Gérard Mégie — Le siècle de la rupture

Marc Deneyer Marc Deneyer

«Le XXe siè­cle fut le siè­cle de l’alerte, le XXIe risque d’être le siè­cle de la rup­ture » affir­mait le cli­ma­to­logue en 2002.

Entre­tien Jean-Luc Ter­radil­los
L’Actualité Poitou-Char­entes n° 58 octo­bre 2002

Le CNRS eut pour prési­dent, en l’an 2000, un des spé­cial­istes mon­di­aux du change­ment cli­ma­tique, Gérard Mégie, décédé dans l’exercice de ses fonc­tions en 2004. Il avait créé l’institut Pierre-Simon Laplace des sci­ences de l’environnement glob­al qu’il dirigea de 1991 à 2000.
L’Espace Mendès France l’avait invité à don­ner une con­férence en 1994 dans le cadre de l’exposition «Chaud demain».
En 2002, c’était le grand témoin de notre dossier réal­isé avec l’Ademe sur le thème «énergie et change­ment cli­ma­tique».

L’Actualité. – Le change­ment cli­ma­tique est-il amor­cé ?
Gérard Mégie. – Tout d’abord, je ferai deux remar­ques prélim­i­naires. Pre­mière­ment, le cli­mat est un sys­tème com­plexe qui cou­ple l’atmosphère, les océans, la biosphère, en fait l’ensemble du sys­tème Terre. Le fonc­tion­nement et les caus­es naturelles de vari­abil­ité de ce sys­tème ne nous sont pas com­plète­ment con­nus. Deux­ième­ment, le cli­mat n’est pas sta­tique. Il a con­tin­uelle­ment évolué – depuis les temps où il n’y avait pas de vie sur terre – et pour­suit son évo­lu­tion. Il varie à dif­férentes échelles pou­vant être les saisons, les années, les décen­nies, les siè­cles, et nous appréhen­dons encore mal toutes les caus­es et l’intensité de ces vari­a­tions naturelles.
Un nou­veau prob­lème vient ajouter à la com­plex­ité : par ses activ­ités indus­trielles, de trans­port, etc., qui génèrent le rejet de gaz à effet de serre, l’homme est en train de chang­er l’une des vari­ables cli­ma­tiques. Nous sommes à un moment charnière. Les sci­en­tifiques ont don­né l’alerte sur ce prob­lème il y a une trentaine d’années. Au cours de la dernière décen­nie, un fais­ceau d’indices mis en évi­dence sem­blent démon­tr­er que l’homme a aujourd’hui une influ­ence dis­cern­able sur le cli­mat. Mais nous ne dis­posons pas néces­saire­ment pour chaque indice d’une rela­tion directe de cause à effet. Nous con­sta­tons cepen­dant des con­ver­gences. Par exem­ple, la tem­péra­ture moyenne – tem­péra­ture con­stru­ite à par­tir des tem­péra­tures locales à la sur­face de la Terre – a aug­men­té de 0,6° en un siè­cle. La ten­dance au réchauf­fe­ment est plus forte à par­tir de 1990. L’année 1998 fut la plus chaude du siè­cle mais 2001 fut encore plus chaude. Les analy­ses his­toriques mon­trent que cette aug­men­ta­tion rapi­de de la tem­péra­ture est prob­a­ble­ment unique à l’échelle du dernier mil­lé­naire et que seules les activ­ités humaines peu­vent l’expliquer. Nous con­sta­tons aus­si l’élévation du niveau des mers.
D’autres indices sont moins bien quan­tifiés : l’augmentation des péri­odes sèch­es dans les saisons, le change­ment du cycle de la végé­ta­tion, la fonte des glaces de mer, en par­ti­c­uli­er dans l’Atlantique nord.
En revanche, d’autres indices ne sem­blent pas vari­er d’un point de vue sta­tis­tique. En Europe, nous avons été con­fron­tés récem­ment à des événe­ments extrêmes (tem­pêtes, inon­da­tions), or nous n’avons pas la preuve qu’il y a davan­tage de tem­pêtes aujourd’hui qu’au cours des siè­cles passés.

