Émail contemporain de Limoges

Au musée des Beaux-Arts de Limoges, œuvres d’Aya Iwata, argent fin, émail et verre. Photo J.-L. T.

Par Tamari Sitchinava

Contrairement au xxe siècle, il n’existe plus de grands ateliers de production d’émail ; les artistes travaillent individuellement dans leur propre atelier. Au siècle dernier, l’art de l’émail procédait surtout par reproductions en grandes quantités, mais il y avait peu de créativité et d’originalité. La demande était élevée, ce qui garantissait une stabilité financière pour ouvrir de grands ateliers et embaucher des ouvriers et des apprentis. Cela attirait des touristes, augmentait la réputation de la ville et permettait d’organiser des biennales et des expositions internationales.

La Vierge noire de Léa Sham’s et Alain Duban

Actuellement, certains artisans utilisent des savoir-faire classiques, tandis que d’autres utilisent une technique qui prend en compte les tendances modernes. Chaque émailleur possède totalement les techniques du passé et les mêle hardiment afin de créer des œuvres originales et personnelles. Ainsi, Léa Sham’s et Alain Duban, deux artistes émailleurs limousins ont réalisé une Vierge noire baptisée Notre Dame de la Pleine Lumière qui trône actuellement à Limoges dans la chapelle de la Vierge de la cathédrale Saint-Étienne et qu’ils ont créée pour les ostensions limousines en 2009. Alain Duban raconte que la création de leur vierge noire a été inspirée par le reliquaire de sainte Foy à Conques. La statue mesure 1,17 m, son corps est en champlevé, les poignets et le liseré de la robe en émail cloisonné. C’est une des plus grandes statues de vierge émaillée. Léa Sham’s affirme avoir voulu concevoir une œuvre hybride qui mêle classicisme et modernité ; l’emploi du champlevé, technique de prédilection au Moyen Âge est un hommage rendu à cette glorieuse époque, et de plus, l’émail cloisonné est l’une de ses techniques préférées. Elle confie aimer beaucoup les vierges noires d’Auvergne qui, pour elle, a une dimension symbolique forte. En effet, ces vierges représentent la Femme, et toute Femme est une reine, et porte en elle la reine qu’elle doit faire émerger. Par goût, elle travaille plus volontiers sur de grandes pièces, comme des vases ou des coupes, ce qui est rendu possible par l’acquisition d’un grand four. C’est rare car les artistes, pour créer des grandes pièces, font le plus souvent un assemblage de plusieurs petites pièces. Léa Sham’s utilise surtout le plein émail, technique relativement nouvelle (xxe siècle) qui consiste à faire fondre des grains d’émail broyés sur une plaque de cuivre. Alain Duban crée plutôt des objets décoratifs, coupelles, tableaux avec un esprit de miniature, bijoux, ainsi que des animaux en bronze qu’il orne d’email. Actuellement, ils travaillent sur une crèche en vue des ostensions limousines de 2023, une tradition religieuse populaire remontant à la fin de xe siècle qui se déroule tous les sept ans.

Léa Sham’s et Alain Duban, Notre Dame de la Pleine Lumière, émaux champlevés et cloisonné au fil d’argent, Hauteur 117cm sur âme de bois. Émaux opaques. Têtes en bronze patiné. Trône en laiton gravé.

Tous deux travaillent et exposent ensemble. Leurs œuvres sont exposées également à la galerie du Canal créée par un collectif d’artistes auxquels ils appartiennent. Ils constatent que la période actuelle est un peu creuse en ce qui concerne l’art de l’émail, mais ils ont confiance en un prochain renouveau créatif.

« Va me chercher la marguerite »

Michèle et Dominique Gilbert, un couple d’émailleurs de Limoges, ont fait renaître l’émail champlevé en en modifiant la technique médiévale pour la rendre un peu plus rapide et facile. Ils créent divers objets : des bijoux, des coupelles, des tableaux de paysages, et de petites pièces sculptées destinées en partie aux expositions de la galerie du Canal. Ils préparent une exposition sur le thème « va me chercher la marguerite » organisée en juin 2022 par la galerie du Canal, à laquelle sont également conviés plusieurs artistes étrangers. Cette galerie fut créée dans le dernier quart du xxe siècle à leur initiative ainsi qu’à celle de cinq autres artistes dans le but de vulgariser les arts du feu contemporains et d’échanger avec leur public. La création de ce type de lieu a pris le relais des grands ateliers, en regroupant les artistes en association ou en collectif.

Les futurs émailleurs n’ont pas grand choix pour se former aujourd’hui. Il existe une formation unique assurée par l’École des métiers d’art de l’AFPI Limousin, en partenariat avec la Maison de l’émail. Elle est dispensée à Limoges par des émailleurs professionnels et des formateurs des métiers d’art de l’AFPI Limousin. Cette formation se déroule sur six mois à temps plein et se termine par cinq semaines de stage en entreprise. Des échanges s’effectuent avec l’Europe, notamment avec l’Espagne et son école d’art de Barcelone.

Retrouver les formules anciennes oubliées

Paul Buforn, après cinquante ans de pratique, constate avec regret la situation actuelle de l’émail, très commercialisé depuis le xxe siècle et qui perd peu à peu sa dimension artistique. La responsabilité en incombe, selon lui, à un oubli de la tradition et à un éloignement de la vocation première de l’émail : le domaine religieux. La modernité alliée au manque de formation solide et à une création en série étouffe progressivement le métier d’émailleur qui n’est plus qu’une «semi profession» voire un loisir créatif. Lui-même dit avoir toujours travaillé avec des techniques ancestrales, en cherchant à retrouver les formules anciennes oubliées ou délaissées.

Dans les années 2016–2017, dans l’espoir de faire revivre cette activité artistique, il avait créé à Limoges une coopérative dont le but était de créer, d’enseigner et d’exposer, mais cette entreprise s’est rapidement éteinte faute d’un soutien financier suffisant.

Paul Buforn, Enluminure d’email transparent sur cuivre, 2010.
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