Une léproserie au Moyen Âge

Lazare dont les pustules sont léchées par les chiens, portail de l’abbatiale de Moissac (vers 1120), photo Jean-François Amelot 2014, photothèque CESCM.

Par Alexan­dre Noguera

Mal­adie spec­tac­u­laire, la lèpre a mar­qué les sociétés con­tem­po­raines des xxe et xxie siè­cles dans leur vision de l’époque médié­vale. Cette patholo­gie orig­i­naire de l’Ouest européen con­cerne l’ensemble de la pop­u­la­tion, sans tenir compte de la place sociale qu’occupe l’individu au sein de la société.

La lèpre, mal­adie trans­mise par le Micobac­teri­um lep­rae, bacille qui est appar­en­té à celui de la tuber­cu­lose, se répand plus ou moins vite dans l’organisme de l’individu selon l’état du sys­tème immu­ni­taire de celui-ci.

La patholo­gie se car­ac­térise par les symp­tômes suiv­ants : l’apparition d’écailles puis de tuber­cules et de pus­tules sur la peau, une insen­si­bil­i­sa­tion locale, qui évolue en lésions nécrosantes et muti­lantes, détru­isant de manière pro­gres­sive les tis­sus et les organes de la per­son­ne touchée par la mal­adie. Cette patholo­gie touche ain­si tout le corps (totum cor­po­rum).

Elle pos­sède de nom­breux noms. Les dif­férents ter­mes ser­vant à la qual­i­fi­er peu­vent man­quer de pré­ci­sion comme le remar­que Car­ole Raw­cliffe. Gérard de Cré­mone dans sa tra­duc­tion latine du Liber cano­n­is d’Avicenne – rédigé en arabe – emploie le mot lep­ra. La désig­na­tion de la patholo­gie per­met d’identifier claire­ment ce que les Anciens nom­maient ele­phan­ti­a­sis.

Le lépreux, davantage reclus qu’exclu

Cepen­dant, au Moyen Âge, les ter­mes d’ele­phan­ti­a­sis et d’ele­phan­tia sont pen­sés comme syn­onymes de lep­ra, ce qui per­met d’identifier un aspect humoral spé­ci­fique.

C’est au regard de cette mon­stru­osité vis­i­ble que la thèse d’une « exclu­sion » du lépreux fut dévelop­pée dans l’historiographie tra­di­tion­nelle. Toute­fois, cette vision est à nuancer. En effet, les travaux menés par François-Olivi­er Touati et Luke Demaitre ont mon­trés que le lépreux occupe davan­tage une place de reclus que d’exclu.

L’historiographie rel­a­tive à la lèpre, très abon­dante, est tou­jours un sujet d’actualité, comme en témoignent les travaux récents d’Elma Bren­ner et de Car­ole Raw­cliffe. Ces dif­férentes études por­tant sur l’histoire d’une mal­adie par­ti­c­ulière se doivent d’être liées à ceux ayant trait à l’histoire de l’assistance. En effet, la prise en charge d’une patholo­gie cor­re­spond à une réponse à un prob­lème de société. C’est pourquoi il n’est pas sur­prenant que l’histoire de l’assistance soit prin­ci­pale­ment inscrite dans les vastes domaines de l’histoire sociale, urbaine et de la san­té. Cette his­to­ri­ogra­phie est égale­ment très riche. En ce qui con­cerne la ville de Nar­bonne, il faut sig­naler les travaux de Jacque­line Caille. Elle y souligne le lien exis­tant entre la place géo­graphique qu’occupent les dif­férents étab­lisse­ments hos­pi­tal­iers et le réseau routi­er antique. De plus, elle y mon­tre la place crois­sante qu’occupe l’autorité munic­i­pale dans la prise en charge de l’assistance publique, ce qui par­ticipe à la créa­tion d’une poli­tique de com­mu­nal­i­sa­tion de l’assistance. Celle-ci inter­vient à la suite des crises des xive et xve siè­cles et est prin­ci­pale­ment vis­i­ble dans les villes du Midi dont celle de Nar­bonne.

