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	<title>Alberto Manguel - L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</title>
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	<description>La revue de la recherche, de l&#039;innovation, de la création et du patrimoine en Nouvelle-Aquitaine</description>
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	<title>Alberto Manguel - L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</title>
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	<item>
		<title>Gildas Le Reste – Sur les sentiers de la création</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Jean-Luc Terradillos]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 26 Jun 2022 20:43:30 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>L'école d'arts plastiques de Grand Châtellerault est un foyer de création, grâce à son directeur bien inspiré, Gildas Le Reste, qui va bientôt passer la main. </p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><span style="font-size: revert;color: initial;, sans-serif"><em>L’école d’arts plastiques de Grand Châtellerault est un foyer de création, grâce à son directeur bien inspiré, Gildas Le Reste, qui va bientôt passer la main.&nbsp;</em></span></p>



<p><strong>Par Jean-Luc Terradillos</strong></p>



<p>Un ange veille sur l’école d’arts de Grand Châtellerault. <em>El Angel</em>, d’Antonio Segui, c’est lui qui nous accueille dans la cour, du haut de ses 4,50 m, carton à dessin sous le bras. La mort d’Antonio Segui en février dernier nous a fait prendre conscience que c’est l’une des rares sculptures de ce grand artiste argentin érigées en France, pays qu’il avait adopté depuis 1963.&nbsp;</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>«J’ai rencontré Antonio Segui quand je partageais un atelier à Arcueil avec Jean-Pierre Pincemin, c’était notre voisin, se souvient Gildas Le Reste, directeur de l’école. Après le décès de Jean-Pierre, sa veuve m’a demandé le nom de son comptable. C’est ainsi que j’ai vraiment rencontré Antonio Segui car ils avaient le même comptable. Je connaissais sa peinture, mais quand j’ai découvert qu’il était en train de faire des petites sculptures, je lui ai proposé d’en imaginer une grande qui serait un signal pour l’école. La sculpture a été réalisée près de Châtellerault, à Naintré, chez Brionne Industrie, entreprise avec laquelle nous avions déjà produit l’hommage à Rodolphe Salis de Jean-Charles Blais, les chaises d’Hervé Di Rosa, l’alphabet socio-politique de <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/jacques-villegle-ultime-dechirure/">Jacques Villeglé</a>.»&nbsp;</p></blockquote>


<div class="wp-block-image">
<figure class="aligncenter size-full"><img fetchpriority="high" decoding="async" width="960" height="815" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/segui_brionne_industrie.jpg" alt class="wp-image-36161" srcset="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/segui_brionne_industrie.jpg 960w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/segui_brionne_industrie-300x255.jpg 300w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/segui_brionne_industrie-768x652.jpg 768w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/segui_brionne_industrie-650x552.jpg 650w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/segui_brionne_industrie-150x127.jpg 150w" sizes="(max-width: 960px) 100vw, 960px"><figcaption>Antonio Segui chez Brionne Industrie en 2010. Photo Gildas Le Reste.&nbsp;</figcaption></figure>
</div>


<p><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/post-series/alberto-manguel-ecrivain-lecteur/">Alberto Manguel</a>, qui vivait à l’époque dans le Poitou, ne connaissait pas Antonio Segui. Leur rencontre, grâce à Gildas Le Reste, a été fructueuse&nbsp;: une exposition à Châtellerault en 2007, <em>Les pièces d’identité d’Antonio Segui</em>, et un petit livre où Alberto Manguel écrit notamment&nbsp;: «Segui ne se moque pas&nbsp;: il s’amuse. Ses hommes en chapeau, ses militaires binoclards, ses gentlemen gominés, ses robustes filles, ne sont pas des caricatures mais des versions libres de la réalité. Ils sont tous là et Segui semble nous dire&nbsp;: travailleurs, séducteurs, politiciens, flemmards, indécis, inquiets, sportifs, enfants sages, patrons d’entreprises multinationales, chacun est en quête d’une magnifique aventure qu’ils ne vivront peut-être jamais. Tels sont les acteurs parmi lesquels nous nous trouvons, chacun jouant son rôle, chacun voué à sa petite tâche qu’il estime sans doute capitale et colossale. Segui les regarde avec tendresse.»&nbsp;</p>



<p>Par la suite, Antonio Segui a illustré des ouvrages d’Alberto Manguel, notamment <em>Un retour</em>, le livre CD de <a href="https://www.youtube.com/watch?v=3ZX93wVr5Zg">l’opéra d’Oscar Strasnoy</a> (Actes Sud, 2010), <em>Sombras de Segui</em>, livre d’artiste composé d’une suite de onze gravures au carborundum tirées par l’atelier <a href="https://www.atelier-pasnic.com/antonio-segui">Pasnic</a> à Paris. Est-il besoin de préciser que toutes ces gravures sont entrées dans les collections de l’artothèque de Châtellerault&nbsp;? Collections impressionnantes (environ 1 200 œuvres) auxquelles s’ajoutent les nombreuses sérigraphies réalisées sur place avec les artistes invités par les ateliers de l’imprimé – centre d’art contemporain reconnu par le ministère de la Culture.&nbsp;</p>



<p>Cet exemple explique pourquoi l’école d’arts plastiques de Grand Châtellerault recèle autant de trésors en ses murs.&nbsp;</p>


<div class="wp-block-image">
<figure class="aligncenter size-full is-resized"><img decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/pincemin_cour-descartes.jpg" alt class="wp-image-36163" width="742" height="830" srcset="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/pincemin_cour-descartes.jpg 915w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/pincemin_cour-descartes-268x300.jpg 268w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/pincemin_cour-descartes-768x859.jpg 768w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/pincemin_cour-descartes-650x727.jpg 650w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/pincemin_cour-descartes-150x168.jpg 150w" sizes="(max-width: 742px) 100vw, 742px"><figcaption>Hommage à Descartes de Jean-Pierre Pincemin.&nbsp;</figcaption></figure>
</div>


<p>Un dialogue entre artistes déclenche puis nourrit des relations amicales. Cette confiance réciproque facilite les échanges dans la mise en œuvre des projets pour l’école, y compris des œuvres aux dimensions inédites malgré des budgets très modestes. Cette maison est littéralement habitée par les artistes. Sans oublier ceux qui y enseignent, d’autres y demeurent jour et nuit grâce aux œuvres qu’ils ont conçues et réalisées pour ces lieux. David Tremlett, artiste britannique, fut le premier à peindre un mur de l’école en 1994. Un autre mur a été peint par Jean-Michel Alberola en 2002, un plafond par Stéphane Calais en 2001, Christian Jaccard a couvert de «combustions» les murs d’un escalier en 2010. L’hommage à Descartes de Jean-Pierre Pincemin est une géométrie sur un sol de 6 mètres de diamètre (1996) installée dans la cour de la maison du philosophe, où se loge l’artothèque. D’autres artistes ont été invités à travailler à partir de <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/multiples-descartes/">Descartes</a>. Spectaculaires les <em>Cinq triangles pour Descartes</em> de Felice Varini sur les murs de l’école&nbsp;!&nbsp;</p>


<div class="wp-block-image">
<figure class="aligncenter size-full is-resized"><img decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/varini_5_triangles-1.jpg" alt class="wp-image-36165" width="670" height="893" srcset="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/varini_5_triangles-1.jpg 768w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/varini_5_triangles-1-225x300.jpg 225w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/varini_5_triangles-1-650x867.jpg 650w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/varini_5_triangles-1-150x200.jpg 150w" sizes="(max-width: 670px) 100vw, 670px"><figcaption><em>Cinq triangles pour Descartes</em> de Felice Varini.</figcaption></figure>
</div>

<div class="wp-block-image">
<figure class="aligncenter size-full is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/villegle-availles.jpg" alt class="wp-image-36166" width="768" height="767" srcset="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/villegle-availles.jpg 984w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/villegle-availles-300x300.jpg 300w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/villegle-availles-150x150.jpg 150w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/villegle-availles-768x767.jpg 768w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/villegle-availles-650x649.jpg 650w" sizes="auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px"><figcaption>Sérigraphie de Jacques Villeglé imprimée à l’école d’arts plastiques par Gérard Adde en 2006, constituée de citations d’écrivains du Poitou transcrites en écriture socio-politique. Un agrandissement de 4 x 4 m a été réalisé par Studio Ludo pour la médiathèque d’Availles-en-Châtellerault.</figcaption></figure>
</div>


<p>Citons également Jean-Yves Brelivet, Didier Dessus, Jaroslaw Flicinski, Jacques Julien, Olga Luna, Bruno Rousselot qui ont créé des œuvres pérennes à l’école, ainsi que Jean-Michel Alberola, Stéphane Calais, Joël Ducorroy, Ivan Messac, Françoise Petrovitch, Jacques Villeglé qui ont conçu une œuvre pour les médiathèques de l’agglomération. Sans oublier les bancs du site de la Manufacture qui ont fait l’objet d’autres commandes artistiques…&nbsp;</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>«Une école d’art, souligne Gildas Le Reste, c’est un lieu où l’on apprend aussi à rêver, à s’aventurer sur les sentiers de la création.»&nbsp;</p></blockquote>


<div class="wp-block-image">
<figure class="aligncenter size-full is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/le-reste_cognee_r_2014.jpg" alt class="wp-image-36167" width="690" height="803" srcset="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/le-reste_cognee_r_2014.jpg 880w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/le-reste_cognee_r_2014-258x300.jpg 258w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/le-reste_cognee_r_2014-768x894.jpg 768w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/le-reste_cognee_r_2014-650x756.jpg 650w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/le-reste_cognee_r_2014-150x175.jpg 150w" sizes="auto, (max-width: 690px) 100vw, 690px"><figcaption>Gildas Le Reste devant son portrait peint par Philippe Cognée. Photo J.-L.T.&nbsp;</figcaption></figure>
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		<item>
		<title>Jacques Villeglé au-delà de l’affiche</title>
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		<dc:creator><![CDATA[administrateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 08 Jun 2022 08:16:07 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Hommage à Jacques Villeglé, figure du Nouveau Réalisme, qui s'est éteint le 6 juin à l'âge de 96 ans. Retour sur quelques années de son enfance à Cognac.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Hommage à Jacques Villeglé, figure du Nouveau Réalisme, qui s’est éteint le 6 juin à l’âge de 96 ans. Retour sur quelques années de son enfance à Cognac.</p></blockquote>



<p>Bien avant la grande exposition de Jacques Villeglé au <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/publication/n45-juillet-aout-septembre-1999/">Confort Moderne</a> à Poitiers en 1999 – en compagnie de Pierre Henry – nous avons noué des relations amicales avec cet artiste au geste radical, doué d’une fine intelligence et d’une mémoire phénoménale. <a href="https://www.centrepompidou.fr/fr/ressources/media/GGNxo5n">Depuis 1949</a>, Jacques Villeglé a fait des villes son atelier à ciel ouvert en s’appropriant les affiches lacérées. À partir de 1969, il a inventé un alphabet socio-politique avec lequel il transcrivait poètes et penseurs, parmi lesquels René Ghil et Alberto Manguel, <a href="https://archives-actualite.nouvelle-aquitaine.science/files/show/1168">pages manuscrites</a> que nous avons publiées dans&nbsp;<em>L’Actualité</em>.</p>


<div class="wp-block-image">
<figure class="aligncenter size-full is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/936fd59d0d3253106d5741eb373dd09e_page_1.jpg" alt class="wp-image-36094" width="666" height="908" srcset="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/936fd59d0d3253106d5741eb373dd09e_page_1.jpg 751w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/936fd59d0d3253106d5741eb373dd09e_page_1-220x300.jpg 220w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/936fd59d0d3253106d5741eb373dd09e_page_1-650x886.jpg 650w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2022/06/936fd59d0d3253106d5741eb373dd09e_page_1-150x205.jpg 150w" sizes="auto, (max-width: 666px) 100vw, 666px"></figure>
</div>


<p>En 2002, avec le photographe Marc Deneyer, nous avons conduit Jacques Villeglé à Cognac, sur les lieux de son enfance et publié <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/publication/n56-avril-mai-juin-2002/">son témoignage</a>. J.-L. T.</p>



