Isabelle Autissier — On ne négocie pas avec la nature

Isabelle Autissier - Photo Marie Monteiro Isabelle Autissier - Photo Marie Monteiro

La nav­i­ga­trice aux qua­tre tours du monde en soli­taire, prési­dente de WWF France et de l’Ecole de la mer à La Rochelle, ne veut pas être Cas­san­dre mais…

Entre­tien Jean Roque­cave
L’Actualité Poitou-Char­entes n° 103 jan­vi­er 2014

Après la tem­pête Xyn­thia, l’Espace Mendès France a conçu et réal­isé une expo­si­tion inti­t­ulée «Quand la mer se déchaîne» dont Isabelle Autissier fut la mar­raine.

L’Actualité. – On redé­cou­vre les colères de la mer ?
Isabelle Autissier. – Les marins non, ils savent ce que c’est : ils y sont tous les jours, peut-être moins les plai­sanciers parce qu’ils ont la pos­si­bil­ité de ne pas par­tir quand il ne fait pas beau. Mais il y a un cer­tain nom­bre de métiers quand même, que ce soit les marins pêcheurs, du com­merce ou ceux de la Royale, ou les marins en course. Heureuse­ment, ce n’est pas leur quo­ti­di­en, mais ils le vivent.
Au niveau du pub­lic, peut-être. Comme partout le seuil d’acceptabilité a bais­sé, avec ce sen­ti­ment qu’il faut aller vers plus de sécu­rité et que le risque n’est pas admis­si­ble.
C’est une erreur de dire que le risque n’est pas admis­si­ble, il faut savoir ce qu’on met d’un côté et de l’autre de la bal­ance, ce qu’on accepte d’investir ou de réduire de son activ­ité au regard du risque. Il y a des seuils d’acceptabilité sociale. Au xixe siè­cle, quand 200 marins dis­parais­saient par an en mer, c’était comme ça ! Aujourd’hui quand il y en trois ce n’est pas accept­able.

La mer se déchaîne-t-elle plus qu’avant ?
Ça dépend des endroits sur le globe. Il sem­blerait que du côté des Antilles il y ait une fréquence plus soutenue d’événements excep­tion­nels, cyclones, etc., et le phénomène des tor­nades a l’air de s’amplifier aus­si, mais par con­tre dans un endroit comme le Horn juste­ment, les marins ont l’air de dire qu’il y a plutôt moins de tem­pêtes qu’avant. Mais il faut con­sid­ér­er le long terme, et pour le coup voir les vrais météoro­logues qui obser­vent les don­nées depuis 150 ans. Quand on fait ça au doigt mouil­lé c’est son avis per­son­nel qu’on partage.

La per­cep­tion de la mer a changé, autre­fois la mer c’était quelque chose d’effrayant.
La mer est devenu un objet de loisir, tant mieux pour l’industrie du loisir. Mais con­sid­ér­er l’océan comme une aire de jeu, con­sid­ér­er que la nature va répon­dre à nos besoins et à nos envies, c’est for­cé­ment une erreur, parce que la nature c’est de la physique et de la chimie, ça n’a pas d’états d’âme.
Le raison­nement est tou­jours mau­vais, d’un côté comme de l’autre : la méchante, la voleuse de maris ou un objet de loisir qui doit être gen­tille quand on a envie d’aller se balad­er, dans les deux cas c’est une erreur.
La seule solu­tion intel­li­gente c’est de se dire que c’est un milieu naturel qui répond à un cer­tain nom­bre de lois, et que nous devons nous adapter. Les marins en mer le font, mais à terre on n’a sou­vent pas la même vision des choses. À terre, nous sommes habitués à organ­is­er notre espace, à boule­vers­er la nature quand ça nous chante. En mer on ne peut pas, pas encore en tout cas, donc on est con­traint de s’adapter, et on n’a pas cette démarche quand on est un ter­rien.
[su_quote]Quand on dit aujourd’hui aux gens qui vivent sur le lit­toral qu’il va peut-être fal­loir com­mencer à réfléchir col­lec­tive­ment com­ment on recule, ils ouvrent des yeux comme des soucoupes ![/su_quote]Eh oui ! Dans les cinquante prochaines années, le niveau de la mer va mon­ter, c’est une cer­ti­tude. Donc soit on ne fait rien et on pleure nos morts, soit on com­mence main­tenant à se deman­der com­ment on fait. Et on essaie de le faire démoc­ra­tique­ment, en dis­cu­tant main­tenant, parce que ça va pren­dre du temps. Mais ce raison­nement n’est pas très audi­ble.

