Rira bien qui rira le dernier

squelettes musiciens danse La danse macabre, squelettes musiciens. Reproduction d'une peinture murale (v.1500) de l'Église Saint-Germain de la Ferté-Loupière, Guyot Marchant.

Par Lison Gevers

Les études réunies dans Rire et dialogue examinent les usages plaisants du dialogue qui incitent au rire tels que la comédie, la conversation, la farce ou la satire sociale. Le regard croisé de spécialistes de périodes et approches diverses permet une analyse des mécanismes dialogaux du rire mais aussi de ce que le rire fait au dialogue. Ils explorent également les relations entre rire et sociabilité.

Le premier article par Gilles Col vise à proposer des pistes de réflexion pour décrire les mécanismes cognitifs et langagiers à l’œuvre dans le rire et le dialogue. Il explique que le rire dialogal met à mal «les routines cognitives» et repose sur le «décalage entre ce qui est attendu et ce qui est finalement construit», induisant une nouvelle perception.

Michel Briand, quant à lui, analyse les mélanges de tons, qui vacillent entre sérieux et drôle et qui impliquent une théâtralisation du dialogue.

«Ici, tu pourras rire sans fin» *

Les Dialogues des morts, de Lucien de Samosate, étudiés par Anne‐Marie Favreau‐Linder s’inspirent de la philosophie cynique, dont le memento memori. Les morts eux‐mêmes rient. Lucien chamboule les codes et se moque de ce qui devrait inspirer le respect. Il joue sur la surprise du lecteur. Rire plutôt que consoler est le remède qu’il propose à la mélancolie.

Le rythme du texte est abordé par le biais d’une interview imaginaire inventée par Ariane Eissen dans laquelle Giorgio Manganelli est l’interlocuteur de Phèdre dans ses fables. En effet, elle aborde le théâtre radiophonique dans lequel l’interprétation par les acteurs joue un rôle central.

Le rire renvoie nécessairement à une communauté, en d’autres termes à un cadre social de référence. On s’interroge donc sur la codification des formes acceptables du rire et sur leurs usages qui peuvent être socialement discriminants. Certains rires de théâtre sont proscrits par les théoriciens du genre, comme le dialogue à une voix, analysé par Bernard Faivre. Le rire féminin abordé par Jeanne Chiron est perçu comme une manifestation grossière du corps, indice d’immaturité ou preuve du mauvais fond humain. Cependant, le rire est aussi vu sous un jour plus positif, notamment dans les dialogues éducatifs des Lumières, évoquant «la pédagogie du sourire» qui peut s’inscrire dans ce que nous pourrions appeler la pédagogie attrayante. Elle explique que l’idée qu’il faudrait montrer la sagesse avec un visage riant est une très vieille idée abordée par de grands noms tels que Montaigne (Institution Oratoire), Érasme (Traité de l’éducation précoce et libérale des enfants) et Fénelon (Traité de l’éducation des filles). «Le rire est un instrument symbolique fort, servant à la revendication d’une éducation renouvelée […]».

Patricia Gauthier explique que le roman comique établit un rapport de connivence avec le lecteur.

Il n’y a pas que le rire, il y a aussi le sourire et Christine Kossaifi rapproche le sourire à une invitation à entrer dans le monde de la fiction bucolique.

«Rire est le propre de l’homme» **

Le rire peut aussi avoir une visée politique, philosophique ou morale. Par exemple, Voltaire utilise ce rire militant pour dénoncer les atrocités religieuses. En des temps de barbarie et de fanatisme, nous pouvons comparer historiquement les conditions d’exercice du rire d’après Dominique Bertrand. Mais dans un contexte de censure, la satire se cache sous un masque, stratégie utilisée par Lucien, Rabelais, Érasme et Voltaire notamment. La précarité de la force comique dépend de l’intelligence du rire pour se déployer «à une époque où l’esprit critique et le jugement indépendant font encourir des risques immenses», selon Bernd Renner.

La scène comique et le dialogue philosophique sont étudiés par Françoise Le Borgne dans Le Neveu de Rameau de Diderot, ouvrage qui peut se lire comme une interrogation sur la nature et les usages du rire.

La revue incite à s’interroger sur la langue en elle‐même, l’hypocrisie linguistique, mais aussi la capacité du rire à libérer l’individu de «toutes les confiscations institutionnelles», selon Jean Lecointe. Le rire pousse le dialogue à ses limites, désamorce les automatismes de pensée, tient à distance les normes sociales et favorise une expérience philosophique. Il peut aussi le subvertir radicalement et l’emmener à un point de rupture.

 

* Dialogue des morts, Lucien de Samosate
** Gargantua, François Rabelais

 

couverture de la revue la licorne 126

Rire et dialogue, La licorne 126, PUF, 22 €

 

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