La per­tur­ba­tion du sys­tème cli­ma­tique induite par l’homme ne pour­rait donc, par exem­ple, expli­quer les tem­pêtes de décem­bre 1999 ?
Il est encore trop tôt pour l’affirmer. Après les grandes tem­pêtes de 1999, la vraie ques­tion est : con­naîtrons-nous d’autres tem­pêtes de cette ampleur dans la décen­nie à venir et com­bi­en ? Si elles se mul­ti­plient, ce sera un sig­nal fort. Pour l’instant rien ne nous per­met d’établir une rela­tion de cause à effet entre le change­ment cli­ma­tique – dont on pense qu’il arrive au regard des indices observés – et ces événe­ments extrêmes.

Marc Deneyer

Marc Deney­er

Quels sont les scé­nar­ios pour le xxie siè­cle ?
Le xxe siè­cle fut le siè­cle de l’alerte, le xxie risque d’être le siè­cle de la rup­ture. Si les émis­sions de gaz à effet de serre se pour­suiv­ent sur le même rythme, nous devrons faire face à des vari­a­tions beau­coup plus impor­tantes. La tem­péra­ture moyenne n’augmentera pas de 0,6° en un siè­cle mais de 2° à 6°. Le niveau des mers ne s’élèvera pas de 0,12 m mais de 0,80 à 1,50 m. [su_quote]Des écosys­tèmes seront dure­ment affec­tés, de même que l’environnement, avec le risque, selon les endroits, d’une fréquence accrue des sécher­ess­es, pluies dilu­vi­ennes, tem­pêtes, etc. Donc nous nous situons dans cette phase de transition.[/su_quote]
Ces pro­jec­tions sont fondées sur des mod­èles qui pren­nent en compte tout ce que nous savons du sys­tème cli­ma­tique. Or, étant don­né que cette con­nais­sance est impar­faite, des incer­ti­tudes sub­sis­tent. En out­re, compte tenu du car­ac­tère non linéaire du sys­tème cli­ma­tique, des rup­tures bru­tales, et imprévis­i­bles, peu­vent inter­venir – ce fut le cas du trou d’ozone dans l’Antarctique. C’est pourquoi nous prévoyons une aug­men­ta­tion de la tem­péra­ture dans une fourchette allant de 2° à 6°. Cela sig­ni­fie aus­si que nous ne sommes pas, à ce jour, en mesure de prévoir quelles straté­gies seront adop­tées. En effet, si on ne fait rien, la con­cen­tra­tion de gaz car­bonique dans l’atmosphère va au moins tripler. Dans ce cas, il est sûr que la tem­péra­ture moyenne aug­mentera de 6° à 7°. Si des scé­nar­ios plus vertueux sont choi­sis, on ne pour­ra de toute façon empêch­er la con­cen­tra­tion de gaz car­bonique de dou­bler. Il fau­dra donc tou­jours dévelop­per des straté­gies d’adaptation par rap­port aux effets du change­ment cli­ma­tique.

Est-ce du cat­a­strophisme ?
Ce n’est pas du cat­a­strophisme. S’il fal­lait atten­dre d’avoir la preuve que la tem­péra­ture a aug­men­té de 6°, alors il y aurait telle­ment de gaz car­bonique accu­mulé dans l’atmosphère que le futur serait hypothéqué sur plusieurs siè­cles. Le temps de réponse est très lent. Si toute émis­sion de gaz car­bonique ces­sait aujourd’hui, la con­cen­tra­tion de gaz con­tin­uerait d’augmenter dans l’atmosphère parce que le sys­tème cli­ma­tique a été très forte­ment per­tur­bé. Pour sta­bilis­er le sys­tème d’ici la fin du siè­cle, il faudrait réduire nos émis­sions de com­bustibles fos­siles de 40 % à 50 %. À titre d’exemple, et compte tenu d’un rythme actuel d’augmentation de 2 % à 3 % dans les pays dévelop­pés, cela cor­re­spond à la con­som­ma­tion du début des années 1970.
À l’échelle inter­na­tionale, le pro­to­cole de Kyoto, qui aura des effets posi­tifs, a mon­tré que le plus dif­fi­cile était de com­mencer à ren­vers­er une ten­dance. Plusieurs niveaux d’intervention sont pos­si­bles. Dans les pays du Nord, des gise­ments d’économie d’énergie encore impor­tants sub­sis­tent, notam­ment dans la con­struc­tion des bâti­ments, la part de solaire dans le chauffage, la cogénéra­tion, etc. Des actions con­séquentes touchant à l’aménagement du ter­ri­toire restent à accom­plir, en par­ti­c­uli­er sur les plans urbains et le trans­port routi­er. Les mêmes erreurs ne peu­vent être réitérées dans les pays en développe­ment. Ce qui appelle des choix énergé­tiques et des trans­ferts de tech­nolo­gies impos­si­bles sans une réelle coopéra­tion Nord-Sud.

