Un Léviathan chinois (2/3)

We the workers, Wenhai Huang, 2017.

Par Pierre Auriol

 

C’est à une telle humanité que le film chinois de Wenhai Huang, We the workers, grand prix de cette neuvième édition, convie. Au début du film, avant que ne se déroule son générique, le spectateur est plongé dans les entrailles obscures d’un monstre d’acier qui progressivement se révèle être la coque en construction d’un gigantesque navire marchand, porte-conteneur ou pétrolier géant. Noyées au sein d’une brume intense qui dilue les formes, des silhouettes fantomatiques s’agitent, chacune repérable par les points lumineux des lampes frontales et par l’éclat des flammes et des gerbes d’étincelles projetées par les becs des postes à soudure. Placés dans des postures toutes plus périlleuses les unes que les autres, des ouvriers s’activent, environnés par le sifflement continu des machines, couvert de temps à autre par le rythme heurté du choc de lourdes masses sur la tôle, la stridence des fraiseuses utilisées pour la découpe des plaques d’acier et le feulement aigu des ponceuses arasant les tôles.

Mais cette présence du feu et de l’acier ne signe aucun triomphe et ne concourt pas à la célébration de la puissance de la technique. Happé par les mouvements ascendants et descendants de la caméra qui, au plus profond de ce gouffre de métal, cherche désespérément une issue, le spectateur ne pense pas à Héphaïstos, dieu du feu et de la forge, mais bien plutôt au corps repoussant du Léviathan, à ce squelette décharné d’un immense animal marin sorti du fond des âges et qu’Andreï Zviaguintsev montre, en conclusion à son film éponyme, échoué au fin fond d’un paysage de nulle part, inondé par le jour glacé de la lumière arctique qui enveloppe les élévations de roches et l’étendue des eaux d’un nimbe diaphane rendant palpable la temporalité abstraite qui s’est emparée de tout.

 

Bande annonce, We the workers, Wenhai Huang.

 

Sans nul doute, la longue séquence qui ouvre le film de Wenhai Huang, répond à une semblable intention métaphorique. Ce monstre d’acier, hors de toute mesure, qui absorbe les corps dans les replis glacés de ses entrailles est une image du Léviathan, celui de la Bible ou de Melville mais plus encore de Hobbes qui, dans son traité paru en 1651, écrit par exemple que «le prix ou la valeur d’un homme est, comme pour tous les autres objets, son prix, c’est-à-dire ce qu’on donnerait pour avoir l’usage de son pouvoir».

Consacrant à Hobbes plusieurs pages de L’Impérialisme, deuxième des trois volets de son livre Les origines du totalitarisme, Hannah Arendt note que pour l’auteur du Léviathan «tout homme, toute pensée qui n’œuvrent ni ne se conforment au but ultime d’un appareil dont le seul but est la génération et l’accumulation du pouvoir, sont dangereusement gênants.»

Or les travailleurs, les syndicalistes et les avocats filmés par Wenhai Huang entre 2009 et 2015 dans le Guangdong et dans d’autres régions de la Chine du Sud appartiennent à cette catégorie des personnes «dangereusement gênantes». Car comment ne pas se révolter en constatant d’une part la prouesse technologique et industrielle que représente la construction d’un immense navire de commerce et, d’autre part, les conditions de vie réservées à ceux qui, jour après jour, y consacrent leur labeur ? Il ne s’agit pas là d’un simple contraste mais bien d’un gouffre qui ne s’explique que par la crudité de l’exploitation rationalisée et systématique de ceux qu’après leur temps de travail on voit rejoindre des habitats pour le moins sommaires : une succession de pièces exiguës, aux murs d’un ocre sale et meublées de lits superposés abritant jusqu’à six à huit personnes.

Un texte, figurant en surimpression de l’image dans les premières minutes du film, rend compte en quelques phrases sobres et définitives des motifs qui ont présidé à sa réalisation. «Il y a une autre face du miracle économique chinois : le sacrifice consenti par des centaines de millions de travailleurs» est-il indiqué au début de cette courte annonce qui se termine par un propos qui sonne résolument, bien au-delà de la simple revendication, comme l’affirmation de luttes entreprises au nom d’une liberté à conquérir et affirmer : «Ce film est l’histoire de leurs combats [ouvriers, activistes, et juristes] en cours pour la justice et la dignité, une histoire de la transformation de leur condition de victimes en auteurs de leur propre destinée.»