<h2 class="wp-block-heading"><strong>Retour à Cognac</strong></h2>



<p><strong>Par Jacques Villeglé</strong></p>



<p>C’est en novembre 1929 que je suis arrivé à Cognac. Mon père y venait prendre ses fonctions de caissier à la succursale de la Banque de France. Mon premier souvenir est pour les coquillettes de beurre charentais du petit-déjeuner à l’hôtel d’Orléans, rue d’Angoulême, j’avais trois ans et demi.</p>



<p>La banque venait d’être agrandie sur le boulevard Denfert-Rochereau, la pierre de taille de ses façades était toute blanche. Venant de Quimper, ville aux rues étroites, aux façades sombres, et qui, encaissée au bord de l’Odet, était plutôt humide, c’était pour moi un heureux contraste. Le directeur de la banque, J.-L. Vincent, était musicologue et peintre aquarelliste. Des sous-verres de paysages de sa main couvraient la vaste entrée-vestibule de son appartement. J’ai visité une exposition de ses œuvres dans une librairie de la place d’Armes, et il participa à l’illustration d’un livre collectif sur le pays de Cognac paru aux éditions de la Salamandre en 1933. Il eut une activité artistique locale jusqu’à la fin des années soixante. Quoique ne pratiquant aucune religion – peut-être était-il franc-maçon ? –, il invitait les enfants à venir voir la crèche provençale qu’il montait chaque Noël. Celle-ci envahissait une chambre de 18 m<sup>2</sup> jusqu’au plafond et devait bien compter plus d’une cinquantaine de santons.</p>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>Le krach boursier d’octobre 1929</strong></h4>



<p>Monsieur Charpentier, le propriétaire de la banque homonyme, était un ami de Monsieur Vincent. Le krach boursier d’octobre 1929 occasionna des ennuis à son établissement. Il semble qu’un crédit trop large lui ait été ouvert sur les fonds de la Banque de France, d’où une ambiance délétère qui détériora les relations entre le directeur et le caissier. Monsieur Vincent avait peut-être plus les qualités d’un artiste peintre que celles d’un responsable de banque. La banque Charpentier fut donc déclarée en faillite et je me souviens d’avoir regardé par la fenêtre de l’appartement les dizaines de clients en chapeau melon venant aux nouvelles, piétinant devant la porte de cette banque en cessation de paiement.</p>



<p>Monsieur Charpentier, ayant mangé la grenouille, se jeta avec sa voiture du quai Papin dans la Charente, laissant deux petites filles d’une dizaine d’années. L’ampleur de leur chevelure châtain clair reste dans ma mémoire.</p>



<p>Un garçon de recette de la Banque de France ayant perdu ses économies dans ces banqueroutes se noya également dans la rivière mais, plus méticuleux et moins dispendieux que le banquier, il déposa, avant de sauter, son portefeuille et sa montre sur le parapet du Pont-Neuf.</p>



<p>Jamais deux sans trois. Le troisième suicide fut celui d’un riche rentier qui se pendit dans la cage d’escalier de sa villa. Je me rappelle de l’émotion du quincaillier d’une rue allant du boulevard Denfert-Rochereau à la rue d’Angoulême tordant dans ses mains une cordelette et disant à ma mère : «C’est avec une cordelette semblable qu’il s’est pendu et, en plus, il me l’a marchandée, il me l’a marchandée !» Et il ajoutait : «Peut-être avait-il perdu des dizaines de milliers de francs de revenu mais il lui en restait bien des milliers.» Il s’appelait M. Prince ou M. Roy.</p>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>Les thés de Madame Firino-Martell</strong></h4>



<p>Mes parents n’ont, dans ces conditions, pas gardé un bon souvenir de leur séjour cognaçais. Pour compenser, ils s’y étaient fait nombre de relations. Par un cousin, Corbele Corbeau de Vaulserre, de sa belle-mère, ma mère fréquentait les thés de Madame Firino-Martell.</p>



<p>À ces thés, jamais elle n’a vu le même service. L’ayant complimentée sur ce raffinement, Madame Firino lui confia qu’ainsi elle profitait un instant des cadeaux de mariage que sa situation lui imposait.</p>



<p>Le dimanche, nous nous rendions souvent chez les du Parc, Monsieur appartenant comme ma mère à une famille de la Manche. Ils habitaient une propriété dénommée Chatenay, ancienne métairie des Valois, à l’orée du parc François I<sup>er</sup>. Son épouse était née Caminade du Chatenet. Sa mère ou sa belle-mère, femme de 70 à 80 ans, recevait à l’époque de la tonte des moutons. Je ne l’aurais pas imaginée faisant de la dentelle. Par ceux-ci, sans doute, elle fit la connaissance des Fornay de Saint-Louvent, autre famille normande qui habitait – à moins que je ne me trompe – un hôtel particulier place Beaulieu, ainsi que de son cousin le docteur Lecomte. C’est ce médecin qui, assistant à l’opération des amygdales pratiquée sur sa fille, alors que son confrère lui dit «J’ai terminé ; voyez», lui demanda de nettoyer la partie opérée, celui-ci, malgré sa réticence, s’exécuta et déclencha une hémorragie foudroyante qui entraîna par étouffement la mort de l’enfant.</p>



<p>Nous avions également de bonnes relations familiales avec le docteur Fau et ses enfants, l’un d’eux, plus âgé que moi, fut magistrat à la Cour des comptes. Ils étaient originaires de Périgueux et passaient leurs vacances dans une propriété du Quercy.</p>



<p>Statistiquement, Cognac avait la réputation d’être la ville française réunissant proportionnellement le plus de millionnaires.</p>



<p>Les commerçants adulaient la clientèle, le sou du franc était remis aux domestiques faisant les courses. Les activités culturelles locales étaient snobées. Il n’était pas question pour la bourgeoisie d’assister à une représentation théâtrale. Le théâtre municipal dans une rue sans commerce n’avait rien de fastueux, c’était plutôt une salle de patronage. La bourgeoisie se rendait aux théâtres de Bordeaux ou à Paris.</p>



<p>Lors de l’enterrement de Madame Firino-Martell, vers 1932, le convoi comprenait au moins trois corbillards tant il y avait de gerbes et de couronnes mortuaires et tant celles-ci étaient grandes. Le maître de cérémonie, épée d’argent au côté, saluant jusqu’à terre avec son bicorne, la foule amassée le long des trottoirs, cela m’impressionna beaucoup.</p>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>Au banquet des francs-maçons</strong></h4>



<p>Une des femmes de ménage de ma mère, Madame Delasalle, une femme du Nord qui faisait des extras au banquet des francs-maçons, horrifiait celle-ci par ses descriptions des repas. La loge était située rue de la Madeleine. Sur la table, disait-elle, se trouvait un grand plat d’argent dans lequel le Christ souffrant était incrusté. Ce plat servait de déchetterie pour les os de gibier, de poulet ou pour les coquillages et autres déchets de fruits de mer. Cette femme avait neuf ou dix enfants. Elle avait donc reçu la décoration de la famille nombreuse. Elle était considérée comme un phénomène car elle aurait été, dans l’agglomération, la seule titulaire de cette décoration. S’il en est ainsi, ma mère avec ses huit enfants en fut la seconde.</p>



<p>Le logement de la banque, composé surtout de pièces de réception et d’une galerie-vestibule très agréable, n’ayant que trois chambres de taille médiocre, ne convenait pas à une famille nombreuse. Mes frères aînés étaient donc pensionnaires au collège des jésuites de Tours. Ma sœur aînée était inscrite au cours Adeline Désir, place Beaulieu. Lorsque nous allions la chercher en fin d’après-midi à la sortie des classes, il y avait un cérémonial avec révérences des filles de huit neuf ans disant «bonjour» en quittant l’antichambre.</p>



<p>Chez Madame de Maintenon on ne faisait pas mieux. J’ai été dans la classe préparatoire de ce cours dont les locaux se trouvaient au coin de la place et de la rue Lusignan puis, en septembre 1931, j’ai fréquenté l’école des frères Saint-Joseph, rue de la Madeleine, en face de la loge des francs-maçons. Le directeur en était Monsieur Burguères, sa fille Simone était la maîtresse de la onzième et sa femme de la dixième. Il était autoritaire. Il lui est arrivé de casser un parapluie sur le dos d’un élève indiscipliné et l’on dit qu’il fit payer le parapluie aux parents. Cette école avait la particularité de réunir tous les frères qui avaient profité, pour se marier, d’être relevés de leurs vœux de célibat lors de la séparation de l’État et de l’Église.&nbsp; Ces couples vivaient chichement.</p>



<p>Ce n’est pas à l’école que sont mes meilleurs souvenirs mais au jardin public, dans l’allée autour du lac aux cygnes où je jouais avec Pâquerette Huet, une Eurasienne de mon âge. Ce n’était alors pas commun. Son père d’origine bretonne vivait en Indochine et ne devait pas venir souvent à Cognac. À l’école des Beaux-Arts de Rennes, j’ai connu un Henri Huet, Eurasien également, j’ai imaginé qu’il était son demi-frère. Il est décédé jeune dans un accident d’avion en Extrême-Orient. Dans ce jardin, je me souviens d’un groupe de vieux qui se chauffaient au soleil sur un banc de pierre adossé à la mairie. On me présentait l’un d’eux comme un vétéran de la guerre de 1870.</p>



<p>L’autre promenade attrayante était celle du parc François I<sup>er</sup>, ses allées sombres et labyrinthiques, sa courtine le long de la Charente verdoyante avec ses libellules et ses sauterelles.</p>



<p>Dans le jardin public, les soirs d’été, les crapauds semblaient pulluler. Contrairement à l’une de mes sœurs, je n’ai pas de mauvais souvenirs des moustiques très nombreux. Les plafonds des chambres étaient tachés par leur écrasement à coups de balai.</p>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>Le jour de l’assassinat du Président Paul Doumer</strong></h4>



<p>Vendredi 6 mai 1932 : assassinat du Président Paul Doumer. La veille, au retour du jardin, jouant au cirque à califourchon sur la barre d’appui d’une fenêtre, je bascule et dépasse le chéneau pourtant large, je tombe sur la terrasse du premier étage. Appelé, le docteur Fau, avec sa voiture, m’emmène dans le coma à l’hôpital. J’ai un traumatisme crânien, le bras abîmé. J’évite la trépanation, j’ai les yeux au beurre noir, je fais de la photophobie. Ma grand-mère vint me rendre visite avec une de ses amies malouines, Madame Ackermann, elle-même venue à Cognac chez l’une de ses filles, Madame Dupuy, d’Angeac. L’une d’elles, évoquant l’assassinat de Doumer, dit en me regardant : «Un malheur n’arrive jamais seul.» Je me reprochais par ma chute d’être responsable du destin du Président de la République française.</p>



<p>En janvier 1934, mon père ayant été affecté à la succursale de Vannes, nous regagnâmes la Bretagne. C’était pour moi une nouvelle culture à laquelle je devais m’adapter. Plus de maison blanche mais le dur granit ou le sévère moellon, surtout que nous arrivâmes dans cette ville par un temps pluvieux qui accusait la grisaille de la pierre. De Cognac, je ne me souviens que des temps ensoleillés.</p>



<p>Fini le beurre doux charentais, jaune clair et mat, bien conditionné dans son papier blanc imperméable, et remplacé par la motte de beurre salé du marché, jaune vif et luisant, emballé à la va-comme-je-te-pousse. Ma mère retrouvait les commères de la campagne de sa prime jeunesse. Adieu les commerçants policés et caressants. Les jardins publics étaient petits ou abrupts. Mais il y avait le golfe du Morbihan. Compensation.</p>



<p>Je suis retourné à Cognac une première fois rapidement fin septembre 2000 venant de Périgueux, le temps de revoir sous le soleil la place François I<sup>er</sup>. L’hôtel d’Orléans dont le statut est devenu différent, la disparition de la quincaillerie que j’ai mentionnée, place d’Armes, une devanture de bois peinte en gris identique depuis soixante-dix ans mais vieillie, la Poste a perdu en son sommet son espèce de cage qui devait servir de télégraphe de Chappe.</p>



