La passion d’un lecteur monogame

Face au port de La Rochelle, la salle patrimoine de la médiathèque Michel-Crépeau.

Du 21 au 23 octobre 2021 se tient à Poitiers un colloque avec Alberto Manguel à propos de son œuvre d’écrivain et de lecteur. L’Actualité Nouvelle-Aquitaine propose à cette occasion de publier au gré des semaines les articles de l’écrivain parus dans ses précédentes éditions. Le colloque est organisé par le laboratoire FoReLLIS, université de Poitiers, équipe B2 « Histoire et poétique des genres », programme « La lecture et les genres » (Alain Bègue, Séverine Denieul, Charlotte Krauss, Pierre Loubier et Antonia Zagamé). Pour consulter le programme des trois journées : Alberto Manguel, écrivain lecteur. La lecture, le livre, la bibliothèque.

Par Alberto Manguel Photos Marc Deneyer
Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf

Il est rare que soit donnée une explication satisfaisante à la relation entre deux êtres. L’appariement fortuit, en apparence, d’amants, d’amis, de compagnons de loisirs ou de collègues de travail dépend de facteurs trop complexes ou trop délicats pour notre compréhension ordinaire. Bouvard et Pécuchet, Don Quichotte et Sancho, Julien et Mathilde ne sont pas des couples évidents, et pourtant il est impossible de douter des liens qui les unissent. Moins évidentes encore sont les histoires d’amour entre les lecteurs et leurs livres. L’attachement de saint Augustin à l’énéide et celui de Jean Giono à Moby Dick ne peuvent en aucune façon être justifiés pleinement. Le hasard, des circonstances particulières, un goût personnel pour ceci ou cela, une nostalgie secrète ou une obsession cachée peuvent contribuer un peu à expliquer notre passion pour un livre ou un auteur et non un autre, mais derrière ces mouvements du cœur se trouvent des fils invisibles, tels ceux qui joignent dans le ciel certaines constellations.

Il ne faudrait donc pas s’étonner d’apprendre qu’un certain étudiant bourguignon de l’École normale âgé de dix-neuf ans, né en Saône-et-Loire en 1890, plutôt timide et réservé, s’éprit passionnément de l’œuvre irascible, véhémente dans ses prises de parti, virulente et irrépressible de Léon Bloy, qui n’était rien de tout cela dans sa vie privée. La question demeure néanmoins : pourquoi Bloy ?

Joseph Bollery1 découvrit Léon Bloy en 1909, dans ses Pages choisies de 1906, que lui avait recommandées un condisciple. Bollery se sentit «séduit par cette poésie intense et par ce style incomparable» et lut tout ce qu’il put trouver de cet étrange auteur. Il poursuivit sa lecture de Bloy au long de sa carrière d’enseignant, et durant la Première Guerre mondiale, qui fit de lui un grand mutilé. Après la guerre, il s’installa à La Rochelle où il fut secrétaire de police et, plus tard, officier de la police judiciaire, et finit par devenir le biographe de Bloy et l’un de ses critiques les plus lucides. Il mourut à La Rochelle le 13 avril 1967 avec, sans nul doute, un volume de son auteur préféré entre les mains. En 1969, la bibliothèque municipale de La Rochelle acquit des héritiers de Bollery la totalité de sa collection des œuvres de Bloy (ainsi que divers trésors, tels que les livres et papiers concernant Villiers de L’Isle-Adam). La bibliothèque y a ajouté d’autres trésors encore, en rapport avec ceux-là, dont le manuscrit autographe original de l’épopée byzantine, de Bloy, sous une ravissante reliure de René Kieffer ornée, en première de couverture, de quatre oiseaux entremêlés.

Sur Le Désespéré (1886), envoi de Léon Bloy à Henri Girard, comédien.

