Laurent Albarracin – Le Cadran ligné

Laurent Albarracin, éditeur du Cadran ligné.

Entretien Laurine Rousselet

En 2009, Laurent Albarracin avait choisi le terme de «collection de poésie» pour parler de son aventure éditoriale Le Cadran ligné située à Saint‑Clément en Corrèze. Aujourd’hui, la maison d’édition compte trois collections : Livres courants, Livres «d’un seul poème», Hors collection. Il est courant d’entendre qu’un éditeur publie selon ses appréciations, ses convictions, ses valeurs. Mais le mot «plaisir» à la bouche n’appartient pas, si naturellement, à tous ceux qui font des livres. La très grande sensibilité de Laurent Albarracin, lui-même poète, nous offre à découvrir des écrivains merveilleux tels Boris Wolowiec, Ana Tot, Werner Lambersy, Éric Chevillard, Anne‑Marie Beeckman, Jean‑Paul Michel, Jacques Abeille, Pierre Bergounioux, Matthieu Messagier, pour ne citer qu’eux, et cela dans des formats bien imaginés.

 

L’Actualité. – Pouvez-vous nous présenter les collections par ordre chronologique ?

Laurent Albarracin. – J’ai commencé par créer en 2009 une collection de plaquettes. Il s’agissait de fabriquer des livres «d’un seul poème», c’est-à-dire présenter un texte qui pouvait tenir la page sur un feuillet de papier A4 plié en quatre, sous couverture vergée. Objet simple (quoique soigné) et geste modeste. L’idée était de faire circuler facilement des poèmes et sans doute aussi de faire mes gammes dans le domaine de l’édition. J’ai ainsi publié 75 poèmes de 75 auteurs différents, la plupart sollicités. Aujourd’hui, cette collection est close même si tous les titres sont encore disponibles. En 2013, a vu le jour un premier livre Trait fragile de Pierre Bergounioux et de Jean-Pierre Bréchet, dit «hors-collection» parce qu’en effet il est dans un format qu’a priori je n’utiliserai plus, en tout cas pour ma collection de livres courants. Celle-ci a démarré en 2014 et depuis cette date j’édite tous les livres dans cette collection et dans ce format.

 

Vos premiers livres publiés sont-ils «le fruit du hasard et de la nécessité» pour reprendre la fin de la formule philosophique de Démocrite. Je pense à Trait fragile, Nuages, mais aussi Méca.

Trait fragile est en effet le fruit du hasard et de la nécessité, selon cette belle formule que vous me tendez. C’est Jean-Pierre Bréchet, peintre et ami de Pierre Bergounioux, qui m’a apporté ce projet alors que je l’avais rencontré de manière tout à fait fortuite. Nous avons conçu ensemble le livre qui comporte un tirage de tête sur grand papier avec des lithographies du peintre.

Nuages, publié en 2014 et qui signe le vrai démarrage des éditions (puisque les plaquettes et Trait fragile auraient très bien pu rester sans suite), est issu d’un manuscrit reçu par la poste. Boris Wolowiec m’avait envoyé un manuscrit de 300 ou 400 pages alors que j’éditais des plaquettes minuscules ! Mais j’ai tout de suite vu dans son écriture quelque chose d’extraordinaire. C’est par et pour ce genre de surprises, rares mais extrêmement puissantes, qu’on a envie de donner à voir des textes et de devenir éditeur.

Pour Méca d’Ana Tot, publié en 2016, plus classiquement je connaissais et appréciais son auteur, et l’éditer fut, sinon le fruit du hasard et de la nécessité, du moins quelque chose de naturel, d’évident.

 

couverture livre esthétique

 

Comment avez-vous pensé l’ouvrage Esthétique du machinisme agricole de Pierre Bergounioux et Pierre Michon, composé d’un cahier photographique de seize pages, paru en 2016 ?

En 2013, au moment de la publication de Trait fragile, nous avions imaginé avec Jean-Pierre Bréchet une exposition des peintures de ce dernier et de sculptures de Pierre Bergounioux. Elle eut lieu à l’église Saint-Pierre à Tulle en septembre 2013. Bréchet avait déjà monté une exposition des sculptures de Bergounioux à Nantes avec Georges Fargeas. Il nous a semblé intéressant de donner un prolongement à l’exposition de Tulle en éditant un livre qui présente quelques-unes de ses «ferrailles» – comme il les appelle – même si le livre n’est en rien le catalogue de l’exposition. Il est constitué d’un bref essai de Bergounioux, d’un cahier de seize photos, et d’un hommage de Michon à Bergounioux écrivain et sculpteur.