Deux inventaires de patrimoine en 1219 et 1321

Les sources employées, de nature juridique, sont issues des archives munic­i­pales de Nar­bonne (AMN). La série S4858 con­tient les tes­ta­ments, actes de dona­tion et d’acquisition qui ont servi à la réal­i­sa­tion du présent arti­cle.

Com­posé de biens meubles et immeubles, le pat­ri­moine de l’établissement hos­pi­tal­ier s’est con­sti­tué par le biais de dona­tions qui sont réal­isées du vivant du dona­teur (dona­tions entre-vifs), mais qui sont aus­si effec­tuées après le décès de celui-ci (dona­tions post mortem). Les archives con­ser­vent deux inven­taires des biens meubles de la lépros­erie. Le pre­mier est daté de 1219 et le sec­ond de 1321.

Ces doc­u­ments délivrent de pré­cieuses infor­ma­tions sur l’agencement de la lépros­erie. Le notaire y fait la liste des biens qui se trou­vent dans cha­cune des pièces qu’il vis­ite. Il n’est pas sur­prenant d’y voir fig­ur­er le nom des dif­férents objets de la vie quo­ti­di­enne (jar­res, lits, oreillers, linceuls). Toute­fois, il est intéres­sant de soulign­er la richesse de l’établissement. Celle-ci est vis­i­ble par le nom­bre rel­a­tive­ment impor­tant de livres présents dans la bib­lio­thèque du com­man­deur, objet qui est à cette époque pré­cieux et coû­teux. Com­posée de neuf livres en 1219 (elle compte un exem­plaire de l’Ordre Sac­er­do­tal, deux grands livres, un psauti­er et un brévi­aire), celle-ci s’agrandit en 1321 puisqu’elle en compte treize, dont deux grands livres, un brévi­aire, l’Ordre Sac­er­do­tal, un psauti­er et qua­tre livres de rai­son.

Le pat­ri­moine de la lépros­erie se car­ac­térise aus­si par aus­si par les habits liturgiques et les nom­breuses ter­res qui lui sont offertes, léguées à la ladrerie, ou qu’elle acquiert dans le cadre d’un investisse­ment. À titre d’exemple, en 1298, Sanche Refue donne une vigne à l’hôpital du bourg de Nar­bonne. La vigne per­met à la lépros­erie de pro­duire son pro­pre vin qui lui est néces­saire à l’accompagnement des plats et à la dés­in­fec­tion des plaies. Le pat­ri­moine rur­al hos­pi­tal­ier est très impor­tant, car c’est par lui que l’établissement de soin peut sub­venir à ses pro­pres besoins tout en lui per­me­t­tant de réalis­er sa mis­sion, à savoir celle de porter assis­tance à ceux qui en ont besoin. La terre est, pour la civil­i­sa­tion médié­vale, source de richesse. C’est la rai­son pour laque­lle la très grande majorité des actes de dona­tions touchent cet élé­ment matériel. Toute­fois, la terre n’est pas l’unique source de richesse de l’hôpital.

Acheter son salut en numéraire

Les actes de la pra­tique met­tent en avant les dona­tions en numéraire. Ain­si, en 1297, Pierre de Armen­taire dans le cadre de son tes­ta­ment désigne comme héri­ti­er uni­versel la lépros­erie, et lui lègue ain­si après son décès de l’argent dans le but de célébr­er « l’office divin ». La somme léguée, de « Cent sole tournois » est rel­a­tive­ment impor­tante puisque le tes­ta­teur prévoit que « soyent per­petuelle­man assignés lecdit cent soles Tournois annuels et per­petüels avec Les autres revenus ». Ce tes­ta­ment per­met de voir une forme d’achat du salut, à savoir réalis­er une dona­tion en argent en échange de mess­es anniver­saires, ce qui a pour objec­tif de faire gag­n­er plus rapi­de­ment le Par­adis au défunt. Il est égale­ment pos­si­ble de con­vo­quer la quit­tance de Guil­laume Arnald, qui lègue à lépros­erie « cent mille sols mel­go­riens » en 1220 afin que soit célébr­er « les offices divins ». La somme allouée doit en principe être attribuée aux céré­monies liturgiques.

