De Violette à Simone… Mon Planning familial

Affiche de Chloé Maurand pour le concours du Planning familial en 2014.

Par Héloïse Morel

C’est en suiv­ant les pas de ma grand-mère mater­nelle Vio­lette que j’ai poussé la porte du Plan­ning famil­ial de Poitiers en 2013. Ma mère m’a tou­jours trans­mis les sou­venirs qu’elle avait des réu­nions qui se déroulaient chez mes grands-par­ents à Cluny, lorsque le Plan­ning famil­ial s’appelait la Mater­nité heureuse, lorsque l’avortement et la con­tra­cep­tion étaient inter­dits par la loi 1920. L’histoire de Vio­lette et de ses amies mil­i­tantes est celle de la clan­des­tinité et du secret. Ma mère se sou­vient que sa grande sœur pre­nait la pilule avant la loi Neuwirth et que Vio­lette, pru­dente, avait expliqué à ma mère qu’elle ne devait surtout pas en par­ler. C’est donc tout naturelle­ment que lorsque j’ai voulu militer dans une asso­ci­a­tion fémin­iste, c’est vers le Plan­ning que je me suis tournée.
Chemin faisant, suite à de nom­breuses heures de per­ma­nences, d’animations en milieu sco­laire et de for­ma­tions, j’ai vécu début avril 2016 mon pre­mier con­grès. Il s’agissait du 29e con­grès du Plan­ning famil­ial et toutes les asso­ci­a­tions départe­men­tales étaient réu­nies pour dis­cuter des ori­en­ta­tions du mou­ve­ment. Cet événe­ment a lieu tous les trois ans. Env­i­ron 250 mil­i­tantes et mil­i­tants étaient réu­nis dont 140 délégués représen­tant les 76 asso­ci­a­tions du mou­ve­ment dont celles des DOM : la Réu­nion, May­otte et la Guyane – la Guade­loupe et la Mar­tinique n’étant pas des asso­ci­a­tions départe­men­tales du mou­ve­ment mais en parte­nar­i­at avec celui-ci. Au milieu de cette assem­blée, Aurélie André et moi-même étions man­datées pour représen­ter l’association de la Vienne qui fait par­tie de la fédéra­tion régionale Aquitaine-Lim­ou­sin-Poitou-Char­entes com­posée de dix asso­ci­a­tions départe­men­tales.

Une et indivisible ?

L’expérience de ce con­grès m’a fait pren­dre con­science de la force du mou­ve­ment : nous parta­geons des valeurs com­munes et pour­tant nous avons une grande diver­sité dans nos pra­tiques. Chaque année, le Plan­ning reçoit plus de 500 000 per­son­nes par an, hommes et femmes, majeurs et mineurs. Les raisons de venir au Plan­ning sont mul­ti­ples : ques­tions sur l’avortement, la con­tra­cep­tion, les mal­adies sex­uelle­ment trans­mis­si­bles, prob­lèmes gyné­cologiques, sex­u­al­ités, cou­ples, vio­lences, mariages for­cés… Les per­son­nes accueil­lies sont var­iées et nous sommes for­mées pour accueil­lir, écouter et ren­seign­er ces per­son­nes.

À Poitiers, nous sommes con­fron­tées à ces prob­lé­ma­tiques comme toutes les asso­ci­a­tions de France et des DOM. Notre écoute est essen­tielle car ce qui n’est pas per­fectible dans la demande des per­son­nes qui vien­nent à nous, c’est le prob­lème des vio­lences que nous devons iden­ti­fi­er et pou­voir ver­balis­er. Le tabou qui repose sur la sex­u­al­ité l’est égale­ment sur les vio­lences et, pour repren­dre les dis­cours des fémin­istes des années 1970, le privé est poli­tique.
L’un des piliers du mou­ve­ment, out­re le fémin­isme, est l’éducation pop­u­laire. Cette notion nous per­met d’interroger notre pos­ture et aus­si la place que nous don­nons à la parole des per­son­nes qui vien­nent nous voir. Et bien que nous soyons for­mées pour accueil­lir et répon­dre aux deman­des de cha­cun, nous ne sommes pas des expertes et ne pré­ten­dons pas détenir la doxa. Simone Iff, l’une des prési­dentes du Plan­ning, de 1973 à 1981, a changé le vis­age du mou­ve­ment en virant les médecins qui étaient à sa tête ! C’est pour cette rai­son qu’à Poitiers, en tant qu’Établissement d’information, de con­sul­ta­tion et de con­seil famil­ial (EICCF), nous ne voulons pas avoir la même pra­tique que celle du per­son­nel médi­cal. Nous ne parta­geons pas les mêmes objec­tifs que le milieu médi­cal, pour celui-ci il s’agit d’une démarche de san­té publique, tan­dis que pour nous, c’est un objec­tif poli­tique avec comme volon­té l’émancipation et l’empowerment des per­son­nes1.

