Denis Richard — Sur la disparition des insectes

Aromie musquée. Photo Vincent Albouy.

Entretien par Anaëlle Quiertant

Vincent Albouy, entomologiste, Denis Richard, pharmacien et auteur naturaliste, et Pierre-Olivier Maquart, entomologiste, cosignent aux éditions Ulmer L’adieu aux insectes ? Proposant une synthèse d’études scientifiques menées sur la disparition des insectes et des témoignages d’entomologistes ayant observé ce phénomène dans nos régions, cet ouvrage met en exergue un sujet jusqu’alors encore peu évoqué auprès du public.

Pourquoi un tel livre avec Vincent Albouy et Pierre-Olivier Maquart ?

La disparition des insectes, les entomologistes en font le constat depuis des années. Cependant, tout s’est précipité à la suite de l’annonce faite en 2018 dans les grands médias d’une étude montrant une réduction dramatique du nombre des insectes volants dans certaines réserves d’Allemagne. Cette étude est en fait une parmi de nombreuses autres, toutes alarmantes. Pour nous, le temps était venu de tenter de faire passer un message, d’où ce livre, qui est à la fois un constat, un pamphlet, et aussi un panorama des problèmes à l’origine de la raréfaction des insectes, qui ne concernent évidemment pas que ces animaux.

Environ 80 % des insectes auraient disparu en trente ans. Quelles en sont les causes ?

Parlons plutôt de raréfaction ! Ce chiffre issu d’une publication illustre une réalité dans un site donné et ne peut bien sûr être extrapolé tel quel à d’autres situations. Cette raréfaction varie selon les habitats, les pays, les groupes d’insectes, etc. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il y a un effondrement plus ou moins massif des populations d’insectes dans tous les milieux, dans toutes les régions où elles font l’objet de suivis. Même les études réalisées sous les tropiques montrent, toujours à peu près pour les mêmes raisons, une disparition des insectes. Tout ceci est particulièrement préoccupant. Plus qu’au changement climatique, ce phénomène est avant tout lié à l’imprégnation des milieux terrestres et aquatiques par des produits phytosanitaires (insecticides, herbicides, etc.) toxiques et rémanents, par des engrais azotés perturbant la flore et donc les insectes qui y sont associés, à la destruction des habitats par l’agriculture, les élevages et la sylviculture intensifs, à l’artificialisation et l’urbanisation des milieux par les activités humaines. Cela aboutit à la raréfaction puis à la disparition silencieuse d’un très grand nombre d’espèces, en particulier les plus spécialisées au plan écologique, et à l’amenuisement des populations des espèces jadis les plus banales. Bien évidemment, des mouches, des moustiques, on en aura toujours et il ne faut pas se fier à certaines observations ponctuelles. Les guêpes, par exemple, ont été abondantes en France cet été, en raison d’un hiver peu rigoureux et du calme associé au confinement. Cela pourrait suggérer que les insectes sont plus nombreux, que leurs populations sont plus dynamiques, mais il n’en est rien lorsque l’on considère la situation avec objectivité. Tous les témoignages de naturalistes ayant connu les populations d’insectes des années 1950, 60 et 70 le confirment.

Papillon Apollon. Photo Vincent Albouy.

Quelles sont les principales catégories d’insectes concernées ?

Les catégories les plus touchées sont les plus spécialisées au plan écologique. Les études ont porté avant tout sur les papillons, notamment les papillons de jour qui sont des insectes populaires ayant donné lieu depuis des dizaines d’années à d’innombrables observations, mais aussi sur des sauterelles et criquets, sur des coléoptères, etc. Mais on peut imaginer que si les populations des espèces que nous connaissons le mieux, qui sont le plus visibles, s’effondrent, toutes celles qui sont plus discrètes régressent de la même façon et pour les mêmes raisons. La disparition de coléoptères minuscules n’est pas évidente à constater, mais ils sont également victimes des pesticides, de la diffusion des engrais azotés dans tous les habitats, de la disparition et de la pollution des milieux aquatiques, du saccage des forêts remplacées par des « cultures d’arbres », etc.

Quelles sont les conséquences générales pour la faune, la flore et l’humain ?

Les conséquences sont immenses dans la mesure où les insectes constituent l’essentiel, en milieu terrestre, du règne animal macroscopique. Leur disparition prive la nature et donc l’homme d’un grand nombre de services comme la pollinisation, le nettoyage des milieux par le recyclage des cadavres, des excréments, etc. Cela fait aussi disparaître une grande diversité génétique et un potentiel biologique largement mis à profit dans la création de nouvelles bio-technologies entre autres. Et puis, les insectes constituant un groupe essentiel dans le milieu naturel, leur raréfaction met en péril les oiseaux insectivores ainsi que tous les animaux de la chaîne alimentaire dont ils sont un maillon : une fois que les insectes disparaissent, tous les animaux qui eux-mêmes s’en nourrissent disparaissent également. Et inversement, certains organismes peuvent pulluler parce que les insectes n’en contrôlent plus les populations.

De quelle manière pourrait-on provoquer une prise de conscience ?