<p>La minoterie du Pont-Neuf, qui avait brûlé en 1933, n’a pas été reconstruite. Je ne retrouvais plus à droite du porche de l’église Saint-Léger la boutique du bijoutier qui avait été un contemporain des vétérans des guerres du Second Empire, ni en face le petit magasin de porcelaine de Madame Bonjour. La place Beaulieu était devenue un parking. Sur l’un de ses bancs ma grand-mère, fille, petite-fille et arrière-petite-fille d’officiers de l’Empire, m’avait chanté d’une voix chevrotante l’<em>Internationale</em>, dont elle aimait l’air, sinon les paroles.</p>



<p>Le 22 mars 2002, j’ai traversé de part en part le parc François I<sup>er</sup>, la tempête de décembre 1999 y a été dévastatrice. De plus, en 1930, aucune voie automobile, pas de bitume, pas d’installation sportive.</p>



<p>Je n’ai pas non plus reconnu le château de Chatenay. Changement de propriétaire. Les bosquets qui le cachaient de la route et qui permettaient aux habitants de vivre avec les fermiers dans l’intimité familiale ont disparu. Plus d’animaux, volailles, chiens, moutons. Tout est approprié et certainement beaucoup d’arbres ont été abattus.</p><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/jacques-villegle-au-dela-de-laffiche/">Jacques Villeglé au-delà de l’affiche</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Christine Le Bœuf&#160;– Le bonheur de traduire Alberto Manguel</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Jean-Luc Terradillos]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 28 Feb 2022 09:47:29 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Bibliodiversité]]></category>
		<category><![CDATA[Actes Sud]]></category>
		<category><![CDATA[Alberto Manguel]]></category>
		<category><![CDATA[Borges]]></category>
		<category><![CDATA[littérature]]></category>
		<category><![CDATA[Pascale Drouet]]></category>
		<category><![CDATA[traduction]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Hommage à Christine Le Bœuf qui s'est éteinte le 2 février 2022. La cofondatrice des éditions Actes Sud avec Hubert Nyssen traduisait de l'anglais les livres d'Alberto Manguel. Extraits d'un dialogue à Poitiers l'an passé.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par Jean-Luc Terradillos</strong></p>



<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Hommage à Christine Le Bœuf qui s’est éteinte le 2 février 2022. La cofondatrice des éditions Actes Sud avec Hubert Nyssen traduisait de l’anglais les livres d’Alberto Manguel. Extraits d’un dialogue à Poitiers l’an passé.</p></blockquote>



<p>«Depuis deux jours, on parle de la lecture de mes livres. En fait, vous êtes en train de parler des livres de Christine Le Bœuf parce que c’est elle qui a écrit tous ces livres en français. Moi je lui ai donné quelques brouillons pour travailler mais les livres appartiennent à Christine Le Bœuf.» Ainsi s’exprimait Alberto Manguel <a href="https://emf.fr/ec3_event/alberto-manguel-ledition-et-la-traduction/">le 22 octobre 2021 à l’Espace Mendès France</a>, lors du <a href="https://emf.fr/wp-content/uploads/2021/07/programme-colloque-A.-Manguel-DEF-MPC.pdf">colloque organisé à Poitiers</a> en son honneur par le laboratoire Forellis de l’université.</p>



<p>Christine Le Bœuf, trop faible pour faire le voyage depuis son mas du Paradou (non loin d’Arles), participait à cette soirée sur la traduction via une connexion vidéo. À la première question de Pascale Drouet, professeur de littérature britannique à l’université de Poitiers, traductrice de l’anglais mais aussi d’un livre d’Alberto Manguel écrit en espagnol (<a href="https://editionsatlantique.com/index.php?id_product=38&amp;controller=product"><em>La Perle d’Estrémadure. Une histoire de l’île de Ré</em></a>), elle a répondu que c’est Marie-Catherine Vacher, éditrice chez Actes Sud, qui avait découvert <em>Une histoire de la lecture</em> en 1997 à la foire de Francfort et qui le lui avait mis entre les mains en lui disant&nbsp;«c’est un livre pour toi». «Je me suis enflammée à la lecture de ce livre et comme Alberto était content de mon travail, j’ai continué à traduire tous ses essais. C’est toujours un bonheur, Alberto, pour ce que tu racontes, pour la façon dont tu le racontes, pour le plaisir d’en discuter après avec toi.»</p>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>S’accorder des libertés</strong></h4>



<p>Pascale Drouet citait <em>Chez Borges</em> où Alberto Manguel souligne que «Borges usait de la liberté de son bon sens pour altérer ou élaguer un texte» et affirmait d’ailleurs&nbsp;: </p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>«Si vous traduisez Shakespeare, il faut le traduire aussi librement que Shakespeare écrivait.» Et de poser cette question&nbsp;: «Vous autorisez-vous des libertés lorsque vous traduisez Alberto Manguel&nbsp;?»</p><p>«Oui, d’autant plus qu’Alberto Manguel est persuadé de la nécessité de s’accorder ces libertés. Mais ces libertés doivent avoir pour résultat de vous rendre plus proche du texte original. Si on traduit littéralement, on perd l’esprit de la langue. Il faut arriver à dire la même chose, dans sa propre langue sur le même ton, avec la même musique et avec les mêmes sous-entendus. Vous dire comment on arrive à ça, c’est difficile. Une espèce de métamorphose se passe dans le cerveau, comme si les mots entraient par les yeux dans une langue et ressortaient sous vos doigts dans une autre. Je ne me sens pas toujours très responsable de ce que j’écris.»</p></blockquote>



<p>Quand elle a des doutes au cours de la traduction, elle note les questions à poser à l’auteur et, sachant qu’il maîtrise bien le français, elle peut en discuter avec lui au téléphone afin d’ajuster très finement le texte.</p>



<p>«C’est presque une écriture à quatre mains, précise alors Alberto Manguel. Christine met le texte en français, elle discute avec moi certaines questions, toujours de très bonnes questions qui souvent me font réfléchir à mon texte original. Borges disait que dans certains cas l’original était infidèle à la&nbsp; traduction. Ça m’arrive souvent avec Christine. Donc dans le dialogue, on essaie de faire mieux. Quand la traduction est acceptée, c’est à Marie-Catherine Vacher de la revoir avant l’impression. Ses commentaires sont très utiles pour faire un peu mieux. La troisième muse dans la vie de mes livres est Estelle Lemaître parce qu’elle a le rôle ingrat de présenter mes livres au public français et de le convaincre d’acheter les œuvres d’un métèque dont on ne connaît pas très bien la nationalité et qui écrit des choses difficiles à définir.»</p>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>«C’est plus qu’un mariage»</strong></h4>



<p>Au fil des années, la relation s’enrichit avec l’éditeur qui devient une famille. Ce fut le cas en France avec Actes Sud et l’Escampette – et maintenant au Portugal. L’écrivain, qui a vécu quinze ans dans le Poitou, le raconte dans <em>Ça &amp; 25 centimes</em>, le livre d’entretiens avec son éditeur Claude Rouquet (<a href="https://www.escampette-editions.fr/book/ca-25-centimes-conversations/">L’Escampette, 2009</a>).</p>



<p>Christine Le Bœuf renchérit&nbsp;: «Le fait d’être la traductrice d’Alberto Manguel c’est un peu comme un mariage mais c’est plus qu’un mariage&nbsp;: c’est comme une communauté. C’est quelque chose d’extrêmement précieux qui n’a pas cessé depuis 1998&nbsp;; ça n’a pas cessé de m’enrichir et de m’émerveiller.»</p>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>Faire entendre la musique</strong></h4>



<p>«Quand j’étais très jeune j’ai joué du piano, explique Christine Le Bœuf. Quand j’arrivais à bien interpréter certaines choses, ça me remplissait d’un bonheur total. Quand je suis dans une traduction et que j’ai le sentiment que je suis fidèle, et que ça marche, je suis heureuse, mais ce n’est pas tellement conscient, pas plus que quand j’étais gamine au piano. Je voyais les notes sur la partition et mes doigts s’agitaient sur le clavier mais je n’étais pas consciente de ce qui se passait. Dans la traduction c’est souvent la même chose. Si je suis trop consciente de ce qui se passe, en général c’est que c’est difficile, pas clair, et j’ai besoin que l’auteur m’aide, mais c’est rare avec Alberto. Il a la même générosité dans son écriture que dans tout le reste. Son écriture, elle s’impose, elle provoque en moi quelque chose qui y ressemble en français. Il y a très longtemps j’ai traduit André Dubus, un auteur américain. Il m’a dit&nbsp;: “Je ne connais pas le français mais j’ai reconnu ma musique. C’était mon rêve reconnu comme une réalité.”»</p>



<p>Alberto Manguel poursuit en citant un essai de Borges, «Les traductions d’Homère»&nbsp;: «L’idée de texte définitif ne relève que de la religion ou de la fatigue.» Ainsi, chaque version d’une œuvre est valable en elle-même et la traduction est une autre version, un nouveau brouillon de ce que l’auteur a voulu écrire mais écrit par un autre. «C’est en ce sens-là que je considère les traductions de Christine Le Bœuf comme une autre version de mon texte.»</p>



<p>Borges va encore plus loin comme le souligne Alberto Manguel&nbsp;: «Les brouillons d’un texte sont des traductions dans la même langue. Une idée à retenir. Dès que nous pensons à un texte publié comme quelque chose de rigide, d’absolu, nous l’intronisons, et c’est très dangereux de croire qu’un livre est une chose sacrée. Un livre mute avec son lecteur et se transforme au fil des générations&nbsp;; il n’y a aucune raison que ça s’arrête sur la version publiée. Montaigne continuait de modifier ses <em>Essais</em> jusque sur son lit de mort.»</p>



<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Les textes d’Alberto Manguel écrits pour <em>L’Actualité</em> sont disponibles en pdf dans le <a href="https://archives-actualite.nouvelle-aquitaine.science/files/show/2194">site d’archives </a>&nbsp;et dans la revue <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/post-series/alberto-manguel-ecrivain-lecteur/">en ligne</a>.</p><p>Le 21 octobre 2021, l’écrivain recevait le titre de docteur honoris causa de l’université de Poitiers, remis par la présidente Virginie Laval. La cérémonie est visible sur <a href="https://www.univ-poitiers.fr/alberto-manguel-docteur-honoris-causa-de-luniversite-de-poitiers/">UPtv</a>.</p><p>«Le mythe comme métaphore d’identité», c’est le titre des <a href="https://www.college-de-france.fr/site/alberto-manguel/p132490328436289_content.htm">cours d’Alberto Manguel</a> au Collège de France, titulaire de la chaire annuelle «L’invention de l’Europe par les langues et les cultures», créée en partenariat avec le ministère de la Culture. La leçon inaugurale est <a href="https://www.college-de-france.fr/site/alberto-manguel/inaugural-lecture-2021-09-30-18h00.htm">en ligne</a>.</p></blockquote><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/christine-le-boeuf-le-bonheur-de-traduire-alberto-manguel/">Christine Le Bœuf – Le bonheur de traduire Alberto Manguel</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Les pirates débarquent…!</title>
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		<dc:creator><![CDATA[administrateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 23 Dec 2021 09:48:17 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Bibliodiversité]]></category>
		<category><![CDATA[Alberto Manguel]]></category>
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		<category><![CDATA[université de Bordeaux]]></category>
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		<category><![CDATA[université de Poitiers]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le numéro de la revue prévu pour janvier aura du retard... Explications.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>La rédaction de la revue&nbsp;<a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/"><em>L’Actualité Nouvelle-Aquitaine</em></a>&nbsp;vous informe qu’en raison de la pénurie de matériaux,<strong>&nbsp;vous recevrez le prochain numéro semestriel à la fin du mois de février 2022</strong>.</p>