C’est aus­si pour cela que nous ne sommes jamais seules pour accueil­lir les per­son­nes venant aux per­ma­nences, mais tou­jours au min­i­mum deux, comme durant les ani­ma­tions. Afin de ne pas avoir un dis­cours unique mais aus­si pour analyser notre pra­tique afin de répon­dre au mieux aux besoins des per­son­nes. Lors de nos per­ma­nences, nous accueil­lons les per­son­nes de façon col­lec­tive et les invi­tons à échang­er sur ce qui les amène au Plan­ning. Cette manière de faire brise les tabous et très sou­vent les per­son­nes réalisent qu’elles ne sont pas isolées, que les autres sont égale­ment con­fron­tées aux mêmes prob­lé­ma­tiques. Nous nous for­mons ensem­ble, tous les mois, pour analyser notre pra­tique mais aus­si afin de par­faire notre façon d’accueillir et notre écoute. Nous pen­sons que cette approche est essen­tielle dans un fonc­tion­nement d’éducation pop­u­laire.

Pour­tant, mal­gré nos simil­i­tudes, cer­taines asso­ci­a­tions départe­men­tales s’organisent dif­férem­ment. Effec­tive­ment, peut-on com­par­er Poitiers et Greno­ble ? Il y a 20 bénév­oles mil­i­tantes à Poitiers et c’est un Étab­lisse­ment d’information, de con­sul­ta­tion et de con­seil famil­ial (EICCF). Tan­dis qu’à Greno­ble, elles sont 60 salariées, env­i­ron 40 bénév­oles et l’association est à la fois un EICCF et un Cen­tre de plan­i­fi­ca­tion et d’éducation famil­iale (CPEF). Les con­seil­lères con­ju­gales sont alors inté­grées avec les gyné­co­logues, infir­mières et per­son­nel médi­cal du CPEF. Tan­dis qu’à Poitiers, nous sommes dis­so­ciées du CPEF qui est au CHU, bien que nous tra­vail­lions ensem­ble. Les filles de Greno­ble pra­tiquent net­te­ment moins l’accueil col­lec­tif (hormis pour les femmes en demande d’avortement), et sont sou­vent seules face aux per­son­nes qu’elles reçoivent. Il s’agit d’une dif­férence dans l’organisation due aux struc­tures aux­quelles nous sommes rat­tachées. Ceci s’explique aus­si par l’histoire du mou­ve­ment et les choix qui ont été fait. En effet, Greno­ble est la pre­mière ville à avoir ouvert, en 1961, un cen­tre d’accueil où étaient délivrés les con­tra­cep­tifs avant la loi Neuwirth. Ceci explique le retour au lieu his­torique pour les 60 ans du Plan­ning et le con­grès. Greno­ble a fait des choix dif­férents de développe­ment par rap­port à Poitiers.

Affiche de Chloé Mau­rand pour le con­cours du Plan­ning famil­ial en 2014.

Pour un fonctionnement démocratique

Le con­grès fut l’occasion d’échanger avec les deux délégués de Cor­rèze. Leur asso­ci­a­tion départe­men­tale est nou­velle­ment créée au milieu du plateau de Mill­e­vach­es. Aman­dine et son com­pagnon David nous expliquent qu’ils ont fait le choix d’avoir un fonc­tion­nement col­lé­gial, sans bureau et sans con­seil d’administration. «Nous ne voulons pas de respon­s­ables car nous le sommes tous ! Ne pas déclar­er de bureau pour une asso­ci­a­tion, cela demande un peu de temps auprès de la pré­fec­ture mais en Cor­rèze, ils sont habitués car beau­coup d’associations fonc­tion­nent ain­si !» À Poitiers, bien que nous ayons un bureau, nous sommes égale­ment dans un fonc­tion­nement col­lé­gial : pas de con­seil d’administration ou plutôt toutes les bénév­oles en font par­tie… Nous sommes toutes déci­sion­naires et force de propo­si­tions. Impos­si­ble d’adopter une telle sou­p­lesse dans les asso­ci­a­tions qui ont des salariés, puisque les mem­bres du CA devi­en­nent employeurs.
Les débats lors du con­grès ont reflétés ces dis­par­ités de fonc­tion­nement ain­si que les enjeux pro­pres à chaque asso­ci­a­tion, à chaque région. L’avantage d’avoir des salariées est de pou­voir men­er une action plus large, plus éten­due sur le ter­ri­toire ; l’inconvénient étant de devoir se mobilis­er afin d’obtenir des finance­ments pour diriger les pro­jets et pay­er les employés. À Poitiers, nous sommes toutes actives et menons des actions en fonc­tion des disponi­bil­ités mil­i­tantes de cha­cune. Cela nous per­met d’agir plus libre­ment et sans con­traintes finan­cières.

