Gérard Nicaisse — La Mémoire de Poitiers

Entrée du parc de Blossac, à Poitiers, dessin de Duché de Vancy (17..? - 1788). Médiathèque de Poitiers. Photo Olivier Neuillé.

Par Gré­go­ry Vouhé

Dix ans après Dans un mois, dans un an, Jul­liard pub­lie le sec­ond roman de Gérard Nicaisse : La Mémoire de Poitiers (1967). « Encore enfant, le nar­ra­teur de cette his­toire est ébloui par une jeune femme ardente, folle et belle qui règne, à Poitiers, sur une cour de jeunes gens sub­jugués par son charme. Au temps de l’occupation, elle dis­paraî­tra mys­térieuse­ment en Alle­magne, après un ter­ri­ble scan­dale qui ali­mentera longtemps la chronique de la ville. On la retrou­vera bien des années plus tard, mar­iée à un diplo­mate ital­ien, et n’ayant rien per­du de son ray­on­nement. Et pen­dant tout ce temps, le nar­ra­teur et quelques rescapés des anciens jours vivront leur vie parisi­enne dans la mémoire de Poitiers, au grand soleil éteint des anci­ennes vacances, avec, au cœur, les images brûlantes de leur jeunesse. » Ce « roman inou­bli­able » selon la qua­trième de cou­ver­ture – mais néan­moins injuste­ment oublié1 – est l’œuvre d’un écrivain parisien, né 6 quai Napoléon à Châteller­ault le 10 avril 1924, qui avait reçu le prix inter­na­tion­al du pre­mier roman en 1964, puis celui de l’Académie française en 1975. Pour Gas­ton Dez (His­toire de Poitiers, 1969), La Mémoire de Poitiers « se teinte de plus de sym­pa­thie pour les lieux (assez heureuse­ment décrits) que pour les per­son­nes ». Qu’on en juge : « Il y a des villes aiguës : Rouen par exem­ple, héris­sée de tant de flèch­es, de clo­chetons de toits poin­tus, qu’elle finit par ressem­bler à une pelote d’épingles. Poitiers, la gal­lo-romaine, la romane, se tasse, elle, mas­sive sur son promon­toire de roc, fauve armure toute bossuée que n’osent étrein­dre les bras fluets du Clain et de la Boivre. Depuis les guer­res de reli­gion où Col­igny l’assiégea vaine­ment, il sem­ble qu’elle ne cesse de se défendre, tou­jours aus­si escarpée, secrète, impren­able. L’intendant Blos­sac l’orne au xvi­iie siè­cle d’une prom­e­nade somptueuse aux bal­cons hardi­ment sus­pendus sur le Clain mais c’est presque la seule parure d’arbres à laque­lle elle ait con­sen­ti dans les siè­cles des siè­cles. Les autres jardins sont jalouse­ment pris­on­niers de murs. Le long des rues les façades s’alignent uni­for­mé­ment revêch­es avec cette moi­sis­sure si par­ti­c­ulière du temps. Toutes les maisons gar­dent leurs secrets. Pour mémoire, men­tion­nons la séquestrée, sa petite grotte, son gra­bat, son “cher grand fonds malen­pia”. Il faut tou­jours descen­dre quelques march­es pour pénétr­er dans les églis­es, Saint-Pierre, Sainte-Rade­gonde, Mon­tierneuf, Saint-Hilaire. Le Bap­tistère Saint-Jean s’enfonce comme une tortue géante dans sa cuve de pierre. Seule, la byzan­tine Notre-Dame est de plain-pied avec la place où se tient le marché. […]

Elle remon­ta des rues désertes, tra­ver­sa des places vides et Poitiers sous la neige n’était vrai­ment que la plus triste ville du monde. Elle pas­sa la grille du parc Blos­sac. Les quin­conces alignèrent leur féerique archi­tec­ture de givre. […]

La patronne de l’hôtel lui avait con­fié un guide som­maire de Poitiers. “Une ville intéres­sante, riche en mer­veilles… Madame ver­ra nos églis­es…” Alice foulait de son pas dansant les pavés iné­gaux. A l’ombre puis­sante de la cathé­drale c’était tou­jours ce même quarti­er aux façades mortes, ces mêmes murs héris­sés de leurs éclats de verre, dérisoires pro­tec­tions con­tre d’éventuelles escalades aux­quelles per­son­ne ne pense, et la même mousse lisérait les pavés, la même moi­sis­sure attaquait la pierre jusqu’à hau­teur d’homme. […]

Elle s’accouda au para­pet du pont Jou­bert, revit les lavoirs, leurs auvents de tuiles sur ce trou béant d’ombre au niveau des eaux vertes ; remon­ta vers le parc Blos­sac, arpen­ta la belle ter­rasse en bal­con sur la val­lée… Notre-Dame des Dunes absolvait tou­jours de sa dex­tre bénis­seuse la vieille cité fauve. »

 

  1. Cité p. 741. Les deux exem­plaires des col­lec­tions pat­ri­mo­ni­ales de la médiathèque de Poitiers sont à con­sul­ter sur place. Nicaisse meurt à Paris le 17 févri­er 2007.

Gérard Nicaisse, pre­mier rabat de La Mémoire de Poitiers, cliché Olivi­er Neuil­lé – Médiathèque de Poitiers.

Qu’a donc Los Ange­les de plus que Poitiers ?, dir. A. Quel­la-Vil­léger et J.-P. Bou­chon, Atlan­tique édi­tions de l’Actualité Nou­velle-Aquitaine, 812 p., 28 €

Sur le dessin : “Prom­e­nades poitevines & lit­téraires”, L’Actualité Poitou-Char­entes, n° 85, pp. 98–99.

This post is a part 2 of Qu’a donc Los Ange­les de plus que Poitiers ? post series.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*