Une société de travailleurs sans travail (3/3)

Sur la lune de nickel, François Jacob, 2017.

Par Pierre Auriol

 

Wenhai Huang, à ce jour réalisateur de sept documentaires, a été inquiété et interrogé par la police à plusieurs reprises lors de ces dernières années. Aussi fut‐il tout à fait réjouissant de voir avec quelle simplicité et humilité, cet homme d’un magnifique courage, reçut le grand prix du festival. Ce soir‐là, sa joie était entière, son émotion retenue et fort adroitement canalisée par l’humour plein de chaleur de son traducteur.

Mais ce beau moment, survenant à la toute fin du festival, ne parvint pas chasser les idées obsédantes qui n’avaient cessé de croître en moi au fil d’une semaine de projection, la majorité des films présentés évoquant des réalités pleines de souffrances et d’autres des situations parfois assez tristement désolantes et pitoyables. D’un côté, au travers de certaines figures remarquables de courage, de lucidité et de ténacité, je ne pouvais qu’être persuadé que les luttes en vue de l’émancipation, allant bien au‐delà d’une conduite simplement revendicative, restent un peu partout à l’ordre du jour ; d’un autre côté j’étais conduit à constater, navré, l’état de délabrement de bien des groupes humains.

À cause de quoi ? Mais à cause de quoi donc ? Je ne sais : l’omni-marchandisation ? la difficile sortie de l’ère postcoloniale ? l’extension des domaines de l’inculture ? le dévoiement, constable en bien des régions du monde, de l’exercice du pouvoir et des responsabilités politiques ? la «financiarisation» sans cesse accrue de l’économie ? la quête éperdue du profit qui s’accompagne de la destruction de bien des équilibres naturels, sociaux, culturels et politiques ? À cause de tout cela à la fois, bien certainement.

 

Vivre riche, Joël Akafou, 2017.

 

Comment, en effet, ne pas être tout à la fois touché et fortement dubitatif en entendant les propos des jeunes corses réunis par Thierry de Peretti dans son film Lutte jeunesse ? Ils tentent avec une sincérité assez contrainte de se bricoler une identité en essayant de réunir les pièces d’un puzzle impossible à réaliser en puisant d’une part dans des bribes d’une histoire corse dont ils ne semblent guère connaître les traits les plus essentiels et d’autre part en confiant leur sentiment d’un malaise diffus, sentiment somme toute bien commun à toute une classe d’âge de l’Europe d’aujourd’hui.

Tristesse aussi en constatant que les jeunes ivoiriens décrits par Joël Akafou dans Vivre riche, aussi pleins d’énergie et d’alacrité qu’ils soient, sont en fait, dans leur dénuement moral, spirituel et économique, les victimes des mirages que leur tend une Europe réduite à quelques fétiches de pacotille : la montre Rolex, la chemise Hugo Boss et autres misérables symboles dont ils tentent de se procurer des contrefaçons en usant de la débrouille, notamment par le biais de la technique dite du «broutage», soit l’escroquerie pratiquée par internet pour tenter, selon des scénarios assez monotones, de soutirer quelque argent à de pas trop jeunes femmes de nationalité française en mal d’affection.

 

Bande annonce Vivre riche, Joël Akafou.

 

D’un coup, Patrice Lumumba, Franz Fanon, Aimé Césaire, les combats pour l’indépendance, la laborieuse sortie de l’ère coloniale, les films de Jean Rouch, dont on avait célébré en 2017 le centième anniversaire de la naissance, me parurent appartenir à un autre âge.

 

Un monde de silences

 

Par bonheur, un film, fort intelligemment construit, solidement inscrit dans l’histoire du xxe siècle et le début de ce siècle, peut‐être le plus désespérant mais aussi parmi les plus lucides de tous ceux projetés lors de ce Festival m’arracha à mes ruminations moroses : Sur la lune de nickel réalisé par François Jacob à qui fut décerné le prix de valorisation de la recherche.

