Rencontres professionnelles – La face sombre de la mondialisation

Les damnés du low cost, documentaire d’Anne Gintzburger et Franck Vrignon, 52 min, 2014, prod. Chasseur d’étoiles / France Télévisions.

Dur­cisse­ment des con­di­tions de tra­vail, sous-trai­tance en cas­cade, man­que­ments aux règles de sécu­rité… L’évolution des sys­tèmes pro­duc­tifs et la recherche de bas coûts mod­i­fient con­sid­érable­ment le tra­vail des salariés, en par­ti­c­uli­er dans les pays émer­gents. Avec, comme con­séquence directe, des drames comme celui du Rana Plaza en 2013, au Bangladesh. Voici quelques thèmes abor­dés lors d’une journée d’étude organ­isée dans le cadre du fes­ti­val Filmer le tra­vail, le 1er févri­er 2016.

Par Clé­ment Bar­raud

«Un despo­tisme de marché.» C’est ain­si que l’économiste Thomas Coutrot décrit le régime néolibéral qui régit actuelle­ment les échanges mon­di­aux. «Il s’agit d’une firme néolibérale en réseau, avec à sa tête les marchés financiers dérégulés», estime-t-il. Une organ­i­sa­tion rad­i­cale qui, selon lui, induit des con­séquences néga­tives sur les salariés : indi­vid­u­al­i­sa­tion des car­rières, une mobil­ité imposée et la mon­tée de la pré­cari­sa­tion avec la mul­ti­pli­ca­tion des con­trats à courte durée et de l’intérim… Les con­di­tions de tra­vail, elles, se dégradent avec une inten­si­fi­ca­tion des rythmes. «On assiste à de nou­velles formes de sub­or­di­na­tion, avec des objec­tifs chiffrés indi­vidu­els et un con­trôle a pos­te­ri­ori par les résul­tats», pré­cise Thomas Coutrot.

Pour le chercheur, le sys­tème cap­i­tal­iste actuel favorise un phénomène de restruc­tura­tion per­ma­nente qui peut con­duire les salariés à «gliss­er» d’un niveau supérieur à un niveau inférieur. Quant à l’autonomie des tra­vailleurs, elle recule depuis la fin des années 1990 : «Il y a une nette diminu­tion des marges de manœu­vre, notam­ment pour les cadres et pro­fes­sions inter­mé­di­aires.» De manière plus glob­ale, la ten­dance est égale­ment à l’externalisation des ser­vices, pas seule­ment dans le privé puisque ce phénomène touche aus­si de plus en plus le secteur pub­lic. Mal­gré tout, l’économiste évoque quelques pistes pour endiguer ces phénomènes de dérégu­la­tion de l’économie : relo­calis­er la pro­duc­tion, redis­tribuer les richess­es…