 

Lutter, lutter encore

 

Je n’avais certes pas besoin de ce témoignage d’une terrible âpreté pour avoir la satisfaction de voir tout un pan de mon imaginaire historique rapatrié vers des terres qui m’étaient somme toute assez familières, celui du long récit des luttes d’émancipation tel que, de façon bien sommaire, je pouvais me le raconter. Piètrement informé de la situation de la Chine d’aujourd’hui, l’extraordinaire pouvoir de dévoilement de ce film, portant au jour des réalités dont je ne pouvais pas même soupçonner l’étendue et la rudesse, me faisait osciller en stupeur et admiration. Stupeur devant les violences auxquelles sont en butte les travailleurs et les syndicalistes qui les accompagnent dans leurs démarches et leurs luttes : arrestations, condamnations à la prison, parfois assorties de libérations sous caution comme celle concédée à Deng Xiaoming que l’on voit à plusieurs reprises dans ce film. Mais aussi violences physiques exercées par des hommes de mains payés par des industriels peu scrupuleux, vraisemblablement avec l’accord tacite des autorités locales et des agents de la sécurité nationale. Peng Jiayong, membre du Centre des travailleurs de Panyu et que l’on retrouve tout au long de ce film, fut d’ailleurs, pendant le tournage, victime de ces bandes de nervis : enlevé et sauvagement battu il devra être accueilli à l’hôpital pour y bénéficier de soins.

Pourtant, conscients des risques encourus, tous inscrivent intentionnellement chacune de leurs actions à l’intérieur du cadre du droit qu’ils réclament seulement de voir respecté. Stupeur et admiration aussi devant le courage de toutes ces personnes, syndicalistes et membres d’ONG et d’autres organismes de défense des droits des travailleurs qui, n’hésitant pas à braver les rigueurs du pouvoir, contestent aux autorités d’avoir hissé la Chine au rang de deuxième puissance économique mondiale au prix des souffrances infligées à des centaines de millions de personnes.

Cependant, à côté de quelques autres, une scène du film est particulièrement réjouissante car elle invite à l’optimisme : devant un arrêt de bus alors que quelques-uns de ces militants procèdent à la distribution d’un manuel sur le droit du travail, après quelques refus de passants empressés ou craintifs, on voit s’agglutiner progressivement autour d’eux un groupe sans cesse plus élargi de personnes qui engagent la conversation et prennent tour à tour la parole pour exposer les difficultés qu’elles ont rencontrées dans leurs démarches administratives ou dans l’absence du respect de règles sanitaires dans leur entreprise. Si bien qu’outre toutes les personnes, syndicalistes, juristes et travailleurs qui œuvrent à la transformation des conditions de travail en Chine, on comprend qu’une partie de la «société civile» mesure très clairement tout le poids des injustices et des souffrances qu’il lui est donné d’endurer. Car, comme l’expose un dirigeant syndical dans une séquence de ce film, si la Chine dispose de lois, il n’y a pas de réel processus permettant de favoriser leur mise en application effective et ceci «à cause de l’absence d’une société civile organisée, du manque d’une société civile forte», situation qui laisse la porte ouverte à la mansuétude de la part du pouvoir, voire à l’impunité absolue en cas de manquement aux règles de droit auxquelles sont en principe tenus de se soumettre les employeurs.

Cette situation n’est pas prête de changer car, comme l’indique le China Labour Bulletin, si les grèves et les mouvements de protestations se sont multipliés en Chine continentale passant de moins de 200 en 2011 à plus de 2 700 en 2015, et à environ 2 650 en 2016, à partir de 2015 les mesures de répression se sont intensifiées et des dizaines d’activistes et d’avocats ont été harcelés ou arrêtés depuis cette date.

Cet article fait partie du dossier Travailler de l’aube au crépuscule.

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