<p>Dans cette nouvelle édition de 196 pages richement illustrées,&nbsp;<em>L’Actualité Nouvelle-Aquitaine&nbsp;</em>s’intéresse à la piraterie dans l’histoire et dans ses représentations, y compris dans le cyberespace, avec la participation d’historiens et de spécialistes du numérique. Vous lirez aussi la suite du dossier consacré à la recherche mathématique (n° 132) avec la fédération Margaux qui réunit les laboratoires de Nouvelle-Aquitaine. Un dossier aborde le retour à la terre avec les pionniers de l’agriculture biologique et des projets collectifs.<br>Enfin, vous découvrirez également dans cette nouvelle édition un entretien croisé entre l’historienne Michelle Perrot et l’avocate Wassyla Tamzali, mais aussi des chroniques parlant de Shakespeare, de la paléontologie, des Humanistes en Nouvelle-Aquitaine… et plus encore ! Sans oublier deux grandes voix de la littérature : Marie NDiaye et Alberto Manguel.</p>



<p>Nous vous remercions pour votre compréhension et souhaitons que ce numéro attise votre curiosité et vos envies de découvertes.</p>



<p>Didier Moreau,<br>Directeur de l’Espace Mendès France</p><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/les-pirates-debarquent/">Les pirates débarquent…!</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Crime et châtiment dans les Deux-Sèvres</title>
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		<dc:creator><![CDATA[administrateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 19 Oct 2021 17:40:16 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Bibliodiversité]]></category>
		<category><![CDATA[Alberto Manguel]]></category>
		<category><![CDATA[Deux-Sèvres]]></category>
		<category><![CDATA[histoire]]></category>
		<category><![CDATA[littérature]]></category>
		<category><![CDATA[niort]]></category>
		<category><![CDATA[Photographie]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Le dossier de l’affaire Guillot conservé aux Archives départementales des Deux-Sèvres raconte un crime commis dans la nuit du 4 août 1895 à Mazières-en-Gâtine, qui aurait pu inspirer Dostoïevski.</p>
<p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/crime-et-chatiment-dans-les-deux-sevres/">Crime et châtiment dans les Deux-Sèvres</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Du 21 au 23 octobre 2021 se tient à Poitiers un colloque avec Alberto Manguel à propos de son œuvre d’écrivain et de lecteur.&nbsp;<em>L’Actualité Nouvelle-Aquitaine&nbsp;</em>propose à cette occasion de publier au gré des semaines les articles de l’écrivain parus dans ses précédentes éditions. Le colloque est organisé par le laboratoire FoReLLIS, université de Poitiers, équipe&nbsp;B2&nbsp;« Histoire et poétique des genres », programme « La lecture et les genres » (Alain Bègue, Séverine Denieul, Charlotte Krauss, Pierre Loubier et Antonia Zagamé). Pour consulter le programme des trois journées :&nbsp;<a href="https://emf.fr/ec3_event/alberto-manguel-ecrivain-lecteur-la-lecture-le-livre-la-bibliotheque/">Alberto Manguel, écrivain lecteur. La lecture, le livre, la bibliothèque</a>.</p></blockquote>



<p>Par <strong>Alberto Manguel</strong> Photos <strong>Marc Deneyer</strong><br>Traduit de l’anglais par <strong>Christine Le Bœuf</strong></p>



<p>Des vastes fresques médiévales dépeignant les âmes condamnées à l’Enfer ou au Paradis aux photographies de presse de notre temps dans lesquelles une scène a pour témoin impassible une foule kaléidoscopique, chaque fois qu’un événement remarquable est représenté, notre iconographie privilégie l’anonymat. Les protagonistes ont généralement droit à un nom et une date, mais les masses assemblées autour d’eux demeurent en majorité aussi privées d’identification que les tombes des miséreux. Et pourtant un minimum de curiosité nous donne envie de savoir qui ils étaient, ces lointains et vagues ancêtres, ces frères humains. L’Histoire, dans l’ensemble, ne s’intéresse pas à de tels détails. Mais quelque chose, en nous, peut-être la conscience du sort final que nous partagerons, nous pousse à demander&nbsp;: qui étaient-ils&nbsp;? Qui est cet homme aux yeux tristes&nbsp;? Qui, cette femme qui dissimule un sourire méchant&nbsp;? Qui est cette enfant qui, d’un lieu où elle est encore jeune, nous regarde la regarder&nbsp;?</p>



<figure class="wp-block-image size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/10/deneyer_ad_79_rayons_2-1024x1024.jpg" alt class="wp-image-34761" width="568" height="568"><figcaption>Les Archives départementales des Deux-Sèvres à Niort.</figcaption></figure>



<p>Peut-être afin de satisfaire cette empathie qui n’est que trop humaine, les premières archives créées étaient distinctes des bibliothèques. Les archives sont principalement dépositaires de ce qui est individuel, des histoires personnelles, de ce qui appartient en particulier à chaque être humain dans une société qui a pour réflexe de ne pas tenir compte de ce qui est unique. Les archives opèrent une distinction méticuleuse entre tel et tel pécheur, entre les nobles élus et l’humble âme sauvée, entre les visages changeants d’une foule, d’une armée, d’un public, d’une classe, d’un collectif quel qu’il soit. Les archives sont des entités plurielles qui insistent sur le singulier. Les Archives départementales des Deux-Sèvres furent créées en 1796 dans le but de mettre à l’abri les documents des administrations et établissements religieux de l’Ancien régime qui avaient été abolis. Depuis 1986, année où elles sont devenues un service du Conseil général, elles ont pour mission de rassembler tous les documents issus des administrations du département, ainsi que de collections privées, susceptibles d’alimenter la mémoire collective. À ce jour, l’ensemble des pièces qui ont trouvé place dans l’immeuble des Archives atteint les quatorze kilomètres et augmente chaque année de quelque trois cents mètres. Chartes, ordonnances, sceaux, plans, photographies et cartes postales, dessins, actes judiciaires, dossiers d’avocats, catalogues commerciaux, lettres autographes, diplômes, registres de baptême, certificats de mariage ou de décès et paperasses innombrables composent un abondant trésor d’informations détaillées, un dédale au travers duquel, pourvu qu’on dispose des outils appropriés, ces existences fantômes d’hommes et de femmes qui ont vécu avant nous peuvent être sauvées de l’oubli. Les historiens, bien sûr, mais aussi, souvent, les auteurs de fiction ont trouvé dans des archives comme celles des Deux-Sèvres une source d’inspiration inestimable&nbsp;; on sait que Fédor Dostoïevski cherchait dans l’équivalent russe de telles archives la charpente des histoires qu’il allait développer en des centaines de pages, les «vies minimes» qu’il explorerait de plus en plus à fond, comme il le fit dans <em>Crime et châtiment</em>.</p>



<figure class="wp-block-image size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/10/deneyer_ad_79_telegramme_2-1019x1024.jpg" alt class="wp-image-34760" width="578" height="580"><figcaption>Télégramme envoyé le 5 août 1895 par le juge de paix de Mazières-en-Gâtine au procureur de la République de Parthenay, où il donne le signalement de l’assassin.</figcaption></figure>



<h4 class="wp-block-heading">Marie Margeau veuve Moindron, 77 ans</h4>



<p>Une trentaine d’années avant la parution de <em>Crime et châtiment</em> à Moscou, une histoire dostoïevskienne fut vécue dans un petit village des Deux-Sèvres. Les comptes rendus de l’événement sont conservés aux Archives départementales sous l’intitulé discret de 2U 357. Consistant en télégrammes, transcriptions de témoignages, rapports de médecins légistes, mandat d’arrêt et autres documents, le dossier raconte l’histoire d’un crime commis dans la nuit du 4 août 1895 dans le village de Mazières.</p>



<p>Le lendemain matin, 5 août, le corps de Marie Margeau veuve Moindron fut découvert pendu dans sa maison avec une corde au barreau d’une échelle, pieds et genoux à terre. Elle était âgée de soixante-dix-sept ans, petite, mince, chenue. Elle avait été frappée au visage, à la tempe droite, et il y avait des traces de sang sur sa peau. On l’avait pendue alors qu’elle vivait encore, quatre heures environ après son dernier repas. On avait ouvert à coups de marteau l’armoire et les tiroirs et répandu leur contenu sur le sol, le lit avait été retourné. Quelques bijoux et plusieurs pièces d’or et d’argent furent découverts parmi les vêtements, ainsi qu’une bourse vide. Le meurtrier s’était servi pour ouvrir les volets et briser une vitre d’une barre métallique que l’on trouva sur les lieux. Les pièces à convictions étaient cette barre, plusieurs marteaux, la corde, la bourse vide et les morceaux de verre. Un voisin, Pascal Moreau, déclara à la police que le meurtrier était, à son avis, un certain Lucien Lhoumeau, également connu sous le nom de Marchand<sup>1</sup>, qui connaissait bien la victime et s’était vanté à son patron de son intention de l’épouser pour son argent, «quelque quatre ou cinq mille francs».</p>



<p>Lhoumeau avait vingt-quatre ans, mesurait un mètre soixante-quatre, arborait une moustache naissante et (dans les termes de l’avis de recherche) avait «teint bilieux, cheveux châtains, incisives mauvaises et disjointes, voix féminine».</p>



<figure class="wp-block-image size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/10/deneyer_ad_79_plan_2-1024x921.jpg" alt class="wp-image-34762" width="592" height="532"><figcaption>Le plan de la maison de la veuve Moindron.</figcaption></figure>



<h4 class="wp-block-heading">Un crime soigneusement préparé</h4>



<p>Le soir du crime, Lhoumeau portait «veston de toile coton fond noir, rayures grises faisant carreaux, chapeau paille ruban rouge, bottines élastiques dont bout réparé et deux rangées de clous au talon (dont extérieur plus gros)». Ceux qui le connaissaient déclarèrent que le jeune homme ne travaillait (principalement comme moissonneur) que pour se procurer l’argent nécessaire à ses plaisirs, argent qu’il dépensait au café et dans les maisons de tolérance du voisinage. Une autre voisine, une certaine M<sup>me</sup> de Fournier, raconta à la police que Lhoumeau avait perdu sa mère à l’âge de six ou sept ans, qu’il avait été un gentil garçonnet (elle s’était alors occupée de lui) et que ce n’était que plus tard qu’il «se gâte, “pieds de nez au curé”, ivrogne et paresseux, lui demande souvent de l’argent».</p>



<p>Cinq mois après le lancement de l’avis de recherche, on retrouva Lhoumeau à Waterloo, près de Bruxelles. Il fut extradé et présenté devant la cour d’assises de Niort. Soldat déserteur à l’âge de vingt et un ans, Lhoumeau avait vécu de divers petits boulots un peu partout en France avant de s’installer pour quelque temps à Mazières. Après avoir gagné l’amitié de la vieille dame, il avait soigneusement préparé l’assassinat de la manière suivante&nbsp;: le soir du 2 août, il sortit de chez elle mais au lieu de retourner chez lui, il se cacha dans le four de la veuve en attendant qu’elle s’endorme. Cette nuit-là, il tenta de pénétrer dans sa chambre à coucher mais s’aperçut que la fenêtre était trop petite. Il décida alors de revenir la voir le 4 août, dîna avec elle, fit semblant de partir et, une fois encore, se cacha dans le four. La nuit venue, il entra dans la maison par une fenêtre du rez-de-chaussée, agressa la vieille dame et, tandis qu’elle gisait, inconsciente, lui passa la corde autour du cou et l’étrangla. Il se mit alors à fouiller dans ses affaires en quête d’argent et abandonna le corps agonisant dans la position où la police le découvrit le lendemain matin.</p>



<figure class="wp-block-image size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/10/deneyer_ad_79_signatures_2-1019x1024.jpg" alt class="wp-image-34763" width="506" height="508"><figcaption>Une page de l’interrogatoire de Louis Guillot, signée de sa main.</figcaption></figure>



