Françoise Sagan — Poitiers n’est pas la ville la plus morte

Photo d'Arthur Pequin reproduite en couverture de Qu'a donc Los Angeles de plus que Poitiers ?

Par Gré­go­ry Vouhé

Qu’a donc Los Ange­les de plus que Poitiers ? Telle une enseigne lumineuse en tubes néon, ce titre promet­teur se détache sur le ciel bleu nuit d’une pho­to de la ville prise à la tombée du jour depuis le quarti­er des Rocs. C’est celui d’un pavé de plus de 800 pages, d’un flo­rilège dédié à Poitiers, par Jean-Paul Bou­chon et Alain Quel­la-Vil­léger, qui vient de paraître chez Atlan­tique, les édi­tions de L’Actualité sci­en­tifique Nou­velle-Aquitaine. Un vol­ume d’une telle richesse doc­u­men­taire que l’on en vient à regret­ter l’absence d’index : il s’agit d’une véri­ta­ble mine, quelle que soit la page à laque­lle on l’ouvre. Ce qui invite à y picor­er à volon­té, à la décou­verte d’une véri­ta­ble géo­gra­phie lit­téraire orig­i­nale de Poitiers, sans cesse renou­velée au fil des seize chapitres qui struc­turent ces Prom­e­nades his­toriques et lit­téraires.

Lui-même puisé dans la lit­téra­ture, le titre con­stitue une accroche provo­cante. Moins, d’évidence, que n’aurait pu l’être une repar­tie aus­si aigre que drôle lancée par une ado­les­cente rétive à l’idée d’aller chez grand-mère : « Plutôt crev­er sur place que d’aller à Poitiers ». La phrase est tirée de La Sor­cière de Marie N’Diaye, un roman de 1996 cité comme tant d’autres dans l’introduction d’une quar­an­taine de pages de cette antholo­gie. Intro­duc­tion foi­son­nante qui livre in fine l’origine du titre de l’ouvrage : une réplique de la pièce de Françoise Sagan inti­t­ulée Les Vio­lons par­fois (1962). La ville de Poitiers y est recen­sée dans une autre œuvre de Sagan : Dans un mois, dans un an.

Quelques compléments : Doux et encore Sagan

Samuel Doux. Pho­to Astrid di Crol­lalan­za

Si volu­mineuse soit-elle, une telle somme ne saurait être exhaus­tive. Dans Dieu n’est même pas mort (2012), Samuel Doux fait par exem­ple revivre Poitiers en 1942 (« Ma femme et ma fille sont enfer­mées depuis deux semaines à la prison de la Pierre-Lev­ée. »), 1957 (« Nous habitons à Poitiers rue des Corde­liers, une rue [pas encore] pié­tonne près de cette grande église ronde, dont les fon­da­tions ont été rongées pen­dant des siè­cles par le sel que les marchands venaient ven­dre sur la place. »), 1968 (« Arrivée dans la gare, je ne peux pas dire que je cours mais je marche vite. Après le tun­nel je vois tout de suite Patrick. ») et au début des années 2010, au moment du chantier « cœur d’agglo » : « Nous en sommes là, Dominique, mon oncle, le frère de ma mère, le fils de ma grand-mère, et moi sur une ter­rasse de café dérangée par des travaux impor­tants et bruyants entre­pris par la Ville de Poitiers. […] Un marteau-piqueur à côté de nous rend la dis­cus­sion dif­fi­cile. »

Pour Françoise Sagan, Poitiers n’est pas non plus seule­ment « la ville la plus morte qu’on pût imag­in­er », comme le pense un per­son­nage du roman Dans un mois, dans un an, paru en 1957. S’« il pleu­vait beau­coup sur Poitiers cette année-là », la ville a une tout autre image pour l’héroïne du Miroir égaré (1996) : « Ils se quit­tèrent assez tôt, car on était à Pâques, et les quelques mem­bres de la famille de Sybil se retrou­vaient chaque fois à Poitiers, dans la mai­son si douce et si lisse qu’y avait achetée leur père. C’était là que l’on se réfu­giait quand une calamité imprévue sur­ve­nait, ou un bap­tême, ou un mariage, ou un divorce. Pour François, qui n’avait pas l’ombre d’une famille ni d’un arbre der­rière lui, c’était un priv­ilège injuste que “La Feuil­lée”. La longue mai­son de cam­pagne, dans un paysage rose et jaune, rap­pelait tou­jours à Sybil ses orig­ines. (Bien qu’elle fût née à Prague.) C’était un lieu-dit à 250 kilo­mètres de Paris, à 200 de la mer, et qui les pro­tégeait depuis l’enfance, elle et ses frères et ses cousins, elle et ses par­ents, car il n’y avait jamais eu un reflet déplaisant de Paris sur cette longue terre verte et sous ce ciel impéné­tra­ble­ment bleu. »

 

Qu’a donc Los Ange­les de plus que Poitiers ?, dir. A. Quel­la-Vil­léger et J.-P. Bou­chon, Atlan­tique édi­tions de l’Actualité Nou­velle-Aquitaine, 812 p., 28 €

This post is a part 1 of Qu’a donc Los Ange­les de plus que Poitiers ? post series.

2 Comments

  1. Qu’a donc Los Ange­les de plus que Poitiers?
    Un foi­son­nement d’anges créa­teurs et enchanteurs, de tout genre… écrivains, musi­ciens, comédiens,artistes…
    Cer­tains d’entre eux à la recherche d’une Nou­velle-Espagne -par­mi lesquels Alain Quel­la-Vill­ger et Jean-Paul Bou­chon, auteurs de cette bruis­sante antholo­gie-, se sont posés sur la Côte Ouest de L.A Paci­fique et Cal­i­fornique Poitiers! D’autres n’ont lais­sé que le souf­fle d’un bat­te­ment d’ailes, s’écartant de L.A Poitiers comme l’ ado­les­cente rétive de la Sor­cière du roman de Marie N’Diaye à l’idée d’aller chez grand-mère : « Plutôt crev­er sur place que d’aller à Poitiers ». Ain­si que le révèle Gré­go­ry Vouhé dans sa per­ti­nente note de présen­ta­tion!

  2. Aux mod­éra­teurs: mer­ci de mod­éré­ment mod­ér­er!
    Bis­es
    D’été

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*