Guillaume Trouillard – Éditions de La Cerise

Guillaume Trouillard. Photo Frédéric Kristiansson.

Entretien Laurine Rousselet

 

Les éditions de La Cerise, maison indépendante et située à Bordeaux, fête ses seize ans d’activités. Sans ligne éditoriale structurée à proprement parler, la qualité et l’exigence aigüe sont néanmoins la préoccupation principale de son éditeur, Guillaume Trouillard, illustrateur et scénariste. À cet égard, la disponibilité est au cœur de l’aventure : des projets ambitieux tels la revue Clafoutis pour une maison toujours plus accueillante. La force de création des auteurs : Jeremy Bastian, Vincent Perriot, Tobias Tycho Schalken, Dai Dunbang, pour ne citer qu’eux, fonde une forte identité éditoriale qui se singularise aussi par son nombre restreint de titres édités par an.

 

L’Actualité. – La proposition de la revue Clafoutis dénote l’efficacité de la narration visuelle. Cinq numéros sont déjà parus. Les contraintes formelles sont au service de la création artistique. Si le texte n’est jamais absent, quel espace de liberté unique l’art de raconter sans «bulle» figure‐t‐il ?

Guillaume Trouillard. – Cette revue marque le début de la maison d’édition. Nous sommes en 2003. La mise en place de la ligne éditoriale s’est établie sur la défense et la promotion d’une conception de la bande dessinée qui fait la part belle au dessin. De façon logique, la bande dessinée muette occupe une place importante dans notre catalogue.

 

Votre ouvrage Colibri paraît en 2007. Sous couvert d’une promenade en ville,  il s’agit d’une dénonciation du monde d’aujourd’hui, de ses dérives. Votre inventivité fascine par son extravagance. Par quels avatars avez‐vous donné à voir l’utopie moderne ?

J’ai conçu l’album Colibri suite à un voyage en Chine effectué en 2001. J’étais parti là‐bas pour deux raisons : la première, dans le but de découvrir et de comprendre le dessin chinois, la seconde, dans l’idée de me confronter à la réalité d’une économie qui connaît une croissance à deux chiffres. Avais‐je adopté une attitude masochiste ? En tout cas, le ressenti émotionnel a été si fort que parler de «choc» n’est pas mentir. À mon retour, la fébrilité m’avait gagné. Au cours d’une nuit d’insomnie, l’idée de faire la bande dessinée Colibri m’est venue. La trame s’est rapidement tissée. Je souhaitais donc traiter du sujet de la mégalopole passablement fantasmée avec, en tête, l’imaginaire découpé de Jacques Tati. Et partir en semi‐improvisation.

 

 

Vous éditez Balthazar de Tobias Schalken (2012). Les superlatifs pleuvent véritablement sur l’auteur et sur l’ouvrage. En quoi tient donc cette parfaite réussite balthazarienne ?

Balthazar est un travail que j’avais découvert à l’École des Beaux‑Arts d’Angoulême au début des années 2000. Cette création avait préalablement été publiée dans les quatre premiers numéros de la revue Eiland et avait exercé sur moi une véritable fascination : innovations formelles, expérimentations graphiques tout à fait remarquables. Plus d’une décennie après sa parution en chapitres, j’ai proposé à Tobias de les réunir en un seul volume.

 

La Fille Maudite du Capitaine Pirate en deux volumes de Jeremy Bastian a été éditée aux éditions de La Cerise. Comment son art est‐il parvenu à vous séduire ?

Si je ne me souviens plus des circonstances précises, je peux dire qu’il m’a suffi de voir passer une petite vignette de Jeremy Bastian pour vouloir connaître son travail et le publier.

 

Vous co‐signez La Saison des Flèches avec l’illustrateur Samuel Stento en 2010. Nous emploierions de bon gré l’épithète «surréaliste» pour définir votre bande dessinée. Racontez‐nous votre fantastique boîte d’indiens.

La Saison des Flèches est un projet initié par Samuel pendant nos années aux Beaux‑Arts, et il me l’a proposé dans la foulée. Nous l’avons mené parallèlement à nos livres respectifs, pendant presque dix ans. Samuel et moi nous réunissions toutes les semaines pour échafauder le récit. La méthode de travail est l’opposé de celle de Colibri. Le récit de La Saison des Flèches a dû être très structuré à cause de sa loufoquerie. Plus une histoire s’engage «follement», plus elle demande à être construite avec sérieux !

 

 

L’imagier Welcome, reconnaissable par son identité écologique, paraît en 2013, année de la naissance de votre fille. La planète que vous décrivez, grâce notamment à une organisation méthodique des planches, est un état des lieux conforme à la réalité. Il ne s’agit donc pas de scepticisme. Quelle expérience retenez‐vous de cette confrontation ?

L’idée m’est venue quelques jours après la naissance de mon premier enfant. Cela découle du fait que je suis fasciné en tant qu’auteur de bande dessinée par les séries d’images. Je suis convaincu du travail spécifique de la bande dessinée : la répétition de motifs dans l’espace, puisque le temps, en bande dessinée, c’est de l’espace ! Les auteurs de BD et les lecteurs finissent par développer une affinité pour la répétition visuelle, oui, quelque chose d’obsessionnel. Aussi, je suis très attiré par les déclinaisons, les collections, les planches naturalistes, etc. Welcome part d’un principe simple : dresser un état des lieux du monde dans lequel je «larguais» ma fille, en me posant un peu en naturaliste du xxie siècle. Il s’agissait simplement de transposer ce mode opératoire sur la production industrielle, sur la raréfaction des milieux naturels, sur l’emballement de la production marchande. Confronter ces déclinaisons sans commentaires. Enfin, si Welcome reprend les thématiques de mes livres précédents, je me suis lancé dans projet car je n’arrivais plus à pratiquer la BD au quotidien en étant parent.

 

 

Vous êtes un éditeur qui prend la plume au sens large. Le terme de «métier» vous déplaît. Pourquoi ?

Ma vie matérielle n’est pas assurée par mon activité d’éditeur puisque je le fais bénévolement. Je me suis lancé, sans formation, sans connaissance, dans un but d’autonomie artistique. Être éditeur, pour moi c’est creuser le sillon d’un projet artistique.

 

À l’automne 2018, vous avez fait paraître en édition bilingue (français/chinois) le splendide ouvrage Quand mon âme vagabonde en ces anciens royaumes de Dai Dunbang. Quelle nécessité inéluctable y avait‐il de publier cet ouvrage ?

Parmi les dessinateurs chinois que j’ai pu découvrir, il y avait donc Dai Dunbang, un maître de l’illustration qui a aujourd’hui quatre‐vingt‐un ans. Il s’agissait de réaliser un premier ouvrage destiné au public français. Parmi ses très nombreuses productions, j’ai retenu ses illustrations de poèmes de la dynastie Song (960‑1279). La traduction revient à Bertrand Goujard.

 

Quels sont vos projets éditoriaux pour 2019 ?

Sont prévus : Souvenirs de Hulan He qui est le chef-d’œuvre de la poétesse Xiao Hong, étoile filante de la littérature chinoise du xxe siècle, illustré par Hou Guoliang. Puis L’amirale des mers du sud, un album inédit de Carlos Nine, et enfin, un livre‐accordéon que je co‐signerai avec Alex Chauvel.

 

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