Affiche de Sarah Dray pour le concours du Planning familial en 2014.

Affiche de Sarah Dray pour le con­cours du Plan­ning famil­ial en 2014.

Reconnaissons-nous, les femmes, parlons-nous, regardons-nous…

Là où le con­grès fait mou­ve­ment, c’est lorsque le dimanche, toutes réu­nies, nous avons voté à l’unanimité les motions d’actualité du Plan­ning. Ain­si, nous faisons front pour prôn­er un fémin­isme non exclu­ant, pour défendre les lib­ertés, pour pro­pos­er une terre d’accueil aux femmes migrantes, pour défendre l’avortement aujourd’hui men­acé dans son accès sur cer­tains ter­ri­toires, pour accom­pa­g­n­er les femmes vic­times du Sida et enfin pour assur­er une édu­ca­tion à la sex­u­al­ité pour tous et toutes. L’ensemble de ces votes affirme la force d’énergie fémin­iste que représente le mou­ve­ment. La nou­velle force étant la capac­ité de trans­mis­sion intergénéra­tionnelle entre les fémin­istes des années 1970 et la généra­tion des années 1990 qui intè­grent le mou­ve­ment. Les «vieilles» de Poitiers, comme elles se nom­ment, lais­sent la place aux pro­jets (comme la com­mu­ni­ca­tion Inter­net) et aux actions aux nou­velles mil­i­tantes. Le con­grès a démon­tré égale­ment cette volon­té de trans­met­tre le mil­i­tan­tisme et les objec­tifs du mou­ve­ment.

1. L’empowerment est l’octroi de plus de pou­voir aux indi­vidus ou aux groupes pour agir sur les con­di­tions sociales, économiques, poli­tiques ou écologiques qu’ils subis­sent.

29e con­grès du Plan­ning famil­ial, à Greno­ble.

Le Mou­ve­ment français pour le Plan­ning famil­ial s’est réu­ni du 1er au 3 avril 2016 à Greno­ble pour fêter ses 60 ans d’existence. Anci­en­nement appelé Mater­nité heureuse, le mou­ve­ment a ouvert son pre­mier cen­tre d’accueil à Paris et à Greno­ble en 1961. Un tram arbo­rant les couleurs du mou­ve­ment (rouge et blanc) présen­tait aux Grenoblois les Simone For­ev­er, trois femmes qui ont illus­tré le fémin­isme des années 1960 et 1970 : Simone de Beau­voir, Simone Veil et enfin Simone Iff, prési­dente du Plan­ning famil­ial de 1973 à 1981 et cofon­da­trice du MLAC (mou­ve­ment pour la lib­erté de l’avortement et de la con­tra­cep­tion, 1973–1975). «Il y avait une demande énorme, se sou­vien­dra Simone Iff, à pro­pos des pre­miers cen­tres Plan­ning, Paris et Greno­ble, il fal­lait pass­er de la clan­des­tinité à une struc­ture qui avait pignon sur rue.» La journée d’anniversaire a été l’occasion pour les mil­i­tantes du Plan­ning de défil­er dans les rues à la ren­con­tre des gens afin de faire partager l’histoire et les actions de l’association. L’après-midi, les mil­i­tantes des dif­férentes asso­ci­a­tions départe­men­tales ont été accueil­lies par Marisol Touraine, min­istre des Affaires sociales et de la San­té, le maire de Greno­ble et la rec­trice pour écouter et par­ticiper à des tables ron­des con­cer­nant des thèmes chers au Plan­ning : l’avortement, le genre et les droits liés à la san­té sex­uelle, avant une grande soirée à la mairie réu­nis­sant 400 per­son­nes.

 

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