<p>Lhoumeau fut arrêté et son procès eut lieu le 12 décembre. Après une demi-heure de délibération, la majorité du jury estima Lhoumeau coupable mais recommanda les circonstances atténuantes (lesquelles avaient été demandées par la défense, qui avait longuement discouru à propos de l’enfance difficile du jeune homme et des souffrances endurées de la part d’un père ivrogne et violent). Ils avaient entendu le procureur parler de l’assassin brutal&nbsp;; ils avaient vu devant eux un jeune homme effrayé, qui avait de mauvaises dents et une «voix féminine». Nous ignorons comment ils raisonnèrent mais, plutôt qu’à la peine capitale, qui alors eût signifié la guillotine, Lhoumeau fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.</p>



<p>Visiteur occasionnel des archives ou chercheur intéressé découvre soudain, parmi des masses de documents bureaucratiques, une vie singulière, une tragédie personnelle, le portrait d’un jeune homme et d’une vieille femme qui, sans le savoir, furent voici plus d’un siècle les acteurs d’une histoire racontée, avec des détails légèrement différents, par un lointain et invisible romancier russe, leur quasi-contemporain.</p>



<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>1. On découvrira plus tard que son vrai nom est Louis Désiré Guillot.</p></blockquote>



<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Les éditions Atlantique ont fait paraître&nbsp;<a href="https://editionsatlantique.com/index.php?id_product=38&amp;controller=product">La Perle d’Estrémadure. Une histoire de l’île de Ré</a>, par Alberto Manguel avec les photographies de Thierry Girard.&nbsp;<br><br>Leçon inaugurale par Alberto Manguel au Collège de France, le 30 septembre 2021 :&nbsp;<a href="https://www.college-de-france.fr/site/alberto-manguel/inaugural-lecture-2021-09-30-18h00.htm">Europa, le mythe comme métaphore</a>.</p></blockquote>
<p></p><div class="qnimate-post-series-post-content"><div>Cet article fait partie du dossier <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/post-series/alberto-manguel-ecrivain-lecteur/">Alberto Manguel, écrivain lecteur.</a>.</div></div><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/crime-et-chatiment-dans-les-deux-sevres/">Crime et châtiment dans les Deux-Sèvres</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Une histoire de renards à Poitiers</title>
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		<dc:creator><![CDATA[administrateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 06 Oct 2021 12:44:32 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Bibliodiversité]]></category>
		<category><![CDATA[Alberto Manguel]]></category>
		<category><![CDATA[avocat]]></category>
		<category><![CDATA[histoire]]></category>
		<category><![CDATA[Jean Bouchet]]></category>
		<category><![CDATA[littérature]]></category>
		<category><![CDATA[livres]]></category>
		<category><![CDATA[médiathèque François-Mitterrand]]></category>
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		<category><![CDATA[renards]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Souper empoisonné et procès en plagiat... à propos d’un manuscrit de Jean Bouchet conservé à la médiathèque François-Mitterrand de Poitiers.</p>
<p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/une-histoire-de-renards-a-poitiers/">Une histoire de renards à Poitiers</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Du 21 au 23 octobre 2021 se tient à Poitiers un colloque avec Alberto Manguel à propos de son œuvre d’écrivain et de lecteur.&nbsp;<em>L’Actualité Nouvelle-Aquitaine&nbsp;</em>propose à cette occasion de publier au gré des semaines les articles de l’écrivain parus dans ses précédentes éditions. Le colloque est organisé par le laboratoire FoReLLIS, université de Poitiers, équipe&nbsp;B2&nbsp;« Histoire et poétique des genres », programme « La lecture et les genres » (Alain Bègue, Séverine Denieul, Charlotte Krauss, Pierre Loubier et Antonia Zagamé). Pour consulter le programme des trois journées :&nbsp;<a href="https://emf.fr/ec3_event/alberto-manguel-ecrivain-lecteur-la-lecture-le-livre-la-bibliotheque/">Alberto Manguel, écrivain lecteur. La lecture, le livre, la bibliothèque</a>.</p></blockquote>



<p><strong>Par Alberto Manguel Photos Marc Deneyer<br>Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf</strong></p>



<p>Il est des livres qui doivent moins leur réputation à leur contenu qu’aux circonstances entourant leur publication. Dans les premiers mois de 1504, un jeune procureur de la sénéchaussée de Poitiers, Jean Bouchet, décida d’assigner en justice le libraire Antoine Vérard pour avoir publié sous un faux nom son ouvrage édifiant, <em>Les Regnars trauersant les périlleuses voix des folles fiances du monde</em>. Bouchet eut gain de cause mais, la même année, un autre libraire, Michel Le Noir, copia l’édition de Vérard et Bouchet fut obligé d’intenter un second procès. Aujourd’hui encore, la Toile traîtresse attribue à Brant la paternité de cette œuvre.</p>



<p>Vérard était un miniaturiste et caricaturiste devenu libraire, qui se spécialisa de 1490 à 1530 dans l’édition de <em>livres d’heures</em> imprimés à échelle quasi industrielle et dont la présentation imitait celle des beaux manuscrits littéraires destinés à l’aristocratie, un peu comme aujourd’hui les différents clubs de bibliophiles imitent les luxueuses reliures du passé. L’auteur auquel Vérard avait frauduleusement attribué le livre n’était rien moins que Sebastian Brant, l’auteur de la célébrissime <em>Narrenschiff</em> ou <em>Nef des fous</em>, parue en allemand en 1494 et traduite en latin et en français&nbsp;; trois versions de <em>La Nef des fous</em> avaient été publiées avant 1504. En prêtant le nom de Brant à l’œuvre de Bouchet, Vérard se donnait la certitude de toucher un public considérable.</p>



<p>Bouchet était âgé de vingt-sept ans lorsqu’il composa <em>Les Regnars</em>. C’était, de son propre aveu, un pieux jeune homme moralisateur et critique qui avait, dans l’adolescence, choisi d’entrer dans les ordres et qui ne s’était résolu que plus tard à adopter à la suite de son père la carrière juridique. Pierre Bouchet avait été un notable de Poitiers dont la mort scandaleuse, alors que Jean n’avait que quatre ans, avait fortement impressionné l’enfant. Pierre était allé souper chez un collègue procureur dont l’épouse, désireuse de se débarrasser de lui afin de s’enfuir avec son amant, avait empoisonné un plat de petits pois, tuant ainsi non seulement le mari non désiré mais aussi le père de Jean. Un tel dommage collatéral provoqué par une passion amoureuse débridée semble avoir fait naître chez l’enfant la conviction (qu’il conservera sa vie durant) de la nécessité, en ce monde imparfait, d’un ordre moral rigide afin d’éviter ou empêcher de tels excès. <em>Les Regnars</em> est le fruit amer de cette conviction.</p>



<figure class="wp-block-image size-large"><img decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/10/deneyer_bm_poitiers_renards_bois_2-1024x787.jpg" alt class="wp-image-34437"><figcaption><em>S’ensuyvent les Regnars traversant les Périlleuses voyes Des folles fiances du monde</em> <em>/ composées par Sébastien Brand [Jean Bouchet] lequel composa la nef des folz dernièrement</em>. <em>Imprimé nouvellement à Paris : [Philippe Le Noir], 1530</em>. Ex-libris : «Bibliothèque de Poitiers Legs Alfred Richard.» Cote : D P 1738</figcaption></figure>



<p>La raison pour laquelle Vérard avait choisi <em>les Regnars</em> comme objet de son imposture est une autre affaire. <em>Les Regnars</em> est, ou se veut, une critique réflexive des mœurs dépravées de son époque. Toutes les situations sociales, tous les âges et toutes les conditions d’existence sont passés en revue et jugés avec sévérité en treize chapitres, dont la plupart commencent par une vision de renards et autres animaux censés représenter tant les laïques que le clergé. Brant n’était assurément pas loin de l’inspiration de Bouchet. Celui-ci avait eu l’intention de traduire lui-même la <em>Narrenschiff</em> mais, s’étant aperçu que son ami Pierre Rivière l’avait devancé, il préféra recréer plutôt un bref poème de Brant, <em>Von dem Fuchshatz</em> ou <em>Du trésor des renard</em>s, qui avait été imprimé en 1497, illustré de gravures sur bois. Brant avait prêté à ses renards des significations symboliques complexes. Dans son poème, certains renards sont poursuivis, d’autres se comportent en chiens de chasse tenus en laisse par un lynx, d’autres portent des paniers pleins de queues, quelques renards n’ont pas de queue du tout, d’autres en ont deux, un autre encore a en lieu de queue un buisson embrasé. Dans l’esprit de Brant, son poème devait représenter pour l’empereur Maximilien un avertissement des dangers dont il était entouré&nbsp;: l’empereur devait prendre conscience de la ruse des renards et, en même temps, les imiter afin de n’être point trompé. Bouchet copia les renards de Brant et leur ajouta une série de travestissements conventionnels&nbsp;: dans <em>Les Regnars</em>, il y a des renards vêtus en nobles, en ermites, en bergers, en représentants de l’aristocratie, des courtisans hypocrites et du clergé. Jennifer Britnell, auteur d’une remarquable étude consacrée à Bouchet, signale que si les renards empruntés à Brant sont «frappants et mystérieux», ceux imaginés par Bouchet ne sont «qu’évidents». En outre, des parties seulement des <em>Regnars</em> sont en vers&nbsp;; le reste ne l’est pas. Bouchet s’en expliquait&nbsp;ainsi&nbsp;: «Lequel livret j’ay composé en prose, par ce qu’elle est de plus facil engin, et que par icelle on peut mieulx au long escripre ce que le sens ordonne.»</p>



<h4 class="wp-block-heading">Vers la fin de sa vie, Bouchet devint un ami de Rabelais</h4>



<p>«Le sens» était, pour Bouchet, ce que dictaient les Écritures et l’Église. Il savait exactement ce qu’il voulait que soit son livre, et nous avons la chance de posséder un autographe de Bouchet qui peut nous aider à comprendre ses intentions. Les illustrations lui étaient importantes car elles rendaient la vérité visible avec plus d’efficacité que les mots, qui peuvent tromper. à côté d’espaces laissés blancs dans le manuscrit pour de futures illustrations jamais réalisées, s’en trouvent quelques-unes qui rappellent les bois illustrant le <em>Von dem Fuchshatz</em> de Brant, où les renards jouent les rôles des pécheurs de ce monde. Les illustrations de Bouchet sont d’une sévérité qui est absente du livre de Brant, sans doute parce que ce grave jeune homme souhaitait éviter tout soupçon de légèreté ou d’ironie. L’intention n’était certainement pas satirique&nbsp;: les modèles de Bouchet (dans son esprit, tout au moins) sont les prophètes fulminants de l’Ancien Testament, et Jérémie est cité au début même de l’œuvre. On est surpris d’apprendre que, vers la fin de sa vie, Bouchet devint ami de Rabelais, à qui il adressa une <em>Épître Responsive</em> dans laquelle il fait l’éloge des talents intellectuels de son collègue&nbsp;: «En grec, latin et françois, bien estrez/ A deviser d’histoire ou théologie.»</p>



<figure class="wp-block-image size-large"><img decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/10/deneyer_bm_poitiers_renards_portrait_2-1024x781.jpg" alt class="wp-image-34438"><figcaption>Jean Bouchet (1476–1559 ?), <em>Le livre des re[g]nars…</em> [Poitiers, 1501]. Portrait à la plume de Jean Bouchet, entouré de renards et de loups (folio 3).</figcaption></figure>



<h4 class="wp-block-heading">Un texte lu en version imprimée, <br>lu sur écran, <br>lu dans sa forme manuscrite originale</h4>



<p>On peut trouver une version imprimée du manuscrit de Bouchet et il sera peut-être bientôt disponible sur le Net<sup>1</sup>. Mais on peut également consulter le manuscrit original. Il fait partie du fonds ancien de la médiathèque de Poitiers, et porte deux marques de propriété&nbsp;: l’une indiquant qu’il fut «acheté de M. Clouzot, libraire à Niort, le 2 mai 1879» par Benjamin Fillon&nbsp;; l’autre qu’il a appartenu, à Poitiers, à Alfred Richard<sup>2</sup>, archiviste de la V ienne, qui le légua à la bibliothèque. C’est un exemple parfait de ce qui fait qu’un texte lu en version imprimée, un texte lu sur écran et un texte lu dans sa forme manuscrite originale sont autant de créatures différentes, aux significations et identités diverses.</p>



<figure class="wp-block-image size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/10/deneyer_bm_poitiers_renards_2-1-845x1024.jpg" alt class="wp-image-34443" width="530" height="641"><figcaption>Jean Bouchet (1476–1559 ?). <em>Le livre des re[g]nars traversans et loups ravissants au vray ainsi que a esté composé par Maistre Jehan Bouchet, bourgeois de Poitiers, en l’an mil cinq cens et ung. </em>[Poitiers, 1501]. Dessin à la plume aquarellé d’un conciliabule de renards vêtus en gentilshommes (folio 28, signé D4). Ex-libris manuscrit : «Manuscrit autographe de Jean Bouchet acheté de M. Clouzot, libraire à Niort, le 2 mai 1879. B. Fillon.» Cote : Ms 440</figcaption></figure>



<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>1. Le groupe de recherche ELIRE de l’Université Toulouse Le Mirail avait le projet de faire paraître aux éditions Champion, «textes de la renaissance», (Grands rhétoriqueurs) sous la direction de Nathalie Dauvois et Thierry Mantoni, les œuvres complètes de Jean Bouchet dont <em>Les Regnars</em>…&nbsp;; il est malheureusement ajourné.<br>Les actes du colloque <em>L’écrit et le manuscrit à la fin du Moyen Âge</em> publié par T. Van Hemelryck et C. Van Hoorebeck aux éditions Brepols en 2006 consacre par ailleurs un article à ce texte de Jean Bouchet (p. 87–98).<br><br>2. Alfred Richard (1839–1914) légua sa collection de livres à la bibliothèque municipale où elle entra en 1915 et 1916 : 3 000 imprimés poitevins, des centaines d’estampes, dessins et cartes et 147 manuscrits dont <em>Les Regnars</em>…</p></blockquote>



<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Les éditions Atlantique ont fait paraître&nbsp;<a href="https://editionsatlantique.com/index.php?id_product=38&amp;controller=product">La Perle d’Estrémadure. Une histoire de l’île de Ré</a>, par Alberto Manguel avec les photographies de Thierry Girard.&nbsp;<br><br>Leçon inaugurale par Alberto Manguel au Collège de France, le 30 septembre 2021 : <a href="https://www.college-de-france.fr/site/alberto-manguel/inaugural-lecture-2021-09-30-18h00.htm">Europa, le mythe comme métaphore</a>. </p></blockquote>
<p></p><div class="qnimate-post-series-post-content"><div>Cet article fait partie du dossier <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/post-series/alberto-manguel-ecrivain-lecteur/">Alberto Manguel, écrivain lecteur.</a>.</div></div><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/une-histoire-de-renards-a-poitiers/">Une histoire de renards à Poitiers</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>La passion d’un lecteur monogame</title>
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		<dc:creator><![CDATA[administrateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 22 Sep 2021 15:31:30 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Bibliodiversité]]></category>
		<category><![CDATA[Alberto Manguel]]></category>
		<category><![CDATA[archives]]></category>
		<category><![CDATA[histoire]]></category>
		<category><![CDATA[La Rochelle]]></category>
		<category><![CDATA[Léon Bloy]]></category>
		<category><![CDATA[littérature]]></category>
		<category><![CDATA[Médiathèque Michel-Crépeau]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Grâce à Joseph Bollery, officier de la police judiciaire lettré, la médiathèque Michel-Crépeau<br />
de la Communauté d’agglomération de La Rochelle conserve un exceptionnel fonds<br />
sur l’écrivain Léon Bloy (1846-1917).</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Du 21 au 23 octobre 2021 se tient à Poitiers un colloque avec Alberto Manguel à propos de son œuvre d’écrivain et de lecteur.&nbsp;<em>L’Actualité Nouvelle-Aquitaine&nbsp;</em>propose à cette occasion de publier au gré des semaines les articles de l’écrivain parus dans ses précédentes éditions. Le colloque est organisé par le laboratoire FoReLLIS, université de Poitiers, équipe&nbsp;B2&nbsp;« Histoire et poétique des genres », programme « La lecture et les genres » (Alain Bègue, Séverine Denieul, Charlotte Krauss, Pierre Loubier et Antonia Zagamé). Pour consulter le programme des trois journées :&nbsp;<a href="https://emf.fr/ec3_event/alberto-manguel-ecrivain-lecteur-la-lecture-le-livre-la-bibliotheque/">Alberto Manguel, écrivain lecteur. La lecture, le livre, la bibliothèque</a>.</p></blockquote>



<p><strong>Par Alberto Manguel Photos Marc Deneyer<br>Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf</strong></p>



<p>Il est rare que soit donnée une explication satisfaisante à la relation entre deux êtres. L’appariement fortuit, en apparence, d’amants, d’amis, de compagnons de loisirs ou de collègues de travail dépend de facteurs trop complexes ou trop délicats pour notre compréhension ordinaire. Bouvard et Pécuchet, Don Quichotte et Sancho, Julien et Mathilde ne sont pas des couples évidents, et pourtant il est impossible de douter des liens qui les unissent. Moins évidentes encore sont les histoires d’amour entre les lecteurs et leurs livres. L’attachement de saint Augustin à l’<em>énéide</em> et celui de Jean Giono à <em>Moby Dick</em> ne peuvent en aucune façon être justifiés pleinement. Le hasard, des circonstances particulières, un goût personnel pour ceci ou cela, une nostalgie secrète ou une obsession cachée peuvent contribuer un peu à expliquer notre passion pour un livre ou un auteur et non un autre, mais derrière ces mouvements du cœur se trouvent des fils invisibles, tels ceux qui joignent dans le ciel certaines constellations.</p>



<p>Il ne faudrait donc pas s’étonner d’apprendre qu’un certain étudiant bourguignon de l’École normale âgé de dix-neuf ans, né en Saône-et-Loire en 1890, plutôt timide et réservé, s’éprit passionnément de l’œuvre irascible, véhémente dans ses prises de parti, virulente et irrépressible de Léon Bloy, qui n’était rien de tout cela dans sa vie privée. La question demeure néanmoins&nbsp;: pourquoi Bloy&nbsp;?</p>



<p>Joseph Bollery<sup>1</sup> découvrit Léon Bloy en 1909, dans ses <em>Pages choisies</em> de 1906, que lui avait recommandées un condisciple. Bollery se sentit «séduit par cette poésie intense et par ce style incomparable» et lut tout ce qu’il put trouver de cet étrange auteur. Il poursuivit sa lecture de Bloy au long de sa carrière d’enseignant, et durant la Première Guerre mondiale, qui fit de lui un <em>grand mutilé</em>. Après la guerre, il s’installa à La Rochelle où il fut secrétaire de police et, plus tard, officier de la police judiciaire, et finit par devenir le biographe de Bloy et l’un de ses critiques les plus lucides. Il mourut à La Rochelle le 13 avril 1967 avec, sans nul doute, un volume de son auteur préféré entre les mains. En 1969, la bibliothèque municipale de La Rochelle acquit des héritiers de Bollery la totalité de sa collection des œuvres de Bloy (ainsi que divers trésors, tels que les livres et papiers concernant Villiers de L’Isle-Adam). La bibliothèque y a ajouté d’autres trésors encore, en rapport avec ceux-là, dont le manuscrit autographe original de l’<em>épopée byzantine</em>, de Bloy, sous une ravissante reliure de René Kieffer ornée, en première de couverture, de quatre oiseaux entremêlés.</p>



<figure class="wp-block-image size-full is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/09/deneyer_bm_la_rochelle_bloy_dedicace_2.jpg" alt class="wp-image-34403" width="553" height="546" srcset="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/09/deneyer_bm_la_rochelle_bloy_dedicace_2.jpg 996w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/09/deneyer_bm_la_rochelle_bloy_dedicace_2-300x296.jpg 300w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/09/deneyer_bm_la_rochelle_bloy_dedicace_2-768x759.jpg 768w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/09/deneyer_bm_la_rochelle_bloy_dedicace_2-650x642.jpg 650w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/09/deneyer_bm_la_rochelle_bloy_dedicace_2-150x148.jpg 150w" sizes="auto, (max-width: 553px) 100vw, 553px"><figcaption>Sur <em>Le Désespéré</em> (1886), envoi de Léon Bloy à Henri Girard, comédien.</figcaption></figure>



<p>Jusqu’à la fin des années 1990, la bibliothèque de La Rochelle a occupé les locaux de l’ancien hôtel épiscopal, où elle était établie depuis la Révolution. Aujourd’hui, elle a été relogée dans la médiathèque Michel-Crépeau, un magnifique bâtiment moderne qui fait face aux tours et au port de La Rochelle. L’architecture intérieure suggère l’activité navale qui a fait la célébrité de la ville&nbsp;: salles de lecture agréables, vues splendides, générosité de l’espace dévolu aux collections prêtent à la bibliothèque l’atmosphère de l’intérieur d’un bateau et en font un lieu particulièrement propice à l’étude et à la consultation. Et des collections singulières, comme celle de Bollery, paraissent parfaitement à leur place dans cet endroit intime.</p>



<p>Quelques années après ses premières lectures, Bollery fit une conférence sur Bloy à l’Institut des conférences rochelaises. Le succès de cette conférence, que ses amis publièrent sous forme d’une petite brochure intitulée <em>Un grand écrivain français méconnu</em>, poussa René Martineau, un collègue de Bloy, à proposer à Bollery la direction d’une revue consacrée à l’œuvre de Bloy. La première livraison des <em>Cahiers Léon Bloy</em> parut en 1924 et la publication se poursuivit jusqu’en 1939, avec Bollery aux postes non seulement de directeur, mais aussi de secrétaire, rédacteur et correcteur.</p>



<p>À l’instar de ces amants qui, dans les romans de chevalerie, ne se trouvent jamais en présence de l’objet de leurs amours mais n’en connaissent que les œuvres ou les portraits, Bollery ne rencontra jamais Bloy. Ce n’est qu’après la mort de Bloy que Bollery fit connaissance de sa veuve, Jeanne Léon-Bloy, et, plus tard, de leur plus jeune fille, Madeleine. Ces contacts familiaux permirent à Bollery d’avoir accès aux manuscrits de Bloy, aux vingt-quatre volumes du journal inédit et à de nombreux autres papiers.</p>



<h4 class="wp-block-heading">Des archives recopiées à la main</h4>



<p>Grâce à son activité dans les <em>Cahiers</em> et à son amitié avec la famille de Bloy, Bollery put, au cours des ans, amasser abondance de documents. Il est émouvant de voir la collection constituée avec amour par un lecteur qui a, littéralement, grandi avec son sujet, suivant l’œuvre de Bloy de livre en livre et d’anecdote en anecdote, d’abord comme l’adolescent qui entrevoit quelque chose dont il ne peut tout à fait comprendre l’attrait et puis, à la fin, comme l’érudit capable d’analyses et de</p>



<p>Grâce à son activité dans les <em>Cahiers</em> et à son amitié avec la famille de Bloy, Bollery put, au cours des ans, amasser abondance de documents. Il est émouvant de voir la collection constituée avec amour par un lecteur qui a, littéralement, grandi avec son sujet, suivant l’œuvre de Bloy de livre en livre et d’anecdote en anecdote, d’abord comme l’adolescent qui entrevoit quelque chose dont il ne peut tout à fait comprendre l’attrait et puis, à la fin, comme l’érudit capable d’analyses et de jugements exacts. Malheureusement, Bollery n’était pas riche et il lui fut impossible d’acheter nombre des documents qui lui passèrent entre les mains. Faute de quoi, avec une remarquable piété, Bollery recopia, à la main, beaucoup de ces écrits&nbsp;: journaux, notes, lettres, textes littéraires. Grâce à sa connaissance approfondie de l’œuvre et de la vie de Bloy et à ces archives recopiées (ainsi qu’à plusieurs documents originaux&nbsp;: différentes épreuves de la deuxième édition de <em>La chevalière de la mort</em>, de Bloy, les épreuves corrigées de trois volumes du journal, des quantités de lettres), Bollery réalisa une colossale biographie de son héros littéraire, en trois volumes qui furent publiés par Albin Michel entre 1947 et 1954.</p>



