Rosa Bonheur, artiste et sœur d’artistes

Rosa Bonheur, Labourage nivernais, Salon de 1849, 1,34m x 2,6m, Musée d’Orsay, Paris.

Par Morgane Glevarec

Rosa Bonheur est une figure incontournable pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’art du xixe siècle : une femme artiste non-conformiste qui a su se faire une place au sein du traditionnel panthéon masculin. Alors que son nom était connu de tous de son vivant, rares sont ceux aujourd’hui qui s’en souviennent. Plus oubliés encore sont les frères et la sœur de Rosa Bonheur, également artistes.

La fratrie Bonheur (de gauche à droite) : Auguste, Juliette, Isidore et Rosa. Photo André-Adolphe-Eugène Disdéri, avant 1889.

Rosa, Auguste, Isidore et Juliette Bonheur sont tous élèves de leur père, Raymond Bonheur, peintre mais sans grand succès. Il leur apprend ainsi à dessiner puis à peindre, en suivant des enseignements très académiques. Rosa Bonheur s’en écarte cependant : suivant sa passion d’enfant, elle choisit de représenter le monde animal, choix inhabituel pour l’époque. Pour une raison encore difficile à préciser, ses frères et sa sœur s’orientent vers les mêmes sujets. Un élément distingue cependant Rosa et Isidore Bonheur du reste de leur fratrie puisque leur pratique de la peinture est rejointe par celle de la sculpture.

Entre peinture et sculpture, le cœur balance

Si pendant leur apprentissage, le frère et la sœur s’intéressent à ces deux techniques en parallèle, un choix s’impose au début de leur carrière. Pour son premier Salon en 1848, Isidore Bonheur expose le même sujet en peinture et en sculpture, Un Cavalier africain attaqué par une panthère, laissant les critiques juger de son talent dans chacune des deux catégories. Il choisit finalement de devenir sculpteur, scellant par la même occasion le destin de sa sœur. En effet, à partir de cette date, Rosa Bonheur s’écarte de cette technique, pour une raison qu’elle confie à sa biographe Anna Klumpke quelques années plus tard :

« Parce que quand j’ai vu que mon frère Isidore avait du talent pour la sculpture je n’ai plus exposé au Salon pour ne pas entraver sa carrière. »

(Feuillet isolé, ayant possiblement appartenu à Anna Klumpke, c. 1898, Archives du château de Rosa Bonheur, C 0750 01)

Un noble choix pour l’aînée de la fratrie, mais qui ne semble pas avoir été si facile pour autant. À la fin de sa vie, Rosa Bonheur avoue avoir « souvent regretté de n’avoir pas suivi la même voie que lui [Jean-Léon Gérôme, NDRL], qui a mené de front peinture et sculpture ».

Isidore Bonheur (1827 – 1901), vers 1870.

Deux chemins d’artiste

Les deux artistes ne partageant ainsi plus les mêmes techniques, empruntent également des parcours différents. Si lors de ses premières années de carrière, Rosa Bonheur est considérée comme une gentille jeune fille peignant des tableaux mièvres et sentimentaux, elle se révèle rapidement être une peintre talentueuse et ambitieuse. En 1848, elle expose son premier chef‑d’œuvre, le Labourage nivernais, suivi par un second en 1855, le Marché aux chevaux de Paris. Des tableaux de grandes dimensions qui captivent la critique et les contemporains de l’artiste. Son nom traverse d’abord la Manche puis l’Atlantique, fait plus que rare à l’époque. Le 10 juin 1865, elle devient la première femme artiste à recevoir la Légion d’honneur, reconnaissance que l’Impératrice Eugénie tenait à lui remettre en main propre, souhaitant montrer à tous que « le génie n’a pas de sexe ».

Rosa Bonheur, La Foulaison du blé en Camargue, 1864–1899, Musée des Beaux-Arts, Ville de Bordeaux.

Isidore Bonheur semble être resté dans l’ombre de cette renommée. Il expose lui aussi au Salon, d’ailleurs plus souvent et plus longtemps que sa sœur, mais ne parvient pas à captiver le public de la même manière. Il se construit une carrière modeste, recevant quelques récompenses et quelques commandes, notamment celle du sultan turc Abdulaziz pour le palais de Beylerbeyi. En raison de l’intérêt limité dont il fait l’objet, il est aujourd’hui difficile de retracer exactement sa vie.

Cette différence contrastée entre les carrières des deux artistes ne semble pourtant pas avoir envenimé leur relation, comme le révèle une lettre qu’Isidore adresse à Rosa Bonheur le 31 décembre 1892 :

« Je pense d’ailleurs que tu ne seras pas fâchée de voir arriver à bord de ton navire isolé dans les mers glacées de la saison, des nouvelles de tes oiseaux du dimanche puisqu’ils ne viennent pas d’eux-mêmes. Et puis, vois-tu ma vieille sœur, en vieillissant on n’est pas fâchés de se serrer un peu les uns contre les autres, ne serait-ce que pour se réchauffer le cœur et ne pas trop s’apercevoir du vide. »

(Lettre autographe signée d’Isidore Bonheur à Rosa Bonheur, 31 décembre 1892, Archives du château de Rosa Bonheur, C 0166–04-01 et C 0166–04-02)

Collaboration posthume

À la mort de Rosa Bonheur, Isidore se propose d’ailleurs pour aider à la réalisation d’un monument célébrant sa sœur illustre, sans montrer signe de jalousie. Il agrandit pour l’occasion une sculpture que la peintre avait fait dans sa jeunesse, et traduit en relief les œuvres phares de cette dernière. Un Taureau marchant surplombe l’ensemble, accompagné de quatre plaques en bronze : le Labourage nivernais, le Marché aux chevaux et le Roi de la forêt sont passés par le ciseau d’Isidore Bonheur, rejoint par un portrait de l’artiste défunte réalisé par Hippolyte Peyrol fils.Le monument est inauguré à Fontainebleau le 19 mai 1901 mais ne reste en place que peu de temps : il est détruit en 1941, les éléments en bronze sont refondus pour aider l’effort de guerre.

Le monument à Rosa Bonheur, érigé en 1901 à Fontainebleau (Seine-et-Marne), détruit en 1942. Carte postale vers 1920, photographe inconnu. La statue est un agrandissement d’une statuette réalisée par Rosa Bonheur.

Cette disparition reflète le destin que les deux artistes rencontrent à leur mort : le nom de Rosa Bonheur devient le souvenir d’une peintre illustre tandis que celui d’Isidore Bonheur glisse doucement dans l’oubli.

Pour en savoir plus
Anna Klumpke, Rosa Bonheur : sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion, 1908.

Philippe Luez (dir.), Rosa Bonheur et sa famille : trois générations d’artistes, [exposition, Musée de Port-Royal-des-Champs, Magny-les-Hameaux, 7 avril — 25 juillet 2016], Paris, Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2016.

Cet article a été réalisé lors d’un séminaire de médiation et d’écriture journalistique dans le cadre du master histoire de l’art, patrimoine et musées de l’université de Poitiers.

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