Au tout début du film, sur un fond noir, apparaît un court texte qui en quelques mots évoque brièvement la ville dont il y est question :

 

Norilsk (en russe Норильск)

Pop. approx. 177 000 habitants

Ville industrielle isolée de Sibérie arctique, située au nord du 69e parallèle

L’extraction minière du nickel est son activité principale

Norilsk est fermée aux étrangers, sauf permis spéciaux des services de sécurité intérieure de Russie

 

Rien de bien remarquable dans cette notice, qui pourrait figurer dans n’importe quel compendium de géographie, hormis sa dernière phrase qui ne peut manquer de surprendre. L’un des propos de ce film est précisément de répondre à la question de savoir pourquoi une ville, d’une taille assez importante, reste, sauf autorisations spéciales, «fermée aux étrangers». Car a priori cette ville n’offre rien de bien attirant et l’on n’imagine pas voir en un tel lieu se développer une quelconque activité touristique : située au‐delà du cercle polaire arctique, Norilsk est la septième ville la plus polluée du monde, la température peut y descendre jusqu’à -50 °C ou -60 °C, la neige y reste présente pendant 250 à 270 jours par an, la nuit polaire la plonge dans l’obscurité de novembre à mi‐janvier alors que pendant les deux mois d’été, le soleil ne s’y couche jamais.

 

Bande annonce Sur la lune de nickel, François Jacob.

 

Des immeubles de plusieurs étages, de construction plus ou moins récente sont alignés de part et d’autre de larges avenues et côtoient, de façon surprenante, quelques bâtiments dessinés dans le style de ceux que l’on voit à Saint‐Pétersbourg. Longuement plongées dans l’obscurité de la nuit arctique, les rangées serrées de ces bâtisses forment de hauts murs se déployant en tous sens et la petite église orthodoxe noyée au milieu de l’élévation de ces murailles de béton semble bien incongrue et ne subsister qu’au titre de symbole d’une période révolue. Aux lisières de la ville, de vastes entrepôts et hangars, posés sur un paysage s’étirant au plus loin vers de rares collines absorbées par le blanc laiteux d’un horizon qui n’ouvre sur rien, ressemblent à d’immenses paquebots échoués sur les étendues d’une neige épaisse et sale d’où émergent les verticales des lourdes poternes soutenant des rangées de câbles électriques et des cheminées crachant dans un ciel d’un bleu étonnamment pur de lourds nuages noirâtres provenant des usines de traitement des matières extraites des sous‐sols, cuivre, cobalt et surtout nickel.

La présence d’une telle ville, perdue dans le froid et les glaces, seulement accessible par avion ou par un trajet combinant bateau et chemin de fer relève d’une monstrueuse anomalie que soulignent les premières images du film : le spectateur, transporté à l’intérieur de l’habitacle d’une voiture, voit se déployer, dans le faisceau des phares éclairant une nuit épaisse, une longue route rectiligne qui ne semble conduire à rien sinon vers un lieu extraordinaire situé au fin fond de nulle part, vers quelque mystérieux château des Carpathes ou vers la sombre demeure d’un obscur Dracula. François Jacob, tirant parti du fantastique propre à ces lieux de bord du monde, a construit son film sur le mode de l’enquête, en se donnant pour objet de résoudre une énigme. Mais comme dans bien des romans policiers, alors même que le crime et son auteur ont été identifiés.

 

Construction d’un mensonge

 

En effet, on comprend dès le début du film par les propos tenus par un vieil homme, Lev Aleksandrovitch, que cette ville a été édifiée sur la base d’un crime commis à une date précise, dont les auteurs sont facilement identifiables, dont les mobiles sont aisément repérables mais dont il reste à mesurer l’ampleur afin de prendre en considération toutes les conséquences que ne cesse d’avoir pour aujourd’hui le monstrueux forfait commis naguère.

Et bien vite on apprend que Norilsk, a été construite sur le site d’un ancien goulag créé par un décret signé par Staline en 1935. On estime qu’entre cette date et 1956, date à laquelle Norilsk, après la fermeture officielle des camps, devint une municipalité tout en demeurant une ville interdite, 500 000 à 650 000 prisonniers ont été cantonnés dans ce qui s’appelait alors Norillag pour, exposés au froid, à la faim et à la violence des gardiens, procéder à l’extraction du nickel, du cobalt et du cuivre.

La caméra de François Jacob tente donc d’arracher à ces étendues neigeuses qui aplanissent les reliefs et dissolvent les aspérités, les restes témoignant de l’existence de cette autre réalité que les autorités depuis 1956, se sont attachées avec une constance jamais démentie à dissimuler selon le procédé, largement éprouvé en bien des régimes autoritaires, dictatoriaux et totalitaires, de l’effacement des traces. Faire apparaître l’invisible maintenu scellé derrière ce visible dont il faut distendre la trame serrée, un peu dans l’esprit de Trop tôt/Trop tard de Jean‐Marie Straub et Danièle Huillet dénonçant en de lents panoramiques le calme trompeur d’innocents paysages champêtres de campagnes françaises et égyptiennes qui avaient été dans le passé le théâtre de luttes tout à fait décisives et longtemps tues.

