Claire Servant – « Une urgence à danser la vie »

Before we go, de Jorge Leon.

Le doc­u­men­taire Before we go, réal­isé par Jorge León, suit trois per­son­nes en fin de vie qui se retrou­vent au con­tact de danseurs pro­fes­sion­nels, au Théâtre de la Mon­naie de Brux­elles. Présen­té pen­dant le fes­ti­val Filmer le tra­vail, il a rem­porté le prix Resti­tu­tion du tra­vail con­tem­po­rain. Claire Ser­vant de la com­pag­nie Alice de Lux, danseuse et choré­graphe, livre ses impres­sions sur ce film poignant et intime.

Par Clé­ment Bar­raud

L’Actualité. – Que vous a inspiré ce film, sur la danse en tant que telle ?
Claire Ser­vant. – La danse est omniprésente dans ce doc­u­men­taire à car­ac­tère et expéri­ence uniques. Il ne s’agit pas ici d’une écri­t­ure choré­graphique au sens académique du terme mais de mon­tr­er un proces­sus de com­po­si­tion instan­ta­née où les ren­con­tres artis­tiques se jouent au jour le jour. Le réal­isa­teur par ses cadrages, son mon­tage, le choix des dif­férents espaces qu’offre le Théâtre de la Mon­naie comme lieu de tour­nage et lieu de méta­mor­phose, organ­ise la choré­gra­phie des allées et venues dans la rela­tion entre les trois danseurs-choré­graphes (Meg Stu­art, Simone Augh­ter­lony et Benoît Lacham­bre) et les trois per­son­nes (Noël Minéo, Lidia Schoue et Michel Vas­sart) en soins pal­li­at­ifs. J’ai été sen­si­ble au fil­mage de ces scènes qui mon­trent les reculs et avancées de la pudeur par exem­ple.

On voit des scènes très pro­gres­sives, avec des gestes amples. En tant que choré­graphe, avez-vous été sur­prise par la façon dont le film est mené ?
La pro­gres­sion dans la rela­tion entre artistes et per­son­nes malades est de fait très respectueuse de cha­cun donc assez lente et tran­quille. Ce rythme est intrin­sèque au sujet même du doc­u­men­taire. C’est très émou­vant de voir com­ment Meg Stu­art approche Lidia la pre­mière fois et de percevoir déjà la puis­sance qui se dégage de celle ci. On ne sait plus qui guide qui, laque­lle s’appuie sur l’autre. Leur pre­mière embrace révèle une grande sen­su­al­ité qui prend directe­ment le spec­ta­teur à son pro­pre corps. Le vis­age de Lidia change, son corps aus­si, comme éclairée de l’intérieur.

Com­ment avez-vous ressen­ti cette façon de danser la fin de vie, voire la mort ?
Pour moi, ce qui a été filmé, c’est d’abord la vie ! On sait qu’il y a une espèce d’urgence de la part de ces hommes et cette femme à men­er à bien ce tour­nage, ce pro­jet artis­tique. La réal­ité assumée de leurs pro­pres corps malades leur per­met de rester dans un présent qui les porte sans sur-jeu. Dans nos sociétés, la mort et la fin de vie sont des sujets peu abor­dés.
Je pense pour­tant au tra­vail de réflex­ion et de créa­tion autour de la mal­adie (et l’accueil de malades en fin de vie) de la choré­graphe améri­caine Anna Hal­prin mais aus­si à celui du choré­graphe français Thier­ry Thieû Niang mené avec des seniors. Il faut voir le doc­u­men­taire Danser le print­emps à l’automne (de Philippe Cheval­li­er et Denis Sneguirev) qui retrace for­mi­da­ble­ment l’acte et le proces­sus de créa­tion avec ces danseurs ama­teurs âgés de 60 à 90 ans qui a abouti au spec­ta­cle … du print­emps !
Comme dans le tra­vail de Jorge León : ce sont la sit­u­a­tion et la ren­con­tre qui ont induit un espace de pen­sée, de créa­tion.