Au-delà des observations des naturalistes, la prise de conscience de la population générale reste difficile. Beaucoup de gens ont d’autres préoccupations dans le contexte social que l’on sait et, indépendamment, dans un monde anthropocentrique et promouvant comme valeur unique ou presque l’impératif économique. Ensuite, on n’enseigne plus les sciences de la nature comme on en faisait auparavant. Sans forcément s’y intéresser spécialement, mes grands-parents, mes parents savaient reconnaître telle ou telle espèce d’insecte et connaissaient les grandes lignes de leur évolution, de l’œuf au papillon. Ils ne se contentaient pas de dire « un papillon », ils disaient « un paon-du-jour », « une piéride », « un machaon », « une cétoine » : bref, ils nommaient les êtres peuplant leur environnement immédiat. Il y avait un réel savoir populaire sur les insectes, les animaux comme les plantes d’ailleurs, alors que les connaissances dans ce domaine des générations actuelles sont d’une vacuité effarante et dramatique. Pour notre société, la nature est un produit de consommation de masse, comme en témoignent des jeux type Koh-Lanta, la multiplication des activités lucratives organisées en montagne, là où les gens savaient jadis apprécier la sérénité d’une simple randonnée sans avoir toujours besoin d’être « coachés » ou de trouver des animateurs qui imaginent pour eux ce qu’ils doivent faire… Bref, il faudrait réhabiliter ce type d’enseignement. Il faudrait aussi assumer des mesures bien plus drastiques et donc sûrement impopulaires dans le domaine environnemental. En particulier, s’imposerait un contrôle effectif de l’usage agricole des pesticides et des produits phytosanitaires. Cela semble toutefois mal parti, pour le moins, lorsque l’usage des néonicotinoïdes est ré-autorisé en France pour « sauver » la filière de la betterave sucrière ! Il est certain que tant que les politiques porteront un regard complaisant sur de telles pratiques, ou changeront à ce propos de discours selon les opportunités, et tant que l’on cèdera aux pressions du lobby de l’agriculture intensive on ne pourra rien espérer de mieux !

Prairie du Lubéron voisine d’un champ traité de façon intensive. Photo Gilles San Martin.

Comment pourrait-on convaincre les agriculteurs de travailler en respectant la protection de la biodiversité ?

Pour certains d’entre eux, il y a une volonté forte, un passage aux actes et de réelles réussites. Ils sont même finalement nombreux à pratiquer une culture respectueuse de leurs terres et donc de notre terre à nous tous. Quant aux autres, ceux de l’agriculture intensive, enfermés dans un système de pensées rétrograde, je pense qu’ils ont une certaine conscience du problème, mais comme il leur est difficile de faire leur propre révolution et de prendre du recul sur leurs pratiques. Il ne sert à rien de supporter des filières agro-alimentaires au détriment de la nature. Ma position personnelle, c’est que la nature et sa richesse est à tous et qu’ils ne sont que les dépositaires fugaces de parcelles destinées à la culture ou à l’élevage : tous ceux qui vivent de la terre, ce terme étant entendu au sens large, ont ainsi une responsabilité importante au présent et surtout pour le futur. Je dirais la même chose pour la filière bois. La « culture » des arbres telle qu’elle se pratique majoritairement n’est pas compatible avec une saine gestion de la biodiversité du milieu forestier… Les « usines à bois » que sont devenues certaines forêts sont un non-sens écologique mais elles satisfont ceux qui considèrent que les surfaces plantées d’arbres sont des objets d’intérêt économique.

Quelles mesures environnementales devraient être prises ?

Comme je vous le disais, contrôler l’usage des produits phytosanitaires et réduire drastiquement l’artificialisation des milieux. Pour des raisons économiques, nous l’évoquions, on autorise les producteurs de betteraves à employer des néonicotinoïdes. En effet, s’il n’y a pas tellement d’insectes qui butinent sur les fleurs de betteraves, ces néonicotinoïdes s’étendent partout autour des champs, imprègnent les plantes qui sont en bordure des zones cultivées, sont entraînés par les eaux vers les rivières et agissent partout à des doses infinitésimales en tuant les arthropodes et d’autres organismes ou en perturbant leur comportement. De très nombreuses études prouvent l’effet délétère de ces substances mais aucune ne prouve qu’elles apportent quoique ce soit à la biodiversité ! De plus, on ignore tout des effets des cocktails de pesticides, même en doses infinitésimales, sur les organismes vivants, y compris sur l’homme. Ces poisons très stables dans le temps constituent une véritable bombe à retardement pour la nature, et une arme destructrice à court terme pour les insectes, comme pour les animaux et les végétaux qui en dépendent, comme pour l’homme. Il faudrait aussi créer des zones de continuité entre les milieux naturels plus vastes qu’actuellement, ne pas laisser les réserves naturelles isolées géographiquement mais tenter de les faire se rejoindre, ménager de véritables corridors verts entre les régions, végétaliser « utile » les villes et ne pas confondre « bétonnage vert » et nature, sauvegarder des zones sans intervention humaine drastique, ce qui ne signifie pas sans y développer une économie ! Il y a de nombreuses activités et techniques possibles, notamment agricoles, qui sont respectueuses de la nature et qui concourent en créant ou maintenant des paysages diversifiés à une égale diversification des êtres vivants. Tout cela est affaire de mesure, de sensibilité et de bonne volonté !

Les évolutions technologiques ont apporté des possibilités de remplacement des fonctionnalités environnementales des insectes (exemple des drones pollinisateurs). Quelles sont les limites de ces remplacements ?

Cette idée me semble grotesque. Intéressant au plan scientifique pour ceux qui s’amusent à imaginer et concevoir ces dispositifs, ce genre de création est un reniement de la nature. Quel est l’intérêt d’utiliser ces technologies de remplacement quand on a déjà un service rendu spontanément par la vie ? La nature a sa poésie, sa beauté, ses mystères : tout ceci ne peut pas être remplacé par des machines aussi sophistiquées soient-elles !

Couverture de l’ouvrage. Illustrations Matt Dorfman.

Vincent Albouy, Denis Richard, Pierre-Olivier Maquart, L’adieu aux insectes ?, éditions Ulmer, 192 pages, 2020, 22 €

Denis Richard publie également avec Pierre-Olivier Maquart Il faut sauver nos insectes !, éditions Delachaux et Niestlé, 192 pages, 2020, 29,90 €

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