Alice Maher – Portraits hybrides

Alice Maher, Collar, 2003, photographie 61 x 61 cm.

Par Jean‐Luc Terradillos

On se demande parfois pourquoi certaines photographies s’effacent si vite de notre mémoire alors qu’on les a aimées dès le premier coup d’œil tandis que d’autres, a priori moins évidentes, s’imprègnent lentement et durablement, presqu’à notre insu. Que l’on soit amateur d’art ou pas, cela ne change rien. Certaines images nous touchent, nous chahutent, nous perturbent et, même s’il y a quelque chose qui résiste à notre sensibilité ou à notre entendement, elles se déposent en nous. Les images ont leur vie propre, quand elles ne disparaissent pas elles agissent en nous.

Ainsi en est‐il de la série Portraits d’Alice Maher, créée en 2003 et exposée en France lors de la biennale internationale d’art contemporain de Melle. La réception de ces photographies par les habitants de ce bourg des Deux‐Sèvres et par les personnes venues spécialement pour cette biennale en apporte la démonstration.

Précisons tout de suite la spécificité de cette biennale : Dominique Truco avait invité 38 artistes dans le vivant de la cité, « pour vivre l’art et la ville au quotidien », aussi bien chez les commerçants qu’au temple, dans les sentiers de randonnée que dans les trois églises romanes. La directrice artistique avait mis en exergue cette phrase de Francis Ponge : « La fonction de l’artiste, c’est de prendre le monde en réparation dans son atelier, par fragments, comme il lui vient. » (L’Atelier contemporain)

Les portraits d’Alice Maher étaient donc exposés chez des commerçants, en particulier chez l’un d’entre eux qui était le plus rétif à cette manifestation, Marc Billard, boucher‐charcutier. Il accepta tout de même d’y participer mais fut interloqué en voyant la photographie où l’artiste arbore un collier en cœurs de moutons. Est‐ce incongru dans une boucherie ? Non. Fut alors proposé de permuter la photographie avec une autre durant l’été. Finalement, M. Billard ne voulut pas s’en séparer. « C’est fou ce que cette image peut faire parler, dit‐il. J’en ai entendu de toutes sortes… » Ce collier de grosses perles de chair a ouvert une brèche dans le quotidien.

Visite chez Marc Billard dans sa boucherie à Melle en 2003, avec Daniel Lhomond. Photo JLT.

Si ces images font référence à des portraits de la Renaissance, elles portent en elles quelque chose d’indomptable, une sorte de sauvagerie païenne. Alice Maher est irlandaise, née dans le comté de Mayo, dans une famille très catholique qui travaille aux champs. C’est dur en Irlande, la nature est jugée hostile. À cela s’ajoutent les images pieuses qui sacrifient le présent à un monde meilleur dans l’Au-delà. Quel ennui ! Alice Maher s’échappe de tout cela en créant des images mentales qui fouillent les interdits autant que les figures mythiques – de l’Antiquité et de la culture celtique. D’où son intérêt pour la chevelure féminine, le désir, la chair, l’union et la métamorphose des corps, l’eau, le feu, les larmes, les épines, la féerie, les dryades…

Alice Maher, Chaplet, 2003, photographie 61 x 61 cm.

Portrait en motte féodale

Alors que nous étions en train de réaliser l’édition de L’Actualité sur le Moyen Âge, le portrait nommé Couronne me semblait parfait pour la couverture. Alice Maher porte ce heaume en brindilles comme une motte féodale. En effet,  au xe siècle, une place forte est défendue par une tour en bois, les murs en pierre viendront plus tard. Des médiévistes y ont vu un masque ou une couronne, d’autres ont évoqué les motifs végétaux du premier art roman poitevin. Hélas, ce n’est pas cette image qui a été choisie mais le détail d’une miniature de la Vie de Radegonde, prestigieuse certes mais plus convenue et surtout vue mille fois puisque ce manuscrit est l’un des trésors de la médiathèque de Poitiers. Quand le directeur de la revue a visité la biennale de Melle et découvert le tirage original, il concéda : « Oui, tu avais raison ! » L’image avait eu le temps de se déposer et de s’imposer comme une évidence. Aujourd’hui, la question ne se poserait pas car notre revue a dépassé le stade de l’illustration pure et simple – ou de la tautologie –, comme elle a dépassé depuis longtemps la culture du résultat pour s’intéresser à la recherche en train de se faire, y compris dans ce qu’elle a de moins spectaculaire.

Alice Maher, Bloom, 2003, photographie 61 x 61 cm.

Une autre Mélusine

L’efflorescence sur la poitrine dévoilée (intitulée Bloom) nous donne à voir un être hybride. La relation de confiance avec Alice Maher m’autorise à y déceler une Mélusine, c’est-à-dire un être composé de différentes natures.

En 2003, nous avons interviewé Jean‐Jacques Vincensini, professeur de langue et littérature médiévale, membre associé au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’université de Poitiers, qui venait de publier une édition critique de Mélusine ou la noble histoire de Lusignan de Jean d’Arras : « Mélusine est un être hybride, moitié humaine, moitié animale, avec une queue de serpent. »

L’être humain étant un animal, on peut envisager l’hybridité animal‐végétal ou humain‐végétal… Surprise et acquiescement de l’universitaire qui a vu dans cette image une façon de réactiver et d’augmenter cette haute figure féminine. « Plus qu’un simple personnage extraordinaire venu des légendes et des contes, poursuit Jean‐Jacques Vincensini, Mélusine peut être considérée comme l’illustration du mystère de la création divine, ou du mystère tout court. […] Mélusine est une héroïne culturelle, civilisatrice. C’est elle qui construit, qui fonde une dynastie, un territoire, au cœur d’un espace qui n’était initialement que sauvagerie. Elle est médiatrice entre sauvagerie et civilisation – nouvelle hybridité ! […] » Alice Maher fut littéralement enchantée

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A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

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