Pietro Corsi : «La recherche existera toujours»

La Bibliothèque de l'université de Göttingen, estampe, 1740, Source : Gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, domaine public.

Extraits de la conférence «Quelles thématiques pour l’histoire des sciences ?» par Pietro Corsi, professeur emeritus d’histoire des sciences à la faculté d’histoire de l’université d’Oxford et directeur d’études à l’EHESS. Conférence donnée à l’occasion de la journée «L’histoire des sciences aujourd’hui» le 25 janvier 2019 dans le cadre des trente ans de l’Espace Mendès France.

Pietro Corsi. Photo DR.

Je ne suis pas optimiste sur notre profession, l’histoire des sciences. Elle se renferme dans des cercles de plus en plus étroits mais qui se veulent universels. Chaque petit groupe propose une nouvelle approche destinée à changer le destin à la fois de la discipline et de l’humanité toute entière. Chaque petit groupe constitue un réseau international d’alliances mais à l’intérieur sévit un provincialisme des plus poussés, […] une fermeture qui n’est pas seulement le résultat de la spécialisation. En histoire des sciences, on procède de cette façon depuis une quarantaine d’années. Rafael Mandressi, dans son magnifique mémoire d’égo-histoire pour son HDR (habilitation à diriger les recherches) auprès de l’EHESS, a écrit des pages que je ne pourrais pas même essayer d’imiter sur ces valses de modèles qui se succèdent l’un l’autre tous les trois ou quatre ans avec une accélération considérable. […] Le problème c’est que de plus en plus de collègues qui proposent un nouveau modèle épistémologique ou historiographique (ce qui est absolument légitime), affirment aussi qu’aucun autre modèle ne mérite notre attention, et que tout ce qui a été publié jusqu’à présent n’a aucune valeur, parce que supporté par une méthodologie superficielle, primitive, arriérée. […] Ce qui me préoccupe aussi, c’est le refus de se confronter à ce qui existe dans la littérature, même dans son propre sujet, à une époque où il est facilissime de trouver des renseignements immédiats sur toute publication, sortie partout dans le monde. Quand j’avais 20 ans, il fallait établir des stratégies pour savoir ce qui se publiait au niveau mondial. Par exemple, les articles d’histoire des sciences publiés dans les pays sous domination soviétique étaient résumés dans le bulletin signalétique du CNRS, section 522 – même si, il faut l’avouer, les résumés étaient tous les mêmes : «Marx et Engels ont dit : Darwin était un capitaliste…». On se pressait aussi à consulter les bulletins trimestriels de la Library of Congress, reçus par la Biblioteca Nazionale de Florence, qui enregistraient tous les livres achetés par, ou parvenus dans, toutes les bibliothèques américaines. Si un titre semblait intéressant, on entamait la pénible procédure de faire acheter le livre par quelