Pierre Auriol — En sortant du festival Filmer le travail

Terra di nessuno, de Jean Boiron-Lajous.

C’est pré­cisé­ment dans des réc­its que la sig­ni­fi­ca­tion réelle d’une vie humaine finit par se révéler. Han­nah Arendt

Par Pierre Auri­ol

Ce fut lors de la pro­jec­tion de Ter­ra di nes­suno que je parvins à sor­tir de l’espèce de con­fu­sion bizarre dans laque­lle j’avais été plongé après avoir vu, à rai­son de plusieurs heures par jour, cer­tains des films pro­gram­més dans le cadre du 7e fes­ti­val Filmer le tra­vail. Des courts, moyens et longs métrages qui en une lente mais sûre éro­sion avaient sapé bon nom­bre de mes représen­ta­tions sur le tra­vail et sur la façon d’en ren­dre sen­si­ble les réal­ités pour le moins con­trastées. Je m’étais sen­ti un peu chahuté, comme bien des spec­ta­teurs j’imagine, con­fron­té aux dif­férents films présen­tés qui, por­tant témoignage sur les con­di­tions de tra­vail en vigueur en dif­férents endroits du monde, en pas­saient par bien des reg­istres : du bur­lesque, par­fois involon­taire, à la man­i­fes­ta­tion de la souf­france la plus nue tout en faisant la part belle au fan­tas­tique ou encore à la comédie.

D’un coup, les qua­tre jeunes gens péré­gri­nant sans but dans Tri­este me rap­a­trièrent vers des ter­res qui m’étaient plus famil­ières que les paysages de haute mon­tagne (Sus­pendu à la nuit d’Eva Tour­rent), les mines bolivi­ennes de Poto­si (La mon­tagne mag­ique d’Andrei Schtak­l­eff) ou une petite ville érigée au beau milieu du désert cal­i­fornien (Killing Time de Lydie Wis­shaupt-Claudel). Non pas que ces trois films, comme bien d’autres pro­jetés lors des dif­férentes séances de ce fes­ti­val, n’apportent un éclairage sin­guli­er sur les réal­ités du tra­vail aujourd’hui : un monde où les paysages de mon­tagne sont mod­elés, arasés, struc­turés-déstruc­turés en de gigan­tesques aires de jeu des­tinées à accueil­lir en masse les ama­teurs de sports de glisse ; un monde où l’exploitation des sous-sols se pare, comme pour con­tredire aux vérités bien con­nues au moins depuis Ger­mi­nal de Zola, d’une sorte de plus-val­ue magi­co-esthéti­sante en présen­tant aux touristes en vadrouille dans les entrailles d’une terre dévastée l’autel d’un dieu païen que les mineurs font mine de révér­er ; un monde, enfin, où les temps de repos octroyés aux mil­i­taires engagés dans une guerre loin­taine et dépourvue de toute sig­ni­fi­ca­tion tan­gi­ble sem­blent répon­dre dans les gestes les plus quo­ti­di­ens de la domes­tic­ité et de la vie famil­iale à un cahi­er des charges que n’aurait pas désavoué le grand ordon­na­teur du livre de George Orwell, 1984.

Terra di nessuno, de Jean Boiron-Lajous. Lisa à Trieste.

Ter­ra di nes­suno, de Jean Boiron-Lajous. Lisa à Tri­este.

Une insouciance pleine de gravité

Avec Ter­ra di nes­suno, le film de Jean Boiron-Lajous, c’était Tri­este, cette ville chargée de bien des aspi­ra­tions et de bien des reniements de l’histoire mod­erne, ville cam­pée à la charnière de deux Europe plongées aujourd’hui dans la dis­corde et le malen­ten­du. Ville aus­si d’Umberto Saba, d’Italo Sve­vo, de Joyce qui y séjour­na de longs mois, aujourd’hui ville de Clau­dio Magris pour qui la posi­tion frontal­ière de Tri­este, où se mêlent les cul­tures de tra­di­tions ital­i­enne, ger­manique, slave et juive, offre le priv­ilège, certes bien mal­mené, de faire per­dur­er quelque chose de la Mit­teleu­ropa de naguère.
Les qua­tre jeunes gens de Ter­ra di nes­suno sont à pro­pre­ment par­ler des « désœu­vrés » mais ce désœu­vre­ment con­sen­ti est la con­di­tion de leur disponi­bil­ité qui, dans une insou­ciance pleine de grav­ité, leur fait échap­per — au moins pour un temps — à la cru­auté d’une mise en demeure : avoir un tra­vail et exis­ter sociale­ment ; être dépourvu de tra­vail et ris­quer de gliss­er vers l’inexistence sociale.
Cette « terre de per­son­ne » qui, de façon haute­ment sig­ni­fica­tive ren­voie dans le vocab­u­laire géopoli­tique à « la zone neu­tre com­prise entre deux fronts enne­mis », forme le sol men­tal, affec­tif et intel­lectuel qu’ils choi­sis­sent d’occuper, sans crainte de som­br­er dans le dénue­ment, peu soucieux qu’ils sont de s’inscrire dans le choix con­traint entre pos­séder un emploi et en être dépourvu.