Quels sont les objec­tifs de la recherche ?
La recherche s’oriente vers le cou­ple «énergie-envi­ron­nement». Je dis­tinguerai trois volets de la recherche. Pre­mière­ment, la com­plex­ité du sys­tème cli­ma­tique est telle qu’il faut une recherche pour mieux com­pren­dre, sur­veiller et prévoir. Le deux­ième volet porte sur les sources d’énergie. Sans a pri­ori idéologique, il faut tra­vailler sur l’éolien, le solaire, la bio­masse, la pile à com­bustible, les déchets nucléaires, etc. Enfin, les sci­ences humaines et sociales ont un rôle majeur à jouer car les prob­lèmes soulevés touchent aus­si bien les sys­tèmes économiques et les organ­i­sa­tions sociales que la per­cep­tion des risques, la ges­tion des crises ou le rôle de l’expertise sci­en­tifique.
Ceci exige une approche inter­dis­ci­plinaire que le CNRS a prise en compte en affichant comme un grand thème pri­or­i­taire : «l’environnement, l’énergie et le développe­ment durable». L’Institut nation­al des sci­ences de l’univers (INSU) va donc s’étendre aux sci­ences de l’environnement (INSUE), ce qui per­me­t­tra un décloi­son­nement de dis­ci­plines au sein du CNRS. Nous souhaitons évidem­ment associ­er les grands organ­ismes qui tra­vail­lent sur les mêmes prob­lé­ma­tiques, tels que l’Ifremer, l’Inra, le Cema­gref, le CEA, le BRGM, mais aus­si l’Ademe et les grandes agences, les uni­ver­sités, etc.

Les prob­lèmes soulevés par le change­ment cli­ma­tique ne pour­raient-ils pas attir­er des jeunes dans les fil­ières sci­en­tifiques ?
Prési­dent du CNRS certes, mais égale­ment enseignant-chercheur à l’université, je con­nais la désaf­fec­tion des jeunes pour les études sci­en­tifiques. À nous de les con­va­in­cre qu’il y a de la “belle” physique à faire en étu­di­ant le cli­mat, de la “belle” chimie, ou encore de la “belle” mécanique des flu­ides. Nous devons aus­si ren­dre attrac­tives ces dis­ci­plines dans les écoles, les col­lèges et les lycées.
D’autre part, hors de la recherche, de nou­veaux métiers vont se créer dans le domaine de l’environnement car les solu­tions vien­dront d’actions menées au niveau local, dans les entre­pris­es et dans les col­lec­tiv­ités ter­ri­to­ri­ales.

Gérard Mégie - CNRS

Gérard Mégie — CNRS

[su_note]Gérard Mégie est l’auteur de deux livres sur l’ozone stratosphérique : Stratosphère et couche d’ozone (Mas­son, 1991), Ozone, l’équilibre rompu (Press­es du CNRS, 1989). Il a coor­don­né deux rap­ports de l’Académie des sci­ences : Ozone et pro­priétés oxy­dantes de la tro­posphère (1993) et Ozone stratosphérique (1998) parus aux édi­tions Lavoisier.[/su_note]

A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

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