Arthur Martin — le photographe des fleurs

Roses. Épreuve sur papier albumine à partir d'un négatif verre au collodion sec contre-collé sur carton. Coll. Bibliothèque des arts décoratifs de Paris.

Par Giulia Frache

Quand on évoque le style décoratif du xixe siècle, immanquablement le décor de fleurs s’impose à l’esprit. Étant donné que la compétition entre les manufactures textiles françaises se joue largement sur le plan esthétique, les dessinateurs de modèles floraux deviennent une clé de leur réussite. Un d’entre eux, Arthur Martin (1837–1918), propose ses créations tant aux particuliers qu’aux manufactures des diverses branches du luxe et des arts décoratifs, notamment la société Isidore Leroy de Paris et la manufacture Jean Zuber & Cie de Mulhouse. Il possède son propre atelier dès 1860 à Paris et il rencontre le succès lors de l’exposition universelle de 1867. En 1891, ses compétences se traduisent dans la nomination en tant que président de la Chambre syndicale patronale des dessinateurs industriels de Paris, puis Chevalier de la Légion d’honneur en 1893.

Au début des années 1860, Arthur Martin décide de se lancer dans la photographie. Les images reproduisent des bouquets floraux qui constituent une source iconographique pour réaliser ses dessins pour étoffes. Les fleurs photographiées possèdent le charme de l’imperfection naturelle de la réalité et offrent la possibilité au dessinateur de s’attarder sur les détails grâce à la vraisemblance des empreintes grandeur nature, par rapport aux lithographies et gravures. Les bouquets, disposés sur un fond neutre et mis en scène avec un naturel feint, révèlent diverses étapes de la maturité de la fleur et leur densité varie selon les clichés. La lumière accentue les contrastes du noir et du blanc, l’image restituant ainsi de façon réaliste les formes et les textures des pétales et des feuilles.

Fonds photographique Arthur Martin conservé au Musée des arts décoratifs.

Le projet de Martin est moins innovant qu’on pourrait penser, car une dizaine d’années auparavant, Adolphe Braun avait tracé la voie avec une série de photographies de fleurs destinées à la création industrielle. Toutefois, la contribution du dessinateur parisien se traduit par l’offre au public de son travail qui lui permet de favoriser indirectement l’évolution, tant techniquement qu’esthétiquement, de la production textile. En 1891, il fonde une école gratuite au sein de son atelier où ses clichés botaniques deviennent un outil pédagogique pour la formation des jeunes dessinateurs. En outre, il donne à l’Union centrale des arts décoratifs en 1903 son fonds, destiné à intégrer le répertoire visuel des albums Maciet consacrés aux végétaux. Il est mis à disposition des ouvriers et des artisans, qui constituent le principal lectorat de la bibliothèque, comme source d’inspiration. Indices de manipulations par des utilisateurs, des contours ont été réalisés à la mine graphite sur certaines images, accentuant ainsi les détails de spécimens pour faciliter la copie. C’est le cas des Roses mousseuses, photographiées en pleine maturation, sur lesquelles des lignes noires et subtiles suivent les bords ondulés des pétales afin de simplifier la création d’un modèle, tandis que le jeu de lumière dessine les nervures et les nuances des feuilles.

De nombreux tissus et papiers peints réalisés à partir des modèles d’Arthur Martin, sont visibles non seulement au Musée des Arts Décoratifs mais aussi au Musée des Tissus de Lyon et au Musée du Papiers Peints à Rixheim. Au contraire, peu de dessins ont été conservés, les plus remarquables se trouvent à la Bibliothèque Forney de Paris.

Pavots. Épreuve sur papier albumine à partir d’un négatif verre au collodion sec contre-collé sur carton. Coll. Bibliothèque des arts décoratifs de Paris.

Si au départ les clichés sont conçus comme des modèles dont s’inspirent l’auteur lui-même et les artisans désireux de se former aux thèmes floraux, elles deviennent au fil du temps des œuvres d’art, à tel point qu’elles seront présentées à l’occasion de l’exposition Histoires de photographies. Collections du Musée des Arts Décoratifs en avril 2021.

La découverte du fonds et son étude

Le travail de recherche a pour but de présenter le fonds photographique donné par Arthur Martin en 1903 à l’Union centrale des arts décoratifs (l’Ucad). Il s’inscrit dans le cadre d’un travail plus large de redéfinition des collections entrepris par le service des arts graphiques du Musée des arts décoratifs. Son étude cherche à retracer l’histoire d’Arthur Martin et son collaborateur Arthur Bolotte, dessinateurs de modèles pour papiers peints et textile, à comprendre l’utilité et le but de leurs réalisations.

Albums Maciet au sein de la Bibliothèque des arts décoratifs de Paris.

Une première phase de recherche a permis de regrouper tous les documents et les œuvres faites ou données par l’artiste au sein du MAD, conservés dans les différents départements : papiers peints, mode et textile, arts graphiques, bibliothèque et inventaire. Ce premier noyau d’œuvres a été élargi grâce à la consultation des catalogues de vente et aux enquêtes dans les musées et les bibliothèques consacrés au textile et papiers peints.

Par la suite, en croisant les informations obtenues, notamment les adresses des domiciles et ateliers tirées des lettres écrites par Arthur Martin et adressées à l’Ucad et à l’aide des inscriptions sur les photographies du fonds, nous avons entrepris une enquête aux archives de Paris. Nous avons réussi à rassembler un grand nombre de sources premières, qui nous ont permis de reconstruire la biographie et la vie professionnelle du dessinateur.

Toutefois, l’impossibilité d’accéder aux fonds d’archives de l’atelier Martin a compromis l’étude globale de sa production artistique. En effet, s’il est possible d’inscrire le corpus dans l’histoire de la photographie industrielle, de la botanique et de leurs points de rencontre, demeure inconnue la transposition d’une pratique photographique en une pratique de l’étude botanique dessinée au service des travaux de décorateur. Un point essentiel pour lequel nous ne pourrons malheureusement qu’émettre des conjonctures.

Cet article a été réalisé lors d’un séminaire de médiation et d’écriture journalistique dans le cadre du master histoire de l’art, patrimoine et musées de l’Université de Poitiers.

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