Le travail considéré comme socle insurmontable de toute formation et de toute vie sociales

L’emploi — le fait d’en avoir ou pas — n’est donc pas l’horizon indé­pass­able de notre temps. Entre les deux ter­mes de cette alter­na­tive exis­tent d’autres pos­si­bil­ités, qui d’ailleurs trou­vent à se man­i­fester ici ou là. Le statut si dif­fi­cile­ment con­sen­ti aux inter­mit­tents du spec­ta­cle en est une puisque leur est con­cédée la recon­nais­sance de l’effectivité d’un tra­vail don­nant droit à con­trepar­tie finan­cière sous une forme indem­ni­taire, sans que pour autant ils soient placés en per­ma­nence dans la rela­tion qui lie employé et employeur. Ces dis­po­si­tions man­i­fes­tent qu’il est pos­si­ble de con­cevoir que le tra­vail peut, en toute légal­ité, ne pas être réduit à l’emploi, à une activ­ité encadrée con­tractuelle­ment et définie par sa durée et le mon­tant de sa rémunéra­tion.
Mais dans un autre ordre de con­sid­éra­tion, le con­stat selon lequel le chô­mage, devenu une des don­nées struc­turelles majeures d’un ordre économique mon­di­al, n’est pas fon­cière­ment provo­qué par l’accumulation mal­heureuse de péripéties aus­si désolantes qu’involontaires, a don­né lieu à des pro­jets, déjà très avancés en Fin­lande ou en Suisse, de créa­tion d’un « revenu uni­versel citoyen », bap­tisé aus­si « revenu incon­di­tion­nel suff­isant » ou encore « dota­tion incon­di­tion­nelle d’autonomie », ver­sé sans con­di­tion à tout un cha­cun. En France, qui compte 4,3 mil­lions de chômeurs dûment réper­toriés, le Con­seil nation­al du numérique a remis au gou­verne­ment, en jan­vi­er 2016, un rap­port allant dans le même sens. Afin, est-il pré­ten­du, de lut­ter con­tre la pau­vreté, se fait donc jour l’idée d’un ordre social qui serait divisé entre act­ifs et non act­ifs, entre des per­son­nes sup­posées jouir d’une pleine autonomie et des indi­vidus assistés, à l’instar des « êtres » peu­plant le monde étouf­fant évo­qué par la récente série télévi­suelle Trepal­i­um.
Envis­ager, pour repren­dre l’expression cri­tique de Peter Slo­ter­dijk, la ges­tion du « parc humain » selon de telles dis­po­si­tions n’est pas le signe d’un rad­i­cal change­ment d’époque : bien plutôt le réa­juste­ment à une échelle con­sid­érable d’un ordre socio-économique aggravé et surtout l’affirmation réitérée de la place cen­trale du tra­vail con­sid­éré comme socle insur­montable de toute for­ma­tion et de toute vie sociales.
Avec en tête de sem­blables con­sid­éra­tions, je com­pris, au fur et à mesure de la pro­jec­tion des films présen­tés lors de ce fes­ti­val, que je devais remiser au plac­ard mes songeries sur la fin espérée du tra­vail aliéné et con­traint.

Plus encore, je devais cess­er d’imaginer que l’automatisation des tâch­es et un proces­sus d’accumulation maîtrisé pour­raient entraîn­er une lente mais cer­taine dilu­tion du rôle cen­tral accordé au tra­vail qui, de ce fait, lais­serait gradu­elle­ment place à une activ­ité libre­ment con­sen­tie, comme Marx l’avait for­mulé dans L’idéologie alle­mande en avançant que dans la société post révo­lu­tion­naire, cha­cun aurait la pos­si­bil­ité « de faire aujourd’hui telle chose, demain telle autre, de chas­s­er le matin, de pêch­er l’après-midi, de pra­ti­quer l’élevage le soir, de faire de la cri­tique après le repas, selon (son) bon plaisir, sans jamais devenir chas­seur, pêcheur ou cri­tique ».

Killing Time, de Lydie Wisshaupt-Claudel.

Killing Time, de Lydie Wis­shaupt-Claudel.