En effet, depuis les années ayant fait suite à la mort de Staline en 1953 et surtout depuis la fin de l’URSS et la création du Groupe Norilsk Nickel en 1990, tous les aspects de l’existence des habitants de Norilsk sont pris en charge par la municipalité et, comme le montrent certaines séquences du film, les fêtes officielles et les manifestations sportives sont à chaque fois l’occasion de célébrer les bienfaits d’une vie vécue sous l’emprise «bienveillante» d’une entreprise devenue le premier producteur mondial de nickel.

Comme le dit avec une précision et une lucidité extraordinaires l’une des personnes qui a accompagné François Jacob pendant tout le temps du tournage : «Norilsk n’existerait pas sans Norilsk Nickel. Sans gisement pas de compagnie. Et sans compagnie pas de ville. Bien entendu, la compagnie décide de tout à Norilsk. Norilsk Nickel se trouve encore sur le même site où les prisonniers du goulag l’ont bâtie. Norilsk Nickel a évacué de notre mémoire collective l’histoire de sa construction brutale. En exploitant le labeur gratuit. Ils ont remplacé l’histoire dérangeante des prisonniers par le mythe des Jeunesses Communistes et des nouveaux arrivants enthousiastes.»

Il fallait citer tous ces mots tant ils disent de façon concise la réalité de cette ville, son origine criminelle et la façon dont elle ne perdure que par le maquillage de l’acte qui a présidé à sa fondation. Autrement dit en manipulant les consciences pour mieux asservir les hommes et les femmes dont on exploite le labeur.

 

Tenace vérité

 

Mais cette entreprise de domestication se heurte à des êtres vivants, bien vivants. Accompagnant dans leurs activités les quelques personnes vers lesquelles le film revient répétitivement, François Jacob met en écho des vies et des paroles qui ne cessent, selon des modalités et des inflexions différentes, de tourner autour de deux questions douloureuses : comment et pourquoi faire retour vers le moment et les actes qui ont donné naissance à cette ville et, interrogation lancinante qui taraude chacun, faut‐il rester ou ne pas rester à Norilsk ?

Ayant recueilli les propos de ces quelques personnes, un vieil homme qui fut l’un des premiers prisonniers du goulag de Norillag, un homme d’âge mûr originaire de Lituanie, contraint de refaire sa vie en acceptant de venir travailler à Norilsk, une jeune fille d’une vivacité et d’une intelligence enthousiasmantes, quelques jeunes gens qui ne rêvent que de quitter Norilsk, une metteur en scène de théâtre qui, avec ce témoin essentiel qu’est l’auteur des propos cités plus haut, photographe, graphiste et illustrateur, se met à la recherche des traces en grande partie effacées de la Norilsk d’avant la Norilsk Nickel, en compagnie de toutes ces personnes donc, François Jacob construit une sorte de théâtre des voix qui n’est pas sans faire penser aux ouvrages décisifs de Svetlana Alexievitch qui, s’étant mise à l’écoute de témoins multiples, construit avec chacun de ses livres, notamment La supplication et La fin de l’homme rouge, des ensembles polyphoniques qui échappent à toute captation idéologique.

La raison pour laquelle il importe à chacun, à eux tous de faire émerger la Norilsk d’autrefois, la Norilsk d’avant, est loin d’être uniforme. La metteur en scène reste plongée dans un silence douloureux qu’elle tente, faisant part de son désespoir, de briser en racontant l’histoire de ce chien qu’un soir elle heurta avec sa voiture. Elle eut le sentiment qu’après le choc, ce chien se laissa mourir. S’étant demandée pourquoi il le voulut, elle explique : «Parce qu’il faisait froid, parce qu’il faisait nuit, et parce qu’il n’y avait personne autour. Dans l’obscurité, la nuit polaire et la solitude, peut‐être qu’il ne reste plus qu’à faire comme ce chien.»

Le photographe‐graphiste‐illustrateur est autrement combatif : «Selon moi, on n’a pas le droit d’oublier tout ça. Il faut s’en souvenir et dire aux gens la vérité, ne serait‐ce que c’est parce que c’est la vérité.»