<figure class="wp-block-image size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/09/deneyer_bm_la_rochelle_bloy_prince_noir_2-1014x1024.jpg" alt class="wp-image-34404" width="543" height="548"><figcaption>Épreuve corrigée d’un chapitre de <em>La Chevalière de la mort</em>, 1896 (Ms 2738).</figcaption></figure>



<h4 class="wp-block-heading">«Ça pue le bon dieu ici !»</h4>



<p>Nous ne pouvons que tenter d’imaginer ce que pouvait ressentir le sobre Bollery lorsqu’il parcourait, par exemple, les notes jetées au hasard par Bloy – idées pour des essais, injures originales, aphorismes et équivalents, contre la fausse piété, l’hypocrisie bourgeoise, le journalisme corrompu, l’avidité mercantile – comme celles-ci, copiées d’un manuscrit de Bloy datant de 1904<sup>2 </sup>:</p>



<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p><em>Manger de l’argent</em><br><em>La justice et la miséricorde sont identiques</em><br><em>«Si je n’aime rien, je ne suis rien» – réponse d’une prostituée se justifiant à son maquereau.</em><br><em>Ça pue le bon Dieu ici&nbsp;!</em><br><em>Araignée de pissotière.</em><br><em>Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.</em><br><em>Dans la nuit noire, sur une table noire, une fourmi noire, Dieu la voit et l’entend.</em><br><em>Il y a dans le département de Tarn-et-Garonne une commune qui se nomme Notre-Dame des Misères.</em><br><em>Le Démon est un sentimental.</em><br><em>Goût de Napoléon pour l’imparfait du subjonctif.</em><br><em>Partout où il y a un imbécile, il y a du danger.</em><br><em>Pour montrer le mal avec précision, avec une exactitude rigoureuse, il est indispensable de l’exagérer.</em></p></blockquote>



<p>Une dizaine d’années environ après que Bollery était tombé amoureux de l’œuvre de Léon Bloy, l’un de ses contemporains d’outre-Atlantique, aussi timide et réservé que l’avait été Bollery, lut les livres avec une ferveur égale quoique sans le désir de collectionner matériellement les manuscrits. Jorge Luis Borges, en Argentine, découvrit Bloy et écrivit à son sujet, et quelque chose de ce que Borges pensait de Bloy pourrait expliquer la passion de Bollery&nbsp;: «Peut-être le sédentaire et pusillanime Léon Bloy se métamorphosa-t-il en deux êtres irascibles&nbsp;: le franc-tireur Marchenoir, terreur des armées prussiennes, et l’impitoyable polémiste que nous connaissons et qui, pour les générations actuelles, est sans doute le véritable Bloy. Il forgea un style incomparable qui, selon notre état d’âme, peut sembler insupportable ou magnifique… en tout cas, un des plus vigoureux de la littérature.» Il est possible que Bollery ait perçu dans cette créature double un reflet de sa propre personnalité non réalisée, soldat blessé et silencieux érudit.</p>



<figure class="wp-block-image size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/09/deneyer_bm_la_rochelle_bloy_clef_desespere_2-1024x1017.jpg" alt class="wp-image-34405" width="429" height="426"></figure>



<h4 class="wp-block-heading">Dans le cercle de Léon Bloy</h4>



<p>En réalité, c’est dans son activité de lecteur de Bloy (et de ses contemporains car, pour l’amour de son écrivain préféré, il avait étendu son intérêt à tous ceux qui faisaient partie de l’entourage de Bloy) que Bollery atteignit à une sorte de modeste célébrité. La plupart des dictionnaires français de biographies, ignorant inconsidérément Bollery et ses travaux, ne lui accordent qu’une vague immortalité par procuration, associée à l’écrivain qu’il lut et soutint avec une telle fidélité. Il en fut d’autres, assurément, qui de temps à autre attirèrent l’attention de Bollery au dehors de ce cercle, mais ce n’étaient que des intérêts nocturnes, passagers, qui au matin avaient perdu à ses yeux toute importance. Bollery était cette rareté suprême dans l’univers des livres&nbsp;: un lecteur monogame.</p>



<p>Borges a fait la liste des dégoûts universels et contradictions impartiales de Bloy&nbsp;: «Il exécra tout autant l’Angleterre – qu’il surnomma “l’île infâme” – que l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis. Inutile d’ajouter qu’il fut antisémite, bien que l’un de ses livres les plus admirables s’intitule <em>Le salut par les juifs</em>. Il dénonça la perfidie italienne, appela Zola “le crétin des Pyrénées”, injuria Renan, France, Bourget, les symbolistes et, d’une façon générale, le genre humain.» Assurément, une telle verve doit faire exulter un homme timide.</p>



<p>Vers la fin de sa vie, Borges devait observer que «un écrivain écrit ce qu’il peut&nbsp;; un lecteur lit ce qu’il veut», oubliant peut-être que ces mots étaient une variante d’une observation de Bloy&nbsp;: «Le talent fait tout ce qu’il veut, le génie ce qu’il peut», que Bollery avait dûment recopiée. Sans doute cette liberté talentueuse était-elle ce que Bollery cherchait, et avait trouvé, en lisant Léon Bloy.</p>



<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>1. Annick Bernard, «Le Fonds Bollery de la Bibliothèque municipale de La Rochelle», Bulletin du bibliophile, 1981.<br>2. Léon Bloy, «Carnet vert». Copie dactylographiée par Joseph Bollery d’un manuscrit inédit (ms 2806).</p></blockquote>



<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Les éditions Atlantique ont fait paraître&nbsp;<a href="https://editionsatlantique.com/index.php?id_product=38&amp;controller=product">La Perle d’Estrémadure. Une histoire de l’île de Ré</a>, par Alberto Manguel avec les photographies de Thierry Girard.&nbsp;</p></blockquote>
<p></p><div class="qnimate-post-series-post-content"><div>Cet article fait partie du dossier <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/post-series/alberto-manguel-ecrivain-lecteur/">Alberto Manguel, écrivain lecteur.</a>.</div></div><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/la-passion-dun-lecteur-monogame/">La passion d’un lecteur monogame</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Alberto Manguel, écrivain lecteur.</title>
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		<dc:creator><![CDATA[administrateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 17 Sep 2021 09:34:23 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Bibliodiversité]]></category>
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		<category><![CDATA[Argentine]]></category>
		<category><![CDATA[bibliothèque]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>À l'occasion du colloque "Alberto Manguel, écrivain lecteur", nous publions quelques articles qu'il a écrits pour L'Actualité Poitou-Charentes puis L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p>Du 21 au 23 octobre 2021 se tient à Poitiers un colloque avec Alberto Manguel à propos de son œuvre d’écrivain et de lecteur.&nbsp;<em>L’Actualité Nouvelle-Aquitaine&nbsp;</em>propose à cette occasion de publier au gré des semaines les articles de l’écrivain parus dans ses précédentes éditions. Le colloque est organisé par le laboratoire FoReLLIS, université de Poitiers, équipe&nbsp;<span class="caps">B2</span>&nbsp;« Histoire et poétique des genres », programme « La lecture et les genres » (Alain Bègue, Séverine Denieul, Charlotte Krauss, Pierre Loubier et Antonia Zagamé). Pour consulter le programme des trois journées :&nbsp;<a href="https://emf.fr/ec3_event/alberto-manguel-ecrivain-lecteur-la-lecture-le-livre-la-bibliotheque/">Alberto Manguel, écrivain lecteur. La lecture, le livre, la bibliothèque</a>.</p><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/post-series/alberto-manguel-ecrivain-lecteur/">Alberto Manguel, écrivain lecteur.</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
		
		
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		<title>Lesson de voyage</title>
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		<dc:creator><![CDATA[administrateur]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 17 Sep 2021 09:24:17 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Un manuscrit inédit conservé à la bibliothèque municipale de Rochefort : le voyage de Pierre-Adolphe Lesson, chirurgien de marine à bord du Pylade, brick de guerre parti de Rochefort en 1739 pour participer au blocus de Rio de la Plata.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Du 21 au 23 octobre 2021 se tient à Poitiers un colloque avec Alberto Manguel à propos de son œuvre d’écrivain et de lecteur.&nbsp;<em>L’Actualité Nouvelle-Aquitaine&nbsp;</em>propose à cette occasion de publier au gré des semaines les articles de l’écrivain parus dans ses précédentes éditions. Le colloque est organisé par le laboratoire FoReLLIS, université de Poitiers, équipe&nbsp;B2&nbsp;« Histoire et poétique des genres », programme « La lecture et les genres » (Alain Bègue, Séverine Denieul, Charlotte Krauss, Pierre Loubier et Antonia Zagamé). Pour consulter le programme des trois journées :&nbsp;<a href="https://emf.fr/ec3_event/alberto-manguel-ecrivain-lecteur-la-lecture-le-livre-la-bibliotheque/">Alberto Manguel, écrivain lecteur. La lecture, le livre, la bibliothèque</a>.</p></blockquote>



<p><strong>Par Alberto Manguel Photos Marc Deneyer</strong><br><strong>Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf</strong></p>



<p>Au nombre des éléments qui confèrent son identité à une bibliothèque (l’importance et la singularité de ses collections, l’architecture qui les abrite, son histoire anecdotique), il faut compter la personnalité de ses donateurs qui, dans certains cas, hante les lieux de façon particulière. Raisons d’État et considérations financières façonnent une librairie d’une certaine manière, si bien qu’elle acquiert souvent le statut d’un monument, mais celui-ci peut être supplanté à l’occasion par des intrusions généreuses ou intéressées qui, tels des coucous bien intentionnés, viennent nicher au cœur de leurs livres. Une bibliothèque est parfois définie par une donation fortuite plus que par ses collections personnelles. Tel est le cas de la bibliothèque municipale de Rochefort.</p>



<p>La bibliothèque municipale (d’abord communale) de Rochefort est née d’ouvrages confisqués aux religieux par la Révolution française, auxquels vinrent bientôt s’ajouter plusieurs bibliothèques privées saisies chez des aristocrates émigrés. Les livres furent remis entre les mains de trois érudits qui, à leur tour, les répartirent entre des institutions distinctes&nbsp;: les livres sur la navigation et la science donnèrent naissance à la bibliothèque de la marine, les ouvrages de médecine à la bibliothèque de l’hôpital maritime et le reste fut alloué à la bibliothèque municipale. Mais ce ne fut pas avant 1835 que celle-ci bénéficia d’un catalogage efficace (effectué par un professeur de rhétorique, un certain M. Dubois) et qu’environ six mille volumes trouvèrent sur les rayonnages la place qui leur convenait. En 1988, la place devenant insuffisante pour les collections spectaculairement accrues, la bibliothèque fut transférée à la Corderie royale, une ancienne fabrique dont le bâtiment magnifique couvre une surface de quelque trois mille mètres carrés, où elle est désormais logée.</p>



<p>La bibliothèque grandit, surtout durant les dernières décennies du <span class="smallcaps">xix</span><sup>e</sup> siècle et les premières du suivant, incorporant à son trésor toutes sortes de textes et d’objets (non seulement des livres, des journaux et diverses babioles, mais encore des cartes, des gravures, des animaux naturalisés, des armes et des curiosités), sans principe directeur particulier, faisant preuve d’une bienheureuse curiosité à l’égard de tout ce que ses différents donateurs étaient disposés à lui offrir.</p>



