Pourquoi le 25 novembre est la journée internationale contre les violences faites aux femmes

Minerva Mirabal, collection de la famille Mirabal.

Par Héloïse Morel

« J’avais 4 ans quand Min­er­va, ma mère, a été assas­s­inée et 7 ans quand Manolo, mon père, l’a été à son tour. Mon enfance a été ter­ri­ble car à la mai­son la dis­cus­sion qui reve­nait sans cesse, c’était de savoir s’ils avaient été assas­s­inés. Ma grand-mère pater­nelle a par­cou­ru pen­dant 7 mois les pris­ons du pays pour retrou­ver mon père. […] Si je suis venue à Poitiers avec ma fille, c’est pour par­ler de Min­er­va Mira­bal et de ses sœurs qui ne reposent pas en paix. »

Minou Tavarez Mira­bal et sa fille Cami­la Rodriguez Tavarez racon­tent à deux voix leur his­toire famil­iale. Minou a fait des études de lin­guis­tique à La Havane à Cuba. Elle a ter­miné son troisième man­dat de députée en République domini­caine depuis le mois d’août 2016, elle est égale­ment la pre­mière femme à s’être présen­tée aux élec­tions prési­den­tielles de son pays. Cami­la con­naît bien Poitiers où elle a suivi un cur­sus de Sci­ences Po en 2011. Son engage­ment l’amène aujourd’hui à tra­vailler à Oxfam en République domini­caine. Le sens du poli­tique est omniprésent chez ces deux femmes, héri­tières de ces com­bats poli­tiques.

Camila Tavarez Rodriguez et Minou Tavarez Mirabal, le 13 octobre 2016 à l'Espace Mendès France. Photographie de la Maison des Sciences de l'Homme et de la Société.

Cami­la Rodriguez Tavarez et Minou Tavarez Mira­bal, le 13 octo­bre 2016 à l’Espace Mendès France. Pho­to Samuel Pivette (Uni­ver­sité de Poitiers).

Résister et construire

En République domini­caine, cela fait dix ans que Minou Tavarez Mira­bal se bat, avec d’autres, pour faire recon­naître le fémini­cide comme un crime en tant que tel. Les qua­tre sœurs Mira­bal dont la mère de Minou sont les papil­lons (Las Mari­posas), sym­bole encore aujourd’hui de la lutte con­tre le dic­ta­teur Rafael Tru­jil­lo qui imposa sa ter­reur de 1930 à 1961. « Avec mon père Manolo Tavarez, Min­er­va a fondé le plus grand mou­ve­ment de résis­tance dans une dic­tature où c’était impos­si­ble. Ils ont mené et théorisé un mou­ve­ment poli­tique qui s’appelait “mou­ve­ment révo­lu­tion­naire du 14 juin” en hom­mage à une ten­ta­tive d’insurrection des révo­lu­tion­naires afin de faire tomber Tru­jil­lo. » Il exis­tait des grou­pus­cules internes de résis­tance à la dic­tature mais le mou­ve­ment mené par Min­er­va et Manolo était le pre­mier de cette enver­gure dans le pays.

Les sœurs Mira­bal ont toutes eu accès à l’éducation, Min­er­va était avo­cate mais elle ne put jamais pra­ti­quer. Dans sa quête du pou­voir, Tru­jil­lo voulait tout pos­séder… les femmes aus­si. En 1949, lorsqu’il ren­con­tra la belle Min­er­va Mira­bal, il déci­da qu’il l’aurait !

Gifler le dictateur

Il fai­sait tout pour la con­quérir, jusqu’à l’événement qui devint un mythe dans le pays. « Ma mère a mis une gifle à Tru­jil­lo en plein milieu de la piste de danse. Elle a refusé publique­ment le dic­ta­teur face à une avance sex­uelle mais c’était surtout un refus poli­tique. Pen­dant qu’ils dan­saient, il lui a demandé si elle était en accord avec son régime. Elle lui a dit non. Alors il lui a demandé “et si j’envoie tous mes assis­tants pour te con­quérir ?”, et elle a répon­du “et si c’est moi qui les con­quiert ?” Il y a eu 30 000 à 50 000 assas­si­nats pen­dant les trente années de dic­tature, sans compter les assas­si­nats à car­ac­tère eth­nique con­tre les Haï­tiens. On par­le de 70 000 assas­si­nats pour un pays qui n’avait même pas trois mil­lions d’habitants. » C’était la pre­mière fois qu’une telle résis­tance publique avait lieu. Elle a quit­té la soirée alors qu’il fal­lait atten­dre que le dic­ta­teur quitte le lieu pour pou­voir par­tir.

C’est suite à ce refus pub­lic que Min­er­va a été inter­dite d’inscription à l’université et lorsqu’elle finit par s’inscrire et obtenir son diplôme d’avocat, Tru­jil­lo refusa de le lui remet­tre. De 1949 à 1952, elle fut per­sé­cutée, enfer­mée trois fois et fut assignée à rési­dence.

Manolo Tavarez et Minerva Mirabal lors de sa remise de diplôme d'avocate. Collection de la famille Mirabal.

Manolo Tavarez et Min­er­va Mira­bal lors de sa remise de diplôme d’avocate en 1957 à Saint Domingue. Col­lec­tion de la famille Mira­bal.

