Danièle Linhart – Le management, du taylorisme à la «sur-humanisation»

Détail de l'affiche de Filmer le travail, dessin de Thomas Dupuis, éditions Flblb.

À l’opposé d’une ges­tion imag­inée par Tay­lor qui con­dui­sait les salariés à exé­cuter leurs tâch­es indépen­dam­ment de leurs savoirs, le man­age­ment mod­erne a pour objec­tif de pren­dre en compte la dimen­sion humaine des employés. Pour­tant, des simil­i­tudes per­durent dans la final­ité de ces deux organ­i­sa­tions du tra­vail. C’est la thèse de Danièle Lin­hart, soci­o­logue et direc­trice de recherch­es émérite au CNRS, invitée du fes­ti­val Filmer le tra­vail.

Par Clé­ment Bar­raud

Entre le tay­lorisme et un man­age­ment con­tem­po­rain plus soucieux du bien-être des salariés, a pri­ori peu de ressem­blances. «Il y a tout de même beau­coup de con­ti­nu­ité dans l’objectif d’une dom­i­na­tion et d’un con­trôle par les dirigeants», estime la soci­o­logue. Le pre­mier sys­tème a large­ment mar­qué le début du XXe siè­cle, inculquant la décom­po­si­tion des tâch­es, «mais surtout la robo­t­i­sa­tion de l’humain». Tay­lor, ce con­sul­tant issu d’une famille bour­geoise améri­caine, pense en effet que les salariés doivent utilis­er le moins pos­si­ble leurs con­nais­sances dans l’exercice de leur méti­er. «Selon lui, le savoir, c’est le pou­voir. Il estime que c’est une cat­a­stro­phe pour la nation améri­caine si on laisse le pou­voir aux ouvri­ers.»
Tay­lor imag­ine alors un sys­tème basé sur la sci­ence, qu’il con­sid­ère comme la seule manière effi­cace de pro­duire. «L’argument est impa­ra­ble parce que la sci­ence ne peut être qu’impartiale. Une organ­i­sa­tion sci­en­tifique est par essence neu­tre et pro­duc­tive, ce qui va même séduire la gauche : Lénine appli­quera le con­cept en URSS en 1920… Mais Tay­lor ne mon­tre pas que cela entraîne le dépouille­ment des savoirs des ouvri­ers», rap­pelle Danièle Lin­hart.
Pour ses chaînes de mon­tage, l’industriel Hen­ry Ford va égale­ment s’inscrire dans ce principe, avec l’objectif final que les salariés puis­sent acquérir du pou­voir d’achat et acheter les voitures qu’ils pro­duisent. Le «man­age­ment sci­en­tifique» imag­iné par Tay­lor appa­raît comme un pro­grès à cette époque, «mais sera con­testé en 1968», pré­cise la soci­o­logue. Les grèves mas­sives de mai ont une ampleur telle qu’un nou­veau mod­èle man­agér­i­al va voir le jour, à l’initiative du Con­seil nation­al du patronat français (rem­placé par le Medef en 1998). «La solu­tion du CNPR va être d’individualiser la ges­tion des salariés. On va voir appa­raître les horaires vari­ables, la poly­va­lence, l’individualisation des primes et des salaires, l’évaluation indi­vidu­elle chaque année. Tout cela va mod­i­fi­er les rap­ports au tra­vail et surtout bous­culer le col­lec­tif.»

Des salariés “engagés”

Nou­velle étape de la «comédie humaine du tra­vail» dépeinte par Danièle Lin­hart, l’effort con­duit par les entre­pris­es pour impli­quer chaque salarié dans son univers de tra­vail, le faire devenir «un mil­i­tant incon­di­tion­nel de la cause de son entre­prise». La chercheuse décrit «l’offensive idéologique» util­isée pour les con­va­in­cre. Vont se dévelop­per des «grands-mess­es», des ren­dez-vous pour faire par­ticiper les tra­vailleurs, mais aus­si des out­ils pour définir le salarié vertueux à tra­vers des chartes, des règles de vie… «Les entre­pris­es n’hésitent pas à met­tre en place une trans­ac­tion nar­cis­sique en dis­ant à leurs employés : “Vous allez vous révéler, vous épanouir, grandir avec nous.” À côté de cela, le rôle des direc­tions des ressources humaines est d’aider les gens à avoir l’esprit libre. Cer­taines sociétés pro­posent même des pro­grammes diété­tiques, des mas­sages, offrent des fleurs aux femmes d’employés qui doivent rester plus tard au tra­vail… L’objectif est qu’ils puis­sent s’engager à fond dans leur tra­vail», résume-t-elle.

Dans la lignée de la pen­sée tay­lo­ri­enne, le man­age­ment mod­erne cherche à effac­er l’expérience précé­dente des salariés, pour «anéan­tir tous les savoirs car là encore, le savoir fait peur aux dirigeants». Pour y par­venir, ils recourent mas­sive­ment aux restruc­tura­tions de ser­vices, aux mobil­ités, ce qui entraîne une perte de repères. «Les employés sont alors en sit­u­a­tion d’apprentissage per­ma­nent, dans une posi­tion de débu­tant.» La con­cur­rence en devient ren­for­cée et accentue l’individualisme, le repli sur soi. Con­séquence directe de cette stratégie man­agéri­ale à pre­mière vue plus humaine : la souf­france aug­mente, con­duisant par­fois au sui­cide. Une issue dra­ma­tique et le signe selon Danièle Lin­hart que, loin de toute idée de col­lec­tif, «le tra­vail devient désor­mais une épreuve soli­taire, où cha­cun ne pense qu’à lui…»

 

Affiche de Filmer le travail 2016, dessin de Thomas Dupuis, éditions Flblb.

Affiche de Filmer le tra­vail 2016, dessin de Thomas Dupuis, édi­tions Flblb.

Danièle Lin­hart a pub­lié récem­ment La comédie humaine du tra­vail, de la déshu­man­i­sa­tion tay­lo­ri­enne à la sur-human­i­sa­tion man­agéri­ale, Toulouse, édi­tions Erès, 2015, 158 p.

La mod­erni­sa­tion des entre­pris­es, Paris, La décou­verte, coll. Repères, troisième édi­tion, 2010, 128 p.

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