Tony Lainé, le psychiatre qui haïssait les murs

Tony Lainé lors d'une conférence de presse à Paris, 1986.

Par Eva Proust

Près de trente ans après la mort de Tony Lainé (1930–1992), sa fille, Anne, s’est lancée sur ses traces et sur l’influence qu’il a exercé au sein de la psychiatrie française. Mobilisant ses souvenirs, des documents d’archives conservés par l’Institut mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) et des témoignages de ceux qui l’ont côtoyé, elle construit la mémoire d’un père disparu brutalement à l’âge de 62 ans. Dans son documentaire en préparation, Tony Lainé, le défi de la folie raconté à mon frère, elle met en lumière sa réflexion et sa pratique de la psychiatrie, qui ont durablement marqué le paysage poitevin des années soixante.

Soigner l’hôpital

Exerçant au nom «d’une solidarité profonde avec la folie», l’engagement professionnel et politique de Tony Lainé «a laissé derrière lui un sillon bien tracé» écrit Martin Pavelka dans un recueil de textes et d’articles du psychiatre, Le défi de la folie. Psychiatrie et politique 1966–1992 (Éditions Lignes, 2018). Toute sa vie, le psychiatre qui «haïssait les murs» a lutté, avec d’autres de ses contemporains, afin d’extirper la folie de son carcan asilaire.

Si le débat sur la prise en charge de la maladie mentale est ancien, c’est la Seconde guerre mondiale qui sonne le glas de l’asile classique telle qu’elle était héritée du xixe siècle. Les concepts émancipateurs qui fleurissent dès les années cinquante sur l’ensemble du territoire français et, plus globalement, en Europe, tirent leurs racines du traumatisme vécu par les populations : l’enfermement arbitraire, le souvenir des camps et la mort, qui sévit dans les hôpitaux. L’ampleur du bilan humain a fortement noirci l’image de la psychiatrie : 45 000 malades mentaux ont péri dans les établissements français entre 1940 et 1945, victimes des politiques de rationnement. Précisons que la précarité des conditions de vie n’explique pas à elle seule une telle mortalité : Des historiens comme Henry Rousso ont souligné que le supplément alimentaire octroyé par le régime de Vichy aux malades des hôpitaux généraux (à hauteur d’1,25 calorie par Français et par jour) avait été refusé aux hôpitaux psychiatriques. Confrontés à la polémique dans les années suivant la libération, la plupart des psychiatres ne peuvent que déclarer la faillite du modèle asilaire. Séquestrer sous prétexte de guérir n’est plus envisageable. Il faut désormais œuvrer à une «révolution psychiatrique», à la fois dans ses aspects médicaux, sociaux et institutionnels. Ce fut le début d’un processus qui forgea le concept de «psychothérapie institutionnelle» dans les années 1970. Mais déjà pendant la guerre, des psychiatres expérimentent de nouvelles manières d’envisager le soin psychiatrique. À l’hôpital de Saint-Alban (Lozère), Lucien Bonnafé et François Tosquelles ont pu limiter la mortalité de leurs malades grâce à une démarche d’ergothérapie, en les mobilisant sur des tâches agricoles pour d’augmenter les rendements alimentaires de l’hôpital. Quelques années plus tard, à la clinique de La Borde (Loir-et-Cher) fondée en 1953, Jean Oury et Félix Guattari fondent, avec un agencement proche du phalanstère, un mode de vie communautaire entre soignants et soignés. Les malades sont appelés des pensionnaires, et sur le même pied d’égalité que les psychiatres ou les soignants avec lesquels ils partagent leur quotidien : pas de blouses blanches, pas de camisoles, la thérapie est basée sur la relation avec l’autre.

Tony Lainé s’est imprégné de ces principes nouveaux qui consistent à «soigner l’hôpital», en imaginant une psychiatrie plus respectueuse du malade, capable de proposer des alternatives à l’hospitalisation et davantage assimilée à la communauté. À Poitiers, le récent hôpital psychiatrique, édifié sur le site de la Milétrie à partir de 1956, fut un terrain tout à fait propice au changement.

Pionnier de la pédopsychiatrie poitevine

Tony Lainé grandit à Dissay (Vienne) et fait sa formation médicale à l’université de Poitiers. Il découvre le monde psychiatrique en tant qu’interne à l’asile Pasteur de Poitiers, encore loin d’une perspective désaliénante. Reçu au concours de psychiatre des hôpitaux après avoir soutenu sa thèse en 1959, il s’oriente rapidement vers la psychanalyse et participe à l’élaboration d’une «psychiatrie alternative», basée sur l’insertion des malades dans la communauté et la formation d’un personnel pluridisciplinaire, soutenant qu’un «service de santé mentale convenable est multidisciplinaire et multicatégoriel». Il contribue à la modernisation de l’hôpital et, avec le concours du docteur Léon Fouks et du directeur René Fruchard, parvient à mettre en place une dynamique favorable de travail d’équipe, en y associant l’ensemble du personnel. En témoigne, au cours des années 1960, l’ouverture de l’hôpital au public avec l’organisation régulière de kermesses par les clubs thérapeutiques, ainsi que la publication de Milétrie Presse. Ce petit journal mensuel, rédigé à la fois par les malades et les soignants, était vendu dans d’autres hôpitaux psychiatriques français avec l’objectif de diffuser les pratiques nouvelles du moment.