Or dire la vérité d’un épisode historique d’importance ne revient pas uniquement à le sortir de l’oubli en l’embaumant dans les linges d’une historiographie maniaque et méticuleuse, en l’enfermant dans les rets de ce que Nietzsche dans la Seconde intempestive appelle l’histoire antiquaire qui «ne s’entend, écrit‐il, qu’à conserver la vie et non point à en engendrer de nouvelle». Parce que le présent ne peut accéder à la dimension de la présence que s’il regarde le passé, arraché à l’oubli, dans toute sa dimension de devenir car, pour emprunter ces mots à la cinquième des thèses de Sur le concept d’histoire de Walter Benjamin, «c’est une image irrécupérable du passé qui risque de s’évanouir avec chaque présent qui ne s’est pas reconnu visé par elle».

Je remerciais intérieurement François Jacob de m’avoir remis en tête cette pensée si forte, si décisive. Repensant à son film, m’est venue une réflexion que beaucoup jugeront parfaitement saugrenue et absolument inacceptable : et si la situation décrite par Sur la lune de nickel était la caricature, certes boursouflée, outrancière, hyperbolique de la réalité du travail un peu partout dans le monde ?

Car des cohortes de personnes, au nom d’une prétendue rareté de l’emploi et des rigueurs provoquées, dit‐on, par une économie mondialisée qui contraindrait à faire face à une situation de concurrence grandissante, sont soumises à des traitements qui sont la négation de la common decency, la «décence ordinaire» dont parlait George Orwell pour souligner l’altération de la qualité des rapports humains dans l’Angleterre de son époque  : salaires en stagnation, durcissement des conditions de travail, exigence de rentabilité, pressions de toute nature, la première d’entre elles étant le chantage au licenciement.

Et lorsque l’on parle «d’économie mondialisée» ne faudrait‐il pas plutôt entendre «capitalisme mondialisé» et admettre une bonne fois pour toute ce qu’indiquent bien des études : que les richesses produites par beaucoup sont accaparées par un très petit nombre, que leur partage et leur redistribution se font sur un mode de plus en plus inégalitaire.

 

Sombres perspectives

 

Zygmunt Bauman indique dans un ouvrage, Les riches font‐ils le bonheur de tous ?, que «les dix hommes les plus riches du monde ont aujourd’hui accumulé 2 700 milliards de dollars, soit à peu près la taille de l’économie française, la cinquième du monde». Et prenant un exemple aussi spectaculaire qu’accablant il note qu’«Amancio Ortega, fondateur d’Inditex, propriétaire des 1 600 magasins Zara créés dans le monde, a ajouté 18 milliards de dollars à sa fortune personnelle entre octobre 2011 et octobre 2012, soit 66 millions de dollars par jour».

L’ONG Oxfam a récemment montré dans une étude consacrée aux entreprises du CAC 40 que «la France est le pays au monde où les entreprises cotées en Bourse reversent la plus grande part de leurs bénéfices en dividendes aux actionnaires».

Inutile de s’avancer plus avant dans le maquis des chiffres. Alors qu’au «temps de la mondialisation, l’âge des droits touche à son crépuscule» comme l’écrit Danilo Zolo, professeur de philosophie du droit à l’université de Florence, alors que l’on parle de «libérer le travail» pour se proposer en réalité de rogner les droits qui l’encadrent, il convient de noter que l’économie mondialisée ne saurait se passer des bras et des mains de celles et ceux qui sont créateurs de richesse. «Des bras et des mains» car il est fort probable que les «dérégulations» en cours, avec la place grandissante accordée à l’automatisation, s’accompagneront d’une disqualification de bien des tâches, qu’exercer un métier au plein sens de ce terme ne sera réservé qu’à une partie de la population alors qu’un fort pourcentage de celle‐ci restera sans travail.

Pour autant, tous les responsables politiques continuent de s’adonner à la célébration du travail, sans réellement s’inquiéter de ses réalités les plus concrètes, laissant ainsi clairement entendre qu’il reste à leurs yeux le pivot essentiel de la cohésion sociale et le moyen de maintenir intactes les structures qui donnent assise à cet ordre du monde qu’ils veulent voir, dans ses composantes fondamentales, inchangé.

Cette «perspective d’une société de travailleurs sans travail», dans une époque qui se pense en dépit de tout comme une société de travailleurs, est comme le dit Hannah Arendt, ce qu’«on peut imaginer de pire».

Je repense à la jeune femme, à son cri : décidément, l’histoire n’est pas close.

This post is a part 3 of Travailler de l’aube au crépuscule post series.
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