<h4 class="wp-block-heading">Vif intérêt pour toutes choses</h4>



<p>L’une des plus caractéristiques de ces nouvelles collections éclectiques fut la donation effectuée, en 1888, de quelque deux mille volumes ainsi que d’un abondant bric-à-brac, dont trois têtes humaines tatouées provenant de Nouvelle Zélande<sup>1</sup>, par les frères Lesson, docteurs en médecine et navigateurs, tous deux originaires de Rochefort. René-Primevère était né en 1794&nbsp;; son cadet Pierre-Adolphe en 1804. Les deux frères étaient fascinés par les sciences naturelles, la recherche pharmaceutique et l’exploration géographique. Tous deux voyagèrent dans le monde entier, observèrent, collectionnèrent et écrivirent, et ils semblent tous deux avoir éprouvé le plus vif intérêt pour à peu près toutes choses. De leurs seuls voyages dans les mers du Sud, Pierre-Adolphe et René-Primevère ramenèrent des manuels d’ethnologie, des anthologies de légendes de ces régions, des dictionnaires en tahitien, en fidjien, en maori, en hawaïen et en samoan, des livres traduits dans ces langues, tels que les <em>Évangiles traduits en tahitien</em>, des grammaires et des almanachs en langues indigènes et, bien sûr, des écrits de voyage. Leur époque marquait la fin de l’âge d’or du voyage, c’était un temps où, le monde entier se trouvant désormais, à quelques exceptions près, cartographié au bénéfice de la race européenne, les éditeurs avaient commencé à abreuver un public avide d’aventures d’un volume après l’autre de voyages imaginaires. La série <em>best-seller</em> en trente-six volumes des <em>Voyages imaginaires, songes, visions et romans cabalistiques</em> avait été lancée en 1787–1789 par l’audacieux Charles Garnier à Amsterdam et à Paris&nbsp;; une quarantaine d’années plus tard, Hetzel allait publier le premier des romans de Jules Verne, où se trouvaient combinés le fantastique et une géographie respectueuse de la réalité. Mais les frères Lesson ne se contentèrent pas de collectionner des ouvrages relatifs au monde connu&nbsp;; ils en écrivirent aussi, et la bibliothèque municipale de Rochefort conserve plusieurs de leurs manuscrits inédits. Des livres sur la botanique, l’anthropologie, la taxidermie, la mythologie, la médecine, la linguistique, les événements historiques et (naturellement) les voyages furent le résultat de leur insatiable soif de connaissance, même si leurs travaux n’aboutirent pas toujours à des traités valables (de la <em>Flore de l’Ouest de la France</em>, de René-Primevère, voici ce que déclara le botaniste anglais James Lloyd&nbsp;: «Cet ouvrage n’est pas conçu d’une manière qui en permette l’usage»). L’exactitude des faits ou la confirmation d’une théorie présentaient aux yeux des deux frères moins d’importance que l’accumulation de données, si peu fiables ou improbables fussent-elles&nbsp;; ils attachaient plus de prix à la quantité qu’à la qualité. René-Primevère, par exemple, se considérait comme un acquéreur insouciant et doué du savoir et se fiait à ses talents naturels. «Dès mes plus jeunes années, confia-t-il, j’ai été dévoré par la soif d’apprendre, et je lisais tout ce qui me tombait sous la main, ma mémoire était tellement heureuse que je pouvais retenir la matière de plusieurs volumes après huit jours de lecture attentive.» On pouvait certainement en dire autant de son frère.</p>



<figure class="wp-block-image size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/09/deneyer_bm_rochefort_portrait_lesson_r__10002-1a-886x1024.jpg" alt class="wp-image-34380" width="420" height="485"><figcaption>Portrait de Pierre-Adolphe Lesson conservé à la bibliothèque municipale de Rochefort.</figcaption></figure>



<p>Et pourtant, à côté de la masse d’informations douteuses réunies par eux, on trouve d’extraordinaires témoignages, de la main des deux frères, à propos de certains détails essentiels de l’histoire de ces régions lointaines, détails de l’importance desquels ils ne peuvent avoir eu qu’une vague intuition. Il en existe de nombreux exemples dispersés çà et là dans leurs écrits&nbsp;: on peut en trouver dans leurs descriptions de la Polynésie, dans celles des installations supposées des Maoris dans le Pacifique, ou même dans leurs évocations de croyances et coutumes populaires en Poitou-Charentes. Mais il peut être intéressant de choisir un exemple plus surprenant encore de l’étendue de la curiosité des Lesson. Il apparaît dans le journal de voyage que tint Pierre-Adolphe à bord du <em>Pylade</em>, sur lequel il embarqua en qualité de chirurgien de première classe le 28 janvier 1839. Le <em>Pylade</em>, un «brick de guerre de vingt canons», était destiné à prendre part au blocus de Rio de la Plata et, de là, à faire voile vers les mers du Sud, d’où il devait revenir, avec à son bord son valeureux chirurgien, trois ans plus tard, le 28 avril 1842.</p>



<p>René-Primevère avait écrit (et, là encore, son frère Pierre-Adophe faisait écho à ce sentiment) que voyager était la meilleure de toutes les écoles. </p>



<blockquote class="wp-block-quote is-style-large is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>«Un voyage autour du monde&nbsp;! Ces mots magiques ébranlent toutes mes idées&nbsp;; le vœu le plus ardent de mon cœur est donc accompli. Que d’illusions, que d’idées fausses puisées dans les livres vont cependant disparaître, usées par l’expérience des choses.» </p></blockquote>



<p>L’expérience des choses&nbsp;: c’est là ce que Pierre-Adophe (à l’instar de son frère René-Primevère lors d’autres voyages) allait découvrir à l’occasion de son voyage à bord du <em>Pylade</em>.</p>



<p>Le <em>Pylade</em> entra dans le Rio de la Plata en 1839, au cours de l’été de l’hémisphère sud. À ce moment-là, l’Argentine était depuis plusieurs dizaines d’années aux mains du dictateur Juan Manuel de Rosas qui, d’abord en tant que gouverneur de la province de Buenos Aires et ensuite à la tête du pays entier de 1835 à 1852, avait établi un système de gouvernement fédéral, expulsant les «Unitaires», qui avaient pour alliés les puissances européennes. Pour des raisons peut-être en partie humanitaires (le gouvernement de Rosas fut l’un des premiers d’une longue histoire de dictatures sanguinaires dans le sous-continent) mais surtout politiques et économiques, la France soutenait les rebelles unitaires qui s’étaient réfugiés sur la rive opposée du Rio de la Plata, en Uruguay. Dans l’intention de contrôler tout le commerce à partir du siège du gouvernement à Buenos Aires, Rosas avait interdit l’importation de grain et de farine en provenance de l’étranger&nbsp;; en réaction, mais sans aller jusqu’à déclarer la guerre, la France institua le blocus du port de Buenos Aires. Telles sont les circonstances dans lesquelles Pierre-Adolphe Lesson posa pour la première fois le pied en territoire argentin.</p>



<figure class="wp-block-image size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/09/deneyer_bm_rochefort_ms_pylade_10003-12a_2-971x1024.jpg" alt class="wp-image-34379" width="650" height="685"><figcaption>La première page du manuscrit du <em>Pèlerinage de Pylade</em> de Pierre-Adolphe Lesson (4 vol. CGM 64–67, Inv. 8131–34).</figcaption></figure>



<h4 class="wp-block-heading">De Montevideo à la Terre de Feu</h4>



<p>De son écriture claire et fleurie, Pierre-Adolphe raconta dans son journal les longues semaines de son séjour sud-américain. Ancré d’abord à Montevideo, puis à Quilmes, ensuite à Buenos Aires et enfin de nouveau à Montevideo, avant de reprendre la mer en direction de la Terre de Feu, le <em>Pylade</em> offrait à Pierre-Adolphe un poste d’observation d’où il lui était possible d’examiner tout ce qui lui tombait sous les yeux. Cet étonnant polyglotte, qui avait déjà tenté de maîtriser les langages polynésiens compliqués, étudia seul l’espagnol et acquit en peu de temps une aisance qui lui permettait d’écouter et de noter les conversations et les discours des indigènes <em>rioplatenses</em>, ainsi que de lire et de transcrire toutes sortes de documents et de se tenir au courant des nouvelles dans les journaux locaux.</p>



<p>Peut-être est-ce au fait même que Pierre-Adolphe fût dépourvu de toute formation académique en histoire, en anthropologie, en ethnographie ou en linguistique qu’il devait la fraîcheur de son regard et de son écoute face aux réalités du Nouveau Monde. Le hasard veut que, quelque huit ans plus tôt, Charles Darwin était arrivé en Amérique du Sud à bord du <em>Beagle</em>, et il est intéressant de comparer avec celles de Pierre-Alphonse les descriptions que fit Darwin des gens et des paysages (ainsi que de la politique de la dictature de Rosas). Chez Darwin, c’est manifestement le flair du naturaliste qui domine, l’intérêt scientifique qui le porte à collectionner des spécimens botaniques, minéraux et animaux&nbsp;; pour Pierre-Alphonse, presque tout, humain ou pas, offre un intérêt et il prend note de ses observations, détail par détail, avec la patience de l’Ange greffier.</p>



<p>Au nombre des abondants exemples de la vaste curiosité de Pierre-Adolphe se trouve un poème en espagnol sur lequel il est tombé par hasard dans un journal daté du 25 mai 1839 (date du vingt-neuvième anniversaire de l’indépendance de l’Argentine par rapport à l’Espagne), et qu’il a transcrit sous l’intitulé «Extrait du <em>Grito Argentino</em>», en précisant que cette «marche patriotique» avait été composée par un certain D<sup>r</sup> Vincent (Vicente) López. Bien qu’on ne chantât pas officiellement cette marche sous le gouvernement de Rosas, le poème de López avait été adopté en 1813 par l’Assemblée nationale en tant que paroles de l’hymne national argentin. Pierre-Adolphe ne se borna pas à en faire une simple transcription. Il commenta le style et la portée du poème, ainsi que son importance au regard de la politique de Rosas, et ajouta même des éléments supplémentaires glanés dans un journal d’opposition paraissant en Uruguay, lesquels consistaient en dialogues satiriques, d’autres chants patriotiques (avec leur traduction française) et des descriptions rapportées, avec explications détaillées, de dessins humoristiques et de caricatures du tyran. Il transcrivit également des sections de la <em>Gaceta mercantil</em> de Buenos Aires, un journal fidèle à Rosas, en prenant bonne note de l’épigraphe&nbsp;: «Vivan los federales, mueran los salvages (sic) unitarios y sus aliados los franceses» («Vivent les fédéraux, mort aux sauvages unitaires et à leurs alliés les Français»). Et tout cela n’est qu’un exemple entre tous ceux qui constituent le journal de Pierre-Adolphe, un journal qu’il continua de rédiger avec une inlassable énergie au long des mois que dura encore le périple du <em>Pylade</em>.</p>



<figure class="wp-block-image size-large is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2021/09/deneyer_bm_rochefort_ms_el_grito_10002-4a_2-1024x793.jpg" alt class="wp-image-34382" width="728" height="563"><figcaption><em>El Grito argentino</em>, copié par Pierre-Adolphe Lesson en 1839. Ce poème de Vicente Lopez est devenu l’hymne national argentin.</figcaption></figure>



<p>Pierre-Adolphe écrivit son journal en plusieurs volumes qu’il transcrivit et corrigea ensuite avec soin en quatre tomes reliés, avec l’intention manifeste de les publier. Cela ne se fit jamais. A l’instar de tant de leurs pareils, le journal et ses observations éclectiques attendent patiemment, sur les rayonnages de la bibliothèque municipale de Rochefort, l’érudit curieux qui les sauvera de l’oubli et leur conférera la modeste immortalité que leur auteur espérait de l’impression.</p>



<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>1. Ces têtes ne se trouvent plus aujourd’hui à la bibliothèque.</p></blockquote>



<blockquote class="wp-block-quote ensavoirplus is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>Les éditions Atlantique ont fait paraître&nbsp;<a href="https://editionsatlantique.com/index.php?id_product=38&amp;controller=product">La Perle d’Estrémadure. Une histoire de l’île de Ré</a>, par Alberto Manguel avec les photographies de Thierry Girard.&nbsp;</p></blockquote>
<p></p><div class="qnimate-post-series-post-content"><div>Cet article fait partie du dossier <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/post-series/alberto-manguel-ecrivain-lecteur/">Alberto Manguel, écrivain lecteur.</a>.</div></div><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/lesson-de-voyage/">Lesson de voyage</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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