Le soin infantile est une priorité aux yeux de Tony Lainé. C’est à son initiative que le premier pavillon pédopsychiatrique poitevin voit le jour en 1968, avec l’optique d’instaurer une «coopération médico-pédagogique» entre les acteurs hospitaliers et les acteurs externes – écoles, familles, associations… «J’ai commencé dans le métier juste à l’époque où l’on venait de créer les premiers services de psychiatrie infantile dans le service public, annonce Tony Lainé lors d’un entretien pour la revue Synapse, en 1990. J’étais alors à Poitiers ; j’avais un service d’adultes à partir duquel j’ai réuni quelques enfants que l’on avait presque abandonnés […] pour lesquels j’ai créé un petit service qui devint rapidement un service actif à vocation régionale.» Tony Lainé prend officiellement la direction de la pédopsychiatrie en 1968 après la construction de pavillons adaptés. Il est également responsable, après la réforme de sectorisation du service public, du secteur psychiatrique de Châtellerault à partir de 1961. Le pavillon pédopsychiatrique actuel de l’hôpital Henri Laborit de Poitiers porte d’ailleurs son nom.

En outre, Tony Lainé s’engage au PCF durant sa jeunesse et se propose candidat communiste aux élections législatives de 1968 pour la circonscription de Poitiers. Afin de lutter contre le schéma de «l’asile fourre-tout», l’intégration sociale des exclus est pour lui une véritable démarche politique. Son ressenti n’est cependant plus le même lorsqu’il confie, en 1990, avoir cru en un changement qui ne s’est jamais vraiment manifesté. «C’est pour participer activement à ces changements que j’ai été responsable, au Parti, de la commission de la santé pendant plusieurs années, à partir de 1974. Puis j’ai été mis sur la touche, parce que notre discours était incompatible avec l’opportunisme du parti révolutionnaire.» Tony Lainé quitte Poitiers pour l’hôpital d’Étampes (Essonne) en 1971, où il concrétise nombre d’alternatives imaginées sur le sol poitevin.

Une pensée d’actualité

«Je constate que son œuvre écrite et filmée est aujourd’hui peu connue, […] à quel point sa pensée reste d’actualité», écrit Anne Lainé. Partant du constat que la psychiatrie traverse des temps difficiles, elle souhaite «transmettre son histoire, mettre en miroir la pertinence de sa pratique, de ses idées et de son combat dans la réalité d’aujourd’hui». Cette démarche filmique est aussi envers son jeune frère, Étienne. «Il voulait connaître mieux la vie de son père, sa jeunesse, et aussi le personnage public, écrit Anne. C’est à ce moment qu’est née l’idée de ce film. […] Il me fallut des années pour enfin envisager de me réapproprier cette part publique de notre père qui fut raptée lors de son enterrement.»

On disait de Tony Lainé qu’il défendait ses idéaux avec «une ardeur de combattant». Ses travaux médiatiques ont complété le tableau de sa pensée. Avec le cinéaste Daniel Karlin, il a contribué au décloisonnement de certains aspects du monde psychiatrique. De leur collaboration aboutissent plusieurs publications comme Le petit donneur d’offrandes (1981), mais ce sont surtout leurs émissions qui popularisent leurs idées, comme Enquête sur la santé mentale d’un pays au-dessus de tout soupçon et La Raison du plus fou en 1977. Le film envisage de consacrer une part importante à son début de carrière et à ses combats pour introduire la culture dans la médecine de l’âme. «Il avait démontré qu’en s’appuyant sur la culture, la création, la formation dans l’esprit de l’éducation populaire, on trouvait des sources vives pour subvertir la force des inerties, notent Maïna Waezi, Serge Lalou et Hugues Landry, les producteurs du film, […] Son engagement a contribué à l’existence d’une conception humaniste et désaliéniste de la psychiatrie et qui a influé sur son modèle, partout en France, et même à l’étranger. C’est pourquoi ce film est aujourd’hui indispensable, car il revisite la pertinence de ces méthodes de soin et d’intégration autour de la folie, mises en œuvre et vérifiées depuis plus d’un demi-siècle.»

Partager cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.