Pour pou­voir fonc­tion­ner, l’hôpital médié­val a besoin de ressources humaines. Bien qu’il serait exagéré de par­ler de « pat­ri­moine humain », il est vrai que de nom­breux indi­vidus se don­nent comme « frère » ou « sœur » pour servir les pau­vres. Cepen­dant l’entrée en lépros­erie n’est pas gra­tu­ite et se fait en échange d’un paiement en nature (par exem­ple cinquante vestes de laine) ou en numéraire, qui se réalise au moment de leur récep­tion par le com­man­deur. Ces donas vont s’occuper des patients et peu­vent être amenés à réalis­er les dif­férentes tâch­es quo­ti­di­ennes (par exem­ple la pré­pa­ra­tion des repas) ou à s’occuper de l’entretien des ter­res de l’hôpital.

La vie en léproserie

Vivre en lépros­erie revient à men­er une vie monacale, puisque se don­ner à la ladrerie s’inscrit dans le cadre d’une dis­ci­pline moralo-religieuse, traduite par une volon­té indi­vidu­elle de men­er une exis­tence péni­ten­tielle, médi­ta­tive et char­i­ta­ble. Ce mode de vie se car­ac­térise notam­ment par le fait que les per­son­nes qui se don­nent inte­s­tat à l’établissement renon­cent à leurs biens, font vœu de chasteté et d’y servir les pau­vres, puisque l’existence au sein de la lépros­erie est organ­isée par une « règle » qui astreint les malades comme dans toute com­mu­nauté religieuse à une vie ascé­tique et dédiée à la prière. Il est logique de con­sid­ér­er l’abandon au monde comme étant l’abandon de sa vie d’avant, laïque et séculière où l’individu garde sa bonne san­té, et ce, pour aller vers celle de la réclu­sion et de la péni­tence dont l’objectif con­siste à pré­par­er sa mort en chré­tien exem­plaire.

La vie au sein de la mal­adrerie n’est pas libre, elle obéit à une hiérar­chie. En théorie, l’établissement est placé sous l’autorité de l’archevêque de Nar­bonne. Or, dans la pra­tique, il s’avère qu’il se situe sous l’autorité munic­i­pale, en l’occurrence celle du con­sulat – les con­suls sont des mag­is­trats munic­i­paux élus des villes ital­i­ennes ou du Midi de la France qui gèrent de manière col­lé­giale les affaires munic­i­pales (René Fédou, Lex­ique his­torique du Moyen Âge, p.46). Ce glisse­ment de juri­dic­tion s’effectue au xiiie siè­cle. C’est dans ce cadre juridique que sont nom­més les com­man­deurs de l’institution hos­pi­tal­ière. Toute­fois, ce n’est qu’à par­tir du xive siè­cle que la tutelle con­sulaire s’alourdie. Les con­suls ne sont plus unique­ment les patrons de la lépros­erie, ils en devi­en­nent les admin­is­tra­teurs directs. En con­séquence, la nom­i­na­tion du com­man­deur entraîne de fac­to une délé­ga­tion de l’autorité munic­i­pale vers ces derniers.

La poli­tique d’investissement menée par la ladrerie s’effectue sous la direc­tion du com­man­deur, et ce, tou­jours au nom des con­suls. C’est dans ce cadre que s’effectue la com­mu­nal­i­sa­tion de l’assistance.