Mal­gré tout, la ques­tion de la mort est omniprésente dans ce doc­u­men­taire.
Oui, et j’étais curieuse de voir com­ment le réal­isa­teur allait abor­der la ques­tion de la fin de vie. Il con­nais­sait le sujet puisqu’il a, j’ai appris, tra­vail­lé longtemps dans des unités de soins pal­li­at­ifs avant de se lancer dans cette propo­si­tion de doc­u­men­taire et ce en con­cer­ta­tion avec les malades. Il sem­blerait que la Bel­gique ait beau­coup réfléchi à com­ment abor­der et accom­pa­g­n­er les sit­u­a­tions de fin de vie… Quand on évoque d’ici les soins pal­li­at­ifs on pense plutôt à des fins de vie très proches, quelques semaines ou quelques mois. Mais dans ce film les per­son­nes atteintes d’une patholo­gie chronique et irrémé­di­a­ble sont dans un accom­pa­g­ne­ment au long cours si j’ose dire. Ici Jorge León leur pro­pose d’élaborer un pro­jet de mise en scène de leur pro­pre mort…

 

Before we go, de Jorge Leon.

Before we go, de Jorge Leon.

On sent que cette expéri­ence artis­tique trans­forme à la fois les malades et les artistes.
Les artistes appren­nent des patients autant que les patients des artistes. Se présente dans cette expéri­ence un espace de rela­tion ouvert, on se re-trou­ve dans une autre réal­ité où la douleur est mise à dis­tance. Le proces­sus de créa­tion importe plus que le résul­tat. On perçoit des com­plic­ités, du respect, de l’attention et de l’invention réciproque entre les « acteurs ». Il me sem­ble que les danseurs dans leur rela­tion aux malades sont eux-mêmes boulever­sés par cette expéri­ence. On le voit avec Meg Stu­art à son besoin fréné­tique de danser seule après un moment de danse avec sa parte­naire. Elle pleure pour extéri­oris­er ce qu’elle a partagé avec elle. La charge émo­tion­nelle est très forte.

En tant que danseuse, ce film a-t-il changé votre vision de la danse, sur la façon d’accomplir des gestes, des façons de faire ?
Ce film est un exem­ple de plus qui rejoint ma con­cep­tion de la danse, d’une danse qui a la pos­si­bil­ité de se saisir de tous les corps et de tous leurs états.
J’ai trou­vé les corps très justes, j’aurais aimé pou­voir vivre cette expéri­ence en tant que danseuse. J’ai plus d’affinité pour ce qui s’est passé entre les deux femmes, Meg Stu­art et Lidia, mais les autres binômes m’ont aus­si fascinée. Il y a un rap­port physique très sim­ple et ten­dre quand Benoît Lacham­bre lave Michel et lui par­le de sa séropos­i­tiv­ité mais aus­si et d’une toute autre façon élé­gante, espiè­gle et choré­graphique entre Simone Augh­ter­lony et Noël, l’homme qui par­le à son oiseau le matin.

La ques­tion de la mort doit-elle être réap­pro­priée, selon vous ?
Avant on mourait en famille, c’était dans l’ordre des choses. Aujourd’hui il faudrait mourir sans bruit, à l’abri des regards, d’une mort pro­pre et rapi­de… La mort est cachée, on ne sait plus s’occuper de nos proches en fin de vie. D’ailleurs, le fait de ne pas en par­ler devient lui aus­si inac­cept­able.

 

Before we go, de Jorge Leon.

Before we go, de Jorge Leon.

Fes­ti­val À Corps
Dans le cadre du fes­ti­val À Corps, organ­isé par l’Université de Poitiers, le TAP et le Cen­tre de Beaulieu du 31 mars au 8 avril à Poitiers, Claire Ser­vant présente Square une per­for­mance col­lec­tive dan­sée par les 150 étu­di­ants et lycéen fes­ti­va­liers. Trans­mis seule­ment quelques heures avant, Square est dan­sé en pub­lic sur la place du Maréchal Leclerc le 1er avril, à 12h30.

 

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