Jacques Santrot – « Personne ne parlait de Michel Foucault »

Michel Foucault dessiné par Benoît Hamet, d’après une photo de Gérard Mordillat prise en 1975.

Entretien Jeanne Vincent

 

Socialiste, Jacques Santrot a été maire de Poitiers de 1977 à 2008. Figure politique locale – qui fut également député et conseiller général de la Vienne – il a ancré la ville à gauche. Voici son point de vue sur la manière dont a été perçu le philosophe Michel Foucault (1923–1984) dans sa ville natale.

 

L’Actualité. – Alors que vous étiez maire, comment avez-vous perçu ce que les gens ressentaient, pensaient de Michel Foucault ?

Jacques Santrot. – Dans les années 1980, je reçois deux étudiants américains. J’ai d’abord cru que c’étaient deux Mormons. Ils me disent d’une manière dithyrambique et dans un très bon français : « Pas du tout Monsieur le maire, nous sommes américains venus à l’université de Poitiers pour étudier la philosophie, et nous nous intéressons à Michel Foucault. Nous ne comprenons pas que dans cette ville il n’y ait rien à la mémoire de ce philosophe de renommée mondiale, c’est impensable ! Sa ville natale n’a rien fait pour lui, c’est incompréhensible ! » Et j’acquiesce… À la municipalité, la question ne s’était pas posée.

Concours de circonstances, cette année-là [en 1988] nous allions inaugurer un nouveau lycée. Je me dis qu’il y a un quelque chose à faire : philosophe, homme de lettres… Baptisons le lycée Michel Foucault ! Je convaincs la majorité du conseil municipal en expliquant qu’il a fallu que ce soit deux étudiants américains qui nous rappellent la mémoire de la ville ! Bon, il y en a deux-trois qui ont grogné en municipalité, mais ça a été enlevé. Ensuite, je fais une déclaration pendant le conseil municipal. Jacques Grandon[1], le chef de l’opposition, qui avait bien connu la famille et le père Foucault, était très enthousiaste et a complètement validé l’idée. C’est alors que des élus de droite sont partis dans une diatribe : ils ne voulaient pas entendre parler de cet homme au passé sulfureux. Nous avons entendu tous les poncifs sur les homosexuels ! Certains étaient plus ou moins au courant des sorties nocturnes de Michel Foucault et de ses copains à Paris, enfin bref, c’était parti. Et il y en a un qui rajoute : « Et en plus, ce lycée est situé au Bois d’amour ! » Ça a été terrible, et je n’ai rien pu faire. J’ai été obligé d’arrêter malgré le soutien de plusieurs élus comme Bertrand Royer, professeur de philosophie, et de tous les grands progressistes… Ça n’a pas suffi.

Des années après, j’ai eu l’idée d’un petit rattrapage en me souvenant de ce que les étudiants américains avaient dit. Ils avaient suggéré de mettre une plaque sur sa maison. J’ai alors demandé l’autorisation à son frère, Denys Foucault, que j’avais déjà eu auparavant pour parler du lycée (il faut l’accord des familles pour baptiser un lieu). Je lui ai expliqué la situation et je lui ai vendu l’idée. Il a été tout à fait d’accord. C’est ainsi qu’une plaque a été mise sur sa maison natale à Poitiers en 2003. Pour la petite histoire, lors de la cérémonie nous n’étions qu’une vingtaine, quelques élus, les convaincus – tous les autres ont boudé l’événement.

 

Avant cela, savait-on à Poitiers que Michel Foucault était né dans cette ville ?

Personne n’en parlait… Il faut préciser que Michel Foucault a quitté Poitiers juste après le lycée. Joceline Berge, la présidente de l’association Le jardin de Michel Foucault, m’a raconté que, quand il revenait, c’était à Vendeuvre. Le creuset vraiment, c’était Vendeuvre. Il y était attaché parce que la maison était celle de sa mère dont il très était proche, presque toute la famille est enterrée là-bas d’ailleurs. Et donc les Poitevins n’ont vraiment connu Michel Foucault que quand tout le monde s’est mis à parler de lui.

 

Est-ce que le fait qu’il soit catalogué à la fin de sa vie comme d’extrême gauche et qu’il soit homosexuel, mort du sida, a joué en sa défaveur ?

J’en suis convaincu. Il avait tout pour plaire ! Dans les oppositions au conseil municipal c’est un mixte de tout ça qui a joué. Les reproches étaient souvent de l’ordre du non-dit. Il n’y avait jamais quelqu’un qui disait ouvertement « Je suis contre les pédés ! » Parce que c’était ça à l’époque. On ne disait même pas homosexuel ! Je suis persuadé que le refus de nommer le lycée Michel Foucault est lié à sa vie personnelle, intime, à ce qu’on savait de lui… en plus mort du sida ! Imaginez qu’à cette époque, le sida était vraiment infamant !

 

Le 23 mai 2003, Jacques Santrot a dévoilé la plaque sur la maison natale de Michel Foucault en présence de son frère Denys.
Photo Dominique Bordier / La Nouvelle-République du Centre-Ouest.

 

À sa mort en 1984, y a‑t-il eu des hommages particuliers à Poitiers ?

Je n’ai pas le souvenir… Dans la Nouvelle République et dans Centre Presse, il y a eu un article pour son décès, et un autre quelques jours après pour son inhumation à Vendeuvre. À part ça, c’était vraiment l’omerta.

Les volontés de saluer sa mémoire sont venues plus tardivement : la plaque sur sa maison en 2003 était-elle la première d’une série d’hommages ?

Oui il y a eu la plaque sur sa maison natale en 2003, en bas de la rue Arthur Ranc (la rue de la grande Poste), construite à l’époque par le grand-père. Il y a aussi eu une rue à son nom quand la ville a fait bâtir le quartier du Pâtis, en face du CHU, à côté de la rue Pierre Vertadier[2], de la rue Françoise Dolto, et de celle dédiée à Tony Lainé, psychiatre et psychanalyste poitevin reconnu. Effectivement, nous avions décidé de rattraper tout une série d’oublis.

N’est-ce pas Daniel Lhomond[3], quand il était adjoint à l’université, qui vous a soumis l’idée de renommer la cité internationale du Crous ?

C’est vrai, c’est lui. C’est une petite cité du Crous censée recevoir les étudiants étrangers dans l’ancien hôpital Pasteur, près du Pont-Neuf, en face de la rue Cornet. C’était un hôpital qui recevait surtout les « arriérés profonds »…

 

Jeanne Vincent est étudiante en master 1 histoire contemporaine à l’université de Poitiers. Cet article a été écrit dans le cadre du parcours Histoire publique.

 

[1] Jacques Grandon (né en 1927), avocat en droit pénal au barreau de la Vienne depuis 1948, est une figure de la scène politique locale. Conseiller général pendant 43 ans, il devient sénateur de 1986 à 1988 en remplacement de René Monory dont il est le premier vice-président au Conseil général jusqu’en 2004.

[2] Pierre Vertadier (1912–1995), maire de Poitiers de 1965 à 1977, conseiller général de la Vienne, conseiller régional puis député UDR (1967–1973). Sous le second gouvernement de Pierre Messmer pendant la présidence de Georges Pompidou, il occupe la fonction de secrétaire d’État au ministre de l’intérieur (1973–1974).

[3] Daniel Lhomond, écologiste, est adjoint au maire à partir de 1995 et jusqu’au dernier mandat de Jacques Santrot à Poitiers.

 

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