« Les bras hors de ma tombe »

« Tout le monde dis­ait à ma mère : “Tru­jil­lo va vous assas­sin­er”, tout le monde le dis­ait, ce n’était une sur­prise pour per­son­ne. Plusieurs per­son­nes ont essayé de la prévenir, elle répondait tou­jours qu’il n’avait pas le courage de l’assassiner “mais s’il m’assassine, je sor­ti­rai mes bras de ma tombe et je serai encore plus forte”. Et si nous sommes ici aujourd’hui, c’est la preuve qu’elle a été plus forte. »

En 1959, les mem­bres du mou­ve­ment révo­lu­tion­naire furent empris­on­nés, ils étaient 400 jeunes de familles puis­santes, cer­tains d’entre eux étaient les enfants des fonc­tion­naires du régime. « Min­er­va, Patria, Maria Tere­sa ont été libérées pour être assas­s­inées, on leur avait dit qu’il y aurait trop de réper­cus­sions s’ils les tuaient en prison. Le 25 novem­bre 1960, alors qu’elles rendaient vis­ite à leurs maris en prison, leur voiture fut arrêtée par des mem­bres de la sécu­rité du régime. Elles furent tuées à coups de bâton puis replacées dans la voiture qui fut poussée hors de la route pour faire croire à un acci­dent. »

« Per­son­ne ne fut dupe. Ce crime a mar­qué les con­sciences des Domini­cains. À peine six mois après leur assas­si­nat, il y eut un soulève­ment et Tru­jil­lo fut exé­cuté (ajus­ti­ci­a­do). » Le reten­tisse­ment du crime des sœurs Mira­bal fut immense. C’est un crime poli­tique et un crime de genre : un fémini­cide. C’est la rai­son pour laque­lle, cette date cor­re­spond, depuis 1981 en Amérique latine, puis 1989 dans le monde, à la journée inter­na­tionale con­tre les vio­lences faites aux femmes.

Minerva Mirabal, collection de la famille Mirabal.

Min­er­va Mira­bal en 1946, col­lec­tion de la famille Mira­bal.

« Lorsque je suis née, la politique était là »

« Quand je regarde ce qui s’est passé depuis cette date, d’un côté et de l’autre de l’Atlantique, je peux con­stater qu’elles ne reposent pas en paix. » Pour autant, la députée ne dén­i­gre pas les avancées qui ont eu lieu. Pour­tant, elle ne peut pas fer­mer les yeux sur les chiffres des vio­lences faites aux femmes et sur les dif­fi­cultés pour une femme de faire de la poli­tique. Min­er­va l’a vécu avant elle, elle-même le vit, Cami­la égale­ment. « Aujourd’hui, si une femme peut et veut par­ticiper à la vie poli­tique, elle est con­fron­tée à de nom­breux défis dans le domaine de la poli­tique mais aus­si dans la société. Il s’agit de deux chemins à pour­suiv­re, celui de pou­voir accéder au pou­voir et celui de vouloir y accéder. »

« Cette lutte m’a tou­jours inspirée et m’a tou­jours accom­pa­g­née. Je suis très fière de cette his­toire. Pour autant, je don­nerai tout ce que j’ai pour avoir l’opportunité de partager, de con­naître, de vivre l’exemple de ma mère, de mon père, qui est égale­ment un héros nation­al. Rien ne com­pensera jamais cette perte. Je ne peux m’empêcher de me deman­der, lorsque je vois les défis que présen­tent actuelle­ment la démoc­ra­tie dans mon pays, qu’auraient fait Manolo et Min­er­va ? C’est ce à quoi je pense à chaque fois que je dois vot­er au par­lement. Cela m’a per­mis de tou­jours vot­er pour le peu­ple domini­cain. »

« Si on com­pare les avancées et les défis qui nous restent à relever, on voit que c’est une lutte qui est loin d’être ter­minée. Voilà pourquoi les sœurs Mira­bal ne reposent pas en paix. » Minou et Cami­la ont livré une démon­stra­tion clair­voy­ante, un réc­it famil­ial émou­vant et surtout, par un charisme atyp­ique, elles nous ont exhortées à deux voix à ne pas oubli­er et à pour­suiv­re et entre­pren­dre par les voies poli­tiques con­tre les vio­lences, pour l’égalité, con­tre les injus­tices, pour la vérité.

 

Quelques réalités des violences

2015, en France, 122 femmes ont été tuées par leur parte­naire ou ex-parte­naire. 217 000 femmes sont vic­times de vio­lences sex­uelles. 1 plainte sur 10 aboutit à une con­damna­tion. Au Mex­ique, chaque jour, 7 femmes sont assas­s­inées dans des cir­con­stances qui sont celles du fémini­cide. En République domini­caine, c’est en moyenne 200 femmes qui meurent tous les ans suite à des vio­lences de genre. « Lorsqu’il s’agit de morts, indique Minou Tavarez Mira­bal, je déteste par­ler de moyenne. Pour­tant, je n’ai pas d’autres recours. »

Le corps violenté des femmes

Cette ren­con­tre avec Minou Tavarez Mira­bal et Cami­la Min­er­va Rodriguez Tavarez a eu lieu le 13 octo­bre 2016 à l’Espace Mendès France de Poitiers. C’était à l’occasion d’une journée d’études sur le corps vio­len­té des femmes portée par un pro­gramme de recherche pluridis­ci­plinaire de la Mai­son des sci­ences de l’homme et de la société et de l’université de Poitiers. Une expo­si­tion inti­t­ulée « 1 femme sur 3 » pro­longe les man­i­fes­ta­tions sci­en­tifiques jusqu’au 15 jan­vi­er 2018 à l’Espace Mendès France.

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Le corps en lam­beaux, Vio­lences sex­uelles et sex­uées faites aux femmes, Press­es uni­ver­si­taires de Rennes, 2016, 416 p., 22 €. Cet ouvrage dirigé par Lydie Bod­i­ou, Frédéric Chau­vaud, Ludovic Gaus­sot, Marie-José Gri­hom et Myr­i­am Soria est le résul­tat d’un col­loque coor­don­né en 2014 par la MSHS de Poitiers.

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