On voit, sur l’île de Ré, des gens qui protes­tent parce que les plans de préven­tion des risques font baiss­er le prix de l’immobilier…
Est-ce qu’il faut accepter de ven­dre une mai­son en sachant qu’on expose les gens qui vont habiter cette mai­son à un risque tous les trente ans, c’est un débat éthique au vrai sens du terme.
Est-ce qu’on veut met­tre notre argent à faire des digues ou à faire autre chose ? Ce qui est impor­tant, c’est que toutes les par­ties prenantes soient dans le débat et que l’acceptabilité ne se fasse pas sur le dos de ceux qui ne sont pas au courant, ce qui était quand même un peu le cas jusqu’à main­tenant.

Benjamin Caillaud, Xynthia, La Rochelle, 2010

Ben­jamin Cail­laud, Xyn­thia, La Rochelle, 2010

Et pour­tant le niveau de la mer n’a pas encore vrai­ment mon­té.
Elle monte tout douce­ment, aujourd’hui c’est 2,5 mm par an ce qui n’est pas encore énorme, mais cumulé sur quelques décen­nies…
C’est pour cela que je plaide pour qu’on s’y intéresse main­tenant. On a des élé­ments sci­en­tifiques. Le Giec nous donne des élé­ments, il y a des pro­jec­tions. Ici, à La Rochelle, il y a des chercheurs [le lab­o­ra­toire Lit­toral envi­ron­nement et sociétés (UMR 7266 CNRS — Uni­ver­sité de La Rochelle)] qui tra­vail­lent sur les phénomènes locale­ment, qui peu­vent mod­élis­er. On a un cer­tain nom­bre d’éléments, avec des fourchettes de ce qui peut se pass­er. Il y a pas une, mais un ensem­ble de pos­si­bil­ités. Nor­male­ment le rôle des poli­tiques c’est de pren­dre ces élé­ments-là, de les met­tre dans le débat pub­lic et de dire : voilà, qu’est-ce qu’on en fait col­lec­tive­ment ?

Il y a beau­coup de déni sur ce sujet ?
Évidem­ment, c’est comme sur le cli­mat ! Il est plus facile de dire «il n’y a pas de prob­lèmes, cir­culez !» que de se met­tre à réfléchir et de chang­er nos habi­tudes. C’est une des raisons du suc­cès des cli­ma­to-scep­tiques, ce dis­cours lénifi­ant et ras­sur­ant «dormez en paix bonnes gens !»
Sans vouloir être Cas­san­dre, encore une fois, on com­mence à avoir des élé­ments intéres­sants, c’est idiot de ne pas les met­tre sur la table. [su_quote]Faudra-t-il démé­nag­er La Rochelle, je n’en sais rien ? Mais, vraisem­blable­ment, il y aura des endroits à défendre coûte que coûte, et d’autres qu’il fau­dra aban­don­ner, redonner à la mer parce que leur sauve­g­arde est trop onéreuse. Il faut com­mencer à réfléchir à ça.[/su_quote]
Heureuse­ment qu’on est encore dans un pays où l’État peut se porter au sec­ours des per­son­nes qui subis­sent des cat­a­stro­phes, mais à ce moment-là il faut accepter qu’il fixe les règles du jeu en dis­ant «on ne fait pas n’importe quoi». Quand on fait un kilo­mètre de digues pour trois maisons, peut-être qu’il faudrait plutôt démé­nag­er ces trois maisons. C’est un drame pour les gens, mais on ne fera rien à coût zéro. Et si on ne fait rien, on est sûr que plus tard le coût sera encore plus élevé, ça s’appelle la dette écologique. Les dettes ça finit tou­jours par se pay­er, et si on peut arriv­er à négoci­er les dettes finan­cières avec les créanciers, on ne négo­cie pas avec la nature. On s’adapte, encore une fois, c’est ce que font les marins en mer.
La moitié de la pop­u­la­tion mon­di­ale va habiter à moins de dix kilo­mètres des côtes en 2050. C’est demain matin, et cela con­cerne juste qua­tre mil­liards de per­son­nes… La mon­tée des eaux, ça ne con­cerne pas que quelques petites îles du Paci­fique !

[lien avec l’entretien «La survie de l’homme», Actu 89 spé­cial mer]

A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*