Communalisation de la santé

Par­faite­ment inté­grée au tis­su urbain nar­bon­nais, la lépros­erie du bourg en devient acteur économique impor­tant. Son riche pat­ri­moine fonci­er lui assure des revenus réguliers aux­quels s’ajoutent des ressources ali­men­taires. Cette assise économique se ren­force pro­gres­sive­ment durant les xiiie et xive siè­cles grâce à une poli­tique d’investissement menée par l’institution. Le grand nom­bre de per­son­nes entrant au ser­vice de la lépros­erie lui per­met d’avoir une ressource humaine suff­isam­ment impor­tante pour pou­voir gér­er effi­cace­ment ce pat­ri­moine tout en effec­tu­ant les tâch­es quo­ti­di­ennes néces­saire à son bon fonc­tion­nement. La com­pi­la­tion des richess­es lui per­met de se pré­mu­nir d’éventuelles dif­fi­cultés économiques, tout en s’assurant d’avoir les moyens d’exercer sa mis­sion pre­mière, à savoir accueil­lir les pau­vres et soign­er les malades. C’est dans ce cadre que le domaine de l’assistance devient un enjeu pub­lic impor­tant, par­tic­i­pant de ce fait au proces­sus de com­mu­nal­i­sa­tion de la san­té.

Alexan­dre Noguera est doc­tor­ant en his­toire médié­vale à l’université de Poitiers et à l’université de Sher­brooke (Québec, Cana­da) sous les direc­tions de Geneviève Dumas et de Stéphane Bois­sel­li­er. Sa thèse s’intitule « Voy­age, cul­ture et représen­ta­tions spa­tiales chez un mil­i­taire sous Charles VII ». Il est mem­bre du Cen­tre d’études supérieures de civil­i­sa­tion médié­vale. Ses recherch­es por­tent sur l’histoire des sci­ences à la fin du Moyen Âge, sur le règne de Charles VII (1422–1461) ain­si que sur les rela­tions inter­na­tionales au xve siè­cle.

Quelques références bibliographiques

Lex­ique his­torique du Moyen Âge, dir. René Fédou, Armand Col­in, 1995 (3e édi­tion).

Lep­rosy and char­i­ty in medieval Rouen, d’Elma Bren­ner, Boy­dell et Brew­er, 2015.

Hôpi­taux et char­ité publique à Nar­bonne au Moyen Âge, de Jacque­line Caille, Pri­vat, 1978.

Lep­rosy In pre­mod­ern med­i­cine: a mal­a­dy of the whole body, de Luke Demaitre, The Johns Hop­kins Uni­ver­si­ty Press, 2007.

Un sys­tème de soins à l’échelle urbaine : la com­mu­nal­i­sa­tion de l’assistance à Mont­pel­li­er (xiie-xve siè­cles), de Cather­ine Dubé, Mémoire de maîtrise sous la direc­tion de Geneviève Dumas, Uni­ver­sité de Sher­brooke, jan­vi­er 2016.

San­té et société à Mont­pel­li­er à la fin du Moyen Âge, de Geneviève Dumas, Brill, 2015.

«Les lépreux peu­vent-ils vivre en société ? Réflex­ions sur l’exclusion sociale dans les villes du Midi à la fin du Moyen Âge», de Daniel Le Blévec, dans Vivre en société au Moyen Âge : Occi­dent chré­tien (vie-xve siè­cle), dir. Claude Carozzi, Daniel Le Blévec, Huguette Taviani-Carozzi, PUP, 2008.

Lep­rosy in Medieval Eng­land, de Car­ole Raw­clifffe, The Boy­dell Press, Wood­bridge, 2006.

Mal­adie et société au Moyen Âge : la lèpre, les lépreux et les lépros­eries dans la province ecclési­as­tique de Sens jusqu’au milieu du xive siè­cle, de François-Olivi­er Touati, De Boeck Uni­ver­sité, 1998.

1 Comments

  1. Pas­sion­nant, instruc­tif.…. J’ai déjà, et je ne me sou­viens plus où, vis­ité le site d’une anci­enne lépros­erie ( Persee ? ) J’ai bien plus appris en lisant cet arti­cle.
    Félic­i­ta­tions à l’auteur

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