous des références ?

«Mes modèles datent des années 1970. Il y a deux écrivains qui ont écrit des choses fabuleuses : Jean‐Patrick Manchette dans Nada, et Alain Demouzon, avec Section rouge de l’espoir. Ils évoquent l’histoire de flics un peu “ripoux”. Manchette est humoristique, Demouzon est très élégant», explique Jean‐Paul Bouchon. Son frère, quant à lui, n’a pas beaucoup lu de polars. C’est lorsqu’il lit toute la série de Maj Sjöwall et Per Wahlöö auteurs suédois, qu’il a un déclic. «À ce moment, j’ai compris que le polar permettait de parler de tout un tas de choses qui ne sont pas le polar lui‐même. C’est alors que je me suis dit que j’allais essayer d’écrire un polar niortais.» En ayant travaillé toute sa carrière dans une mutuelle niortaise, Alain Bouchon s’occupait d’affaires internationales et a pu utiliser son milieu professionnel, ce qui lui évitait de faire des recherches. Il s’aperçoit que les deux choses qui l’intéressent le plus dans le polar sont l’arrière-plan, qui peut parfois sembler être du détail mais qui a en fait une place fondamentale, et le côté logique, quasi mathématiques de l’intrigue. «L’écriture d’un polar consiste à semer des indices, des vrais, des faux et plus le livre avance, plus il faut que tout cela ait une logique et se rejoigne en une fin cohérente, intéressante, surprenante.» Mais si je devais donner une référence, l’auteur que je préfère c’est Franck Bouysse. Il a écrit quelques livres absolument remarquables comme Grossir le ciel. Il a une écriture superbe très lyrique.» Pour Jean‐Paul Bouchon, le lyrisme doit être réservé à d’autres genres littéraires. «Un roman noir, il faut que ça fonce. Si vous attendez 70 pages avant d’avoir quelqu’un qui semble mort, je suis inquiet.» Mais les deux écrivains ne cherchent pas forcément à cultiver le réalisme dans leurs romans, il y a quelque chose de décalé dans l’épopée de leurs héros. «J’adore ce qui est un peu déjanté comme chez Tarantino, mes autres références sont Pulp Fiction, Kill Bill ou encore Machete

Dans le précédent roman, vous décrivez beaucoup d’endroits de Poitiers que vous appréciez, est‐ce qu’il en est de même avec celui‐ci ?

«Dans ce roman, nous décrivons beaucoup moins de lieux que dans La bête de Poitiers. Une bonne part du livre se joue à l’intérieur du palais de justice car je l’ai connu», explique Jean‐Paul Bouchon. Mais des lieux sont tout de même évoqués, notamment dans le sud de la Vienne et les Deux‐Sèvres. Alain Bouchon explique que leur point de départ était très différent. «Pour le précédent, nous avions pour objectif d’avoir un roman qui se passait à Poitiers, mais pas dans le centre‐ville qui a déjà été beaucoup utilisé. Nous voulions mettre en valeur des quartiers qui ne sont pas des objets de littérature. Nous avons donc choisi un quartier dans le nord, les Couronneries, et un au sud : Bellejouanne.» Mais les écrivains sont aussi des hommes de terrain et ils n’ont pas hésité à arpenter les lieux, futurs décors de leur intrigue. Que voit un passager quand il prend le bus ? Eux, ne se posent pas la question, ils prennent le bus pour en avoir le cœur net. «Lorsque dans le livre le héros prend la ligne qui passe devant l’ancienne université de droit et qui va aux Couronneries, nous avons acheté notre ticket de bus, et fait le trajet; Jean‐Paul avec son carnet de notes et moi avec mon appareil photo pour faire un repérage précis du terrain.» Ce repérage aide évidemment beaucoup pour les descriptions de leur roman. «On conseille à nos lecteurs, si ça les intéresse, d’aller voir nos photos sur notre page Facebook Alain et Jean‐Paul Bouchon et d’associer les lieux aux passages du livre. Par exemple, le cimetière de Rom».

 

cimetière pierres tombales

Cimetière de Rom, où sont inhumés des jeunes parachutistes britanniques fusillés en 1944. Photo : Jean‐Paul et Alain Bouchon.

 

Pierre tombale cimetière

Pierre tombale du cimetière de Rom. Photo : Jean‐Paul et Alain Bouchon.

Jean‐Paul et Alain Bouchon avaient le souhait d’écrire un roman différent du premier et ne souhaitent pas enchaîner des romans qui se ressemblent. D’ailleurs, les idées ne manquent pas et lorsqu’on leur demande si un prochain roman est en cours, c’est avec amusement qu’ils répondent «pas qu’un seul !»

couverture du livre

Les tueuses en talons aiguilles, meurtres en Poitou, Jean‐Paul et Alain Bouchon. Éditions Le geste noir — 13,90 €

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1 Comments

  1. J’ai été très intéressé par la double personnalité des frères Papinet modestes fonctionnaires du palais de justice de Poitiers et “vrais ” justiciers en dehors de leur travail .Bravo aux deux auteurs .

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