Des visages et des corps qui deviennent étrangement familiers

Songeries, en effet, quand, trans­porté de Cuba au Burk­i­na Faso, du Cana­da à l’Algérie, de l’Allemagne à la Sicile, le spec­ta­teur, mis en présence de sit­u­a­tions fon­cière­ment dis­sem­blables, s’aperçoit finale­ment qu’elles se recoupent en un point d’une bien con­ster­nante monot­o­nie : être pourvu d’une activ­ité salariée, ne pas la per­dre sous peine d’entrer, comme les per­son­nages du film La route du pain de Hicham Ellad­daqi, dans l’attente, bien sou­vent déçue, d’un tra­vail — de n’importe quel tra­vail.
Ain­si Gio­van­ni qui, dans une Sicile n’ayant rien de bien solaire, n’a d’autre espoir de survie que de pass­er d’un emploi sous qual­i­fié à un autre. Abîmées, meur­tries, tail­ladées de mille coupures, ses mains, mon­trées en plan ser­ré au début de Lo Sta­to Bra­do de Car­lo Lo Guidice, sont le témoignage silen­cieux de sa détresse et de sa dés­espérance. Après, seule­ment après, vient la plainte, lanci­nante, sans hori­zon, enclose sur elle-même. Parole réduite à n’être que « le soupir de la créa­ture opprimée », pour emprunter ces mots à Marx.
Mais qu’ils sus­ci­tent la com­pas­sion ou qu’ils éveil­lent chez le spec­ta­teur une adhé­sion sans faille, comme les deux jeunes femmes lucides et enjouées de Hier sprach der Preis de Sab­ri­na Jaeger, le fait est que la total­ité des êtres évo­qués dans cha­cun des dif­férents films de ce fes­ti­val con­tin­u­ent, une fois les écrans éteints, de peu­pler notre mémoire. Puis­sance de l’image qui, par le moyen du mou­ve­ment et du son, met en présence non pas des indi­vidus abstraits mais des vis­ages et des corps qui, venus d’un ailleurs sou­vent bien loin­tain, finis­sent, un temps, par nous devenir étrange­ment fam­i­liers.

Hier sprach des Preis, de Sabrina Jaeger.

Hier sprach der Preis, de Sab­ri­na Jaeger.

 

Des existences qui contredisent les vues statistiques et arbitraires

Ces films sont donc beau­coup moins des « doc­u­men­taires » qu’une suite de témoignages sur des con­tenus d’existence. En effet, les réal­ités que « doc­u­mente » un film doc­u­men­taire appar­ti­en­nent à un hori­zon de sens fixé, borné, bal­isé au préal­able et que le « doc­u­ment » a alors pour fonc­tion d’illustrer, con­firmer ou cor­riger. Le témoignage est tout à la fois d’une plus grande force et d’une plus grande fragilité : le témoin ne s’autorise que de lui-même, ne se sou­tient ni de la parole de l’un, ni de la parole de l’autre. Il en découle qu’un témoignage ne devient digne de foi, donc com­mu­ni­ca­ble et partage­able, que s’il excède le sim­ple énon­cé de la jux­ta­po­si­tion de faits et d’expériences, c’est-à-dire, en somme, s’il s’organise en un réc­it qui vise à con­stru­ire les con­di­tions sinon de sa vérac­ité, du moins de son crédit. Or c’est là toute la richesse d’un grand nom­bre de ces films qui, en une durée par­fois extrême­ment ramassée, et à la faveur d’un tra­vail de mon­tage sou­vent maîtrisé — sans quoi la vie s’en irait sans qu’on l’entende—, réus­sis­sent à don­ner à voir toutes ces exis­tences qui con­tre­dis­ent les vues sta­tis­tiques et arbi­traires que d’aucuns seraient ten­tés de pla­quer sur elles.
Beau­coup de ces films don­nent la parole à qui n’en avait pas ou qui était sup­posé ne pas pou­voir en avoir : du cireur de chaus­sure cubain filmé par Thomas Navas Curie (Relu) don­nant, avec une hargne non dis­simulée, poids et sérieux à son méti­er tout en déplo­rant de ne pou­voir l’exercer cor­recte­ment, aux employées de mai­son dont les exis­tences se révè­lent autrement rich­es que ne pou­vait le pré­sumer au départ Juliana Fan­jul, la réal­isatrice de Muchachas, ou encore les deux per­son­nages prin­ci­paux de Fi-Ras­si Rond-Point, de Has­sen Fer­hani, dis­ser­tant à perte de vue sur les femmes et l’amour. À chaque fois ces « vies minus­cules », pour faire allu­sion au livre de Pierre Michon auquel font écho bien des films présen­tés lors de ce fes­ti­val, pren­nent sens et den­sité par la grâce d’une nar­ra­tion visuelle qui les sin­gu­larise et les font échap­per au risque de devenir les pièces d’un pro­pos par trop général.

« Je voudrais, tous, vous appel­er par vos noms », — par vos noms pro­pres, vos pro­pres noms — écrivait Anna Akhma­to­va. Tel était, en effet, l’enjeu majeur de ces journées.