Jusqu’à la fin des années 1990, la bibliothèque de La Rochelle a occupé les locaux de l’ancien hôtel épiscopal, où elle était établie depuis la Révolution. Aujourd’hui, elle a été relogée dans la médiathèque Michel-Crépeau, un magnifique bâtiment moderne qui fait face aux tours et au port de La Rochelle. L’architecture intérieure suggère l’activité navale qui a fait la célébrité de la ville : salles de lecture agréables, vues splendides, générosité de l’espace dévolu aux collections prêtent à la bibliothèque l’atmosphère de l’intérieur d’un bateau et en font un lieu particulièrement propice à l’étude et à la consultation. Et des collections singulières, comme celle de Bollery, paraissent parfaitement à leur place dans cet endroit intime.

Quelques années après ses premières lectures, Bollery fit une conférence sur Bloy à l’Institut des conférences rochelaises. Le succès de cette conférence, que ses amis publièrent sous forme d’une petite brochure intitulée Un grand écrivain français méconnu, poussa René Martineau, un collègue de Bloy, à proposer à Bollery la direction d’une revue consacrée à l’œuvre de Bloy. La première livraison des Cahiers Léon Bloy parut en 1924 et la publication se poursuivit jusqu’en 1939, avec Bollery aux postes non seulement de directeur, mais aussi de secrétaire, rédacteur et correcteur.

À l’instar de ces amants qui, dans les romans de chevalerie, ne se trouvent jamais en présence de l’objet de leurs amours mais n’en connaissent que les œuvres ou les portraits, Bollery ne rencontra jamais Bloy. Ce n’est qu’après la mort de Bloy que Bollery fit connaissance de sa veuve, Jeanne Léon-Bloy, et, plus tard, de leur plus jeune fille, Madeleine. Ces contacts familiaux permirent à Bollery d’avoir accès aux manuscrits de Bloy, aux vingt-quatre volumes du journal inédit et à de nombreux autres papiers.

Des archives recopiées à la main

Grâce à son activité dans les Cahiers et à son amitié avec la famille de Bloy, Bollery put, au cours des ans, amasser abondance de documents. Il est émouvant de voir la collection constituée avec amour par un lecteur qui a, littéralement, grandi avec son sujet, suivant l’œuvre de Bloy de livre en livre et d’anecdote en anecdote, d’abord comme l’adolescent qui entrevoit quelque chose dont il ne peut tout à fait comprendre l’attrait et puis, à la fin, comme l’érudit capable d’analyses et de

Grâce à son activité dans les Cahiers et à son amitié avec la famille de Bloy, Bollery put, au cours des ans, amasser abondance de documents. Il est émouvant de voir la collection constituée avec amour par un lecteur qui a, littéralement, grandi avec son sujet, suivant l’œuvre de Bloy de livre en livre et d’anecdote en anecdote, d’abord comme l’adolescent qui entrevoit quelque chose dont il ne peut tout à fait comprendre l’attrait et puis, à la fin, comme l’érudit capable d’analyses et de jugements exacts. Malheureusement, Bollery n’était pas riche et il lui fut impossible d’acheter nombre des documents qui lui passèrent entre les mains. Faute de quoi, avec une remarquable piété, Bollery recopia, à la main, beaucoup de ces écrits : journaux, notes, lettres, textes littéraires. Grâce à sa connaissance approfondie de l’œuvre et de la vie de Bloy et à ces archives recopiées (ainsi qu’à plusieurs documents originaux : différentes épreuves de la deuxième édition de La chevalière de la mort, de Bloy, les épreuves corrigées de trois volumes du journal, des quantités de lettres), Bollery réalisa une colossale biographie de son héros littéraire, en trois volumes qui furent publiés par Albin Michel entre 1947 et 1954.

Épreuve corrigée d’un chapitre de La Chevalière de la mort, 1896 (Ms 2738).

«Ça pue le bon dieu ici !»