 

Vous avez publié à deux reprises Boris Wolowiec. Quelles sont les qualités essentielles de son écriture ?

Deux livres en effet de Wolowiec au catalogue : Nuages (2014) et Gestes (2017). Difficile en quelques mots de résumer les qualités de son écriture. J’en ai parlé à plusieurs reprises, chez Pierre Campion ou dans Catastrophes. Disons qu’il me semble que son écriture invente quelque chose de vraiment nouveau en poésie. Depuis Malcolm de Chazal, personne à ma connaissance n’avait poussé aussi loin le bouchon de l’analogie – analogie qui est inséparable, à mon sens, de la pensée poétique. Sans doute Tarkos de son côté avait inventé quelque chose d’inédit, et Wolowiec à mon avis est de cette espèce, de ce genre de poètes qui renouvellent la poésie. Dieu sait s’ils sont rares les poètes qui bouleversent la donne.

 

couverture gestes

 

La revue Catastrophes, quelle réalité vise-t-elle ? Quels sont les signes avant-coureurs pour reconnaître «13 poètes qui déménagent, 256 pages de boum sonique» ?

Attention, je ne suis ni l’éditeur, ni le principal animateur de la revue Catastrophes. C’est Pierre Vinclair qui, depuis Singapour, dirige cette revue ; dont la version papier est éditée par Le Corridor bleu. Guillaume Condello et moi ne faisons que donner des avis, contribuer à la ligne éditoriale, apporter un texte, etc. Il n’en reste pas moins que j’ai grand plaisir à me tenir au courant de ce qui se crée dans la poésie aujourd’hui et cette revue est pour moi une manière de garder le contact avec l’extrême contemporain. Comme sa vitalité est grande (nombreux auteurs publiés et fréquence de parution soutenue (mensuelle)), le surcroît de travail est récompensé par un regain d’énergie. Je suis très heureux de participer à cette aventure.

 

La possibilité de ne pas avoir recours aux services d’un diffuseur réclame la liberté. Comment va la vôtre ?

Ma liberté va bien, merci. J’utilise les services d’un distributeur1 pour mes éditions qui sont référencées sur les plateformes et accessibles pour les commandes clients en librairie, mais en effet je diffuse moi-même. C’est-à-dire que je prends contact directement avec les libraires pour faire connaître les livres et que je fais quelques salons : le Marché de la poésie de Paris, par exemple. Le site internet compte aussi, mais rien ne remplace le travail des libraires, indispensable.

 

Quels sont les livres à paraître en 2019 ?

Il y en a trois :

Un deuxième livre de Christian Ducos, Plic ! Ploc ! Ce sont des haïkus.

Un livre de Katrin Backes et de Sylvain Tanquerel, Bleigiessen, la vision par le plomb. C’est à la fois un livre de photos, une réflexion sur la paréidolie, une enquête et un poème. Un objet hors catégories !

Et enfin un recueil de quatre textes d’Eugène Savitzkaya, auteur qui m’est cher.

 

couverture traité poussières

 

Quel serait votre «rêve impossible» à éditer ?

Impossible de répondre (et d’ailleurs je ne suis pas sûr de bien comprendre la question), puisque le texte qu’on rêverait d’éditer, c’est celui qu’on ne connait pas encore et qui serait à la fois parfaitement en phase avec ce que l’on cherche, et totalement surprenant par rapport à ce qu’on recherche, etc. C’est sans doute cela, «le rêve impossible». Mais franchement, il me semble que j’ai déjà eu la chance de publier des livres idéaux. Par exemple Traité de la poussière de François Jacqmin, un poète belge majeur (1929–1992) qui mériterait d’être publié chez les grands éditeurs (il l’a été par La Différence aujourd’hui disparue) et qui est publié par ma toute petite maison. Je publie peu (de zéro à trois livres selon les années) mais des livres que j’estime importants.

 

Le Cadran ligné Le Mayne 19700 Saint-Clément
05 44 40 56 42 / www.lecadranligne.wordpress.com

 

[1] Comptoir du livre — librairie SPE, 171, rue de la Convention, Paris 75015 — https://www.librairie-spe.com

 

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