La trans-nationalisation en cause

Le sys­tème mon­di­al­isé favorise la mul­ti­pli­ca­tion des entre­pris­es multi­na­tionales qui sont en con­cur­rence pour obtenir de nou­veaux marchés et rechercher des con­di­tions de pro­duc­tions plus avan­tageuses. Com­ment réguler cette trans-nation­al­i­sa­tion à l’œuvre ? Marie-Ange More­au, pro­fesseur de droit à l’université Lyon 2, rap­pelle que «la pro­tec­tion sociale est bien dif­férente selon les pays, car elle se con­stru­it au niveau nation­al. En France, elle est plus forte que dans d’autres pays. Lorsque le groupe Dis­ney a créé le parc Dis­ney­land à Marne-la-Val­lée, il a voulu impos­er son mod­èle de man­age­ment à l’américaine. Heureuse­ment, le min­istère du tra­vail s’y est opposé.» Si Marie-Ange More­au relève les dif­fi­cultés pour appréhen­der l’entreprise trans-nationale en réseau, «une hydre à mille têtes», elle note aus­si comme point posi­tif la pos­si­bil­ité «d’envoyer toutes les entre­pris­es trans-nationales présentes en Europe devant le juge européen». Un moyen de con­train­dre ces groupes à faire preuve de plus d’éthique et de suivi dans le proces­sus de pro­duc­tion.
Les dérives de cette trans-nation­al­i­sa­tion sont en effet apparues au grand jour en 2013, avec la cat­a­stro­phe du Rana Plaza, à Dha­ka, au Bangladesh. L’effondrement de cet immeu­ble où étaient entassées 4 000 per­son­nes, essen­tielle­ment des femmes qui tra­vail­laient pour des grandes mar­ques du tex­tile, est apparu comme le révéla­teur d’un sys­tème poussé à l’extrême. Le doc­u­men­taire Les damnés du low cost, de Anne Gintzburg­er et Franck Vrignon, revient sur les lieux du drame pour ten­ter d’identifier les raisons de cet acci­dent, qui a causé la mort de 1 135 per­son­nes. Pro­jeté au cours de cette journée de ren­con­tres pro­fes­sion­nelles, le film revient notam­ment sur les con­di­tions de tra­vail haras­santes de ces ouvrières de l’ombre, très mal payées. Out­re les rythmes effrénés aux­quels elles étaient con­fron­tées pour tenir les délais imposés par les mar­ques, le bâti­ment présen­tait des signes inquié­tants d’insalubrité.

Les damnés du low cost, documentaire d’Anne Gintzburger et Franck Vrignon, 52 min, 2014, prod. Chasseur d’étoiles / France Télévisions.

Les damnés du low cost, doc­u­men­taire d’Anne Gintzburg­er et Franck Vrignon, 52 min, 2014, prod. Chas­seur d’étoiles / France Télévi­sions.

Un drame de la sous-traitance

Le doc­u­men­taire met en lumière les con­séquences de la poli­tique du low cost menée par les grandes enseignes occi­den­tales de vête­ments. Suite à l’émotion sus­citée par ce drame, cer­taines mar­ques ont été placées face à leurs respon­s­abil­ités vis-à-vis de leurs sous-trai­tants. En France, une propo­si­tion de loi a juste­ment été déposée par des députés sur «le devoir de vig­i­lance des sociétés mères et des entre­pris­es don­neuses d’ordre». Lors de la table ronde sur la sous-trai­tance et les risques du tra­vail dans les pays émer­gents, à l’issue du film, Cather­ine Coutelle, députée de la Vienne et sig­nataire du texte, a toute­fois regret­té que le pro­jet de loi ait «été décon­stru­it par le Sénat, et doit main­tenant revenir devant l’Assemblée nationale». Il vise à faire en sorte que les entre­pris­es trans-nationales soient respon­s­ables de leurs pro­pres sous-trai­tants. Ce qui per­me­t­trait de lim­iter les effets néfastes des «cas­cades de sous-trai­tance», comme le souligne Cyril Cosme, directeur du bureau de l’Organisation inter­na­tionale du tra­vail (OIT) pour la France.
Quelques mois après le drame, un fonds d’indemnisation des vic­times du Rana Plaza a été mis en place. Géré par l’OIT, il est doté de 30 mil­lions de dol­lars. Une pre­mière action en faveur des ouvri­ers avant de pou­voir impos­er aux entre­pris­es des con­trôles plus stricts des con­di­tions de tra­vail. Bernard Thibault, ancien secré­taire général de la CGT et représen­tant des tra­vailleurs à l’OIT, n’est pas opti­miste : «Les inspecteurs du tra­vail sont telle­ment mal payés qu’ils sont en majorité cor­rom­pus. Le Bangladesh est aux mains des grands groupes multi­na­tionaux.»

Les damnés du low cost, documentaire d’Anne Gintzburger et Franck Vrignon, 52 min, 2014, prod. Chasseur d’étoiles / France Télévisions.

Les damnés du low cost, doc­u­men­taire d’Anne Gintzburg­er et Franck Vrignon, 52 min, 2014, prod. Chas­seur d’étoiles / France Télévi­sions.

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