Nous ne pouvons que tenter d’imaginer ce que pouvait ressentir le sobre Bollery lorsqu’il parcourait, par exemple, les notes jetées au hasard par Bloy – idées pour des essais, injures originales, aphorismes et équivalents, contre la fausse piété, l’hypocrisie bourgeoise, le journalisme corrompu, l’avidité mercantile – comme celles-ci, copiées d’un manuscrit de Bloy datant de 19042 :

Manger de l’argent
La justice et la miséricorde sont identiques
«Si je n’aime rien, je ne suis rien» – réponse d’une prostituée se justifiant à son maquereau.
Ça pue le bon Dieu ici !
Araignée de pissotière.
Je ne comprends pas qu’une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.
Dans la nuit noire, sur une table noire, une fourmi noire, Dieu la voit et l’entend.
Il y a dans le département de Tarn-et-Garonne une commune qui se nomme Notre-Dame des Misères.
Le Démon est un sentimental.
Goût de Napoléon pour l’imparfait du subjonctif.
Partout où il y a un imbécile, il y a du danger.
Pour montrer le mal avec précision, avec une exactitude rigoureuse, il est indispensable de l’exagérer.

Une dizaine d’années environ après que Bollery était tombé amoureux de l’œuvre de Léon Bloy, l’un de ses contemporains d’outre-Atlantique, aussi timide et réservé que l’avait été Bollery, lut les livres avec une ferveur égale quoique sans le désir de collectionner matériellement les manuscrits. Jorge Luis Borges, en Argentine, découvrit Bloy et écrivit à son sujet, et quelque chose de ce que Borges pensait de Bloy pourrait expliquer la passion de Bollery : «Peut-être le sédentaire et pusillanime Léon Bloy se métamorphosa-t-il en deux êtres irascibles : le franc-tireur Marchenoir, terreur des armées prussiennes, et l’impitoyable polémiste que nous connaissons et qui, pour les générations actuelles, est sans doute le véritable Bloy. Il forgea un style incomparable qui, selon notre état d’âme, peut sembler insupportable ou magnifique… en tout cas, un des plus vigoureux de la littérature.» Il est possible que Bollery ait perçu dans cette créature double un reflet de sa propre personnalité non réalisée, soldat blessé et silencieux érudit.

Dans le cercle de Léon Bloy

En réalité, c’est dans son activité de lecteur de Bloy (et de ses contemporains car, pour l’amour de son écrivain préféré, il avait étendu son intérêt à tous ceux qui faisaient partie de l’entourage de Bloy) que Bollery atteignit à une sorte de modeste célébrité. La plupart des dictionnaires français de biographies, ignorant inconsidérément Bollery et ses travaux, ne lui accordent qu’une vague immortalité par procuration, associée à l’écrivain qu’il lut et soutint avec une telle fidélité. Il en fut d’autres, assurément, qui de temps à autre attirèrent l’attention de Bollery au dehors de ce cercle, mais ce n’étaient que des intérêts nocturnes, passagers, qui au matin avaient perdu à ses yeux toute importance. Bollery était cette rareté suprême dans l’univers des livres : un lecteur monogame.

Borges a fait la liste des dégoûts universels et contradictions impartiales de Bloy : «Il exécra tout autant l’Angleterre – qu’il surnomma “l’île infâme” – que l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis. Inutile d’ajouter qu’il fut antisémite, bien que l’un de ses livres les plus admirables s’intitule Le salut par les juifs. Il dénonça la perfidie italienne, appela Zola “le crétin des Pyrénées”, injuria Renan, France, Bourget, les symbolistes et, d’une façon générale, le genre humain.» Assurément, une telle verve doit faire exulter un homme timide.

Vers la fin de sa vie, Borges devait observer que «un écrivain écrit ce qu’il peut ; un lecteur lit ce qu’il veut», oubliant peut-être que ces mots étaient une variante d’une observation de Bloy : «Le talent fait tout ce qu’il veut, le génie ce qu’il peut», que Bollery avait dûment recopiée. Sans doute cette liberté talentueuse était-elle ce que Bollery cherchait, et avait trouvé, en lisant Léon Bloy.

1. Annick Bernard, «Le Fonds Bollery de la Bibliothèque municipale de La Rochelle», Bulletin du bibliophile, 1981.
2. Léon Bloy, «Carnet vert». Copie dactylographiée par Joseph Bollery d’un manuscrit inédit (ms 2806).

Les éditions Atlantique ont fait paraître La Perle d’Estrémadure. Une histoire de l’île de Ré, par Alberto Manguel avec les photographies de Thierry Girard. 

Cet article fait partie du dossier Alberto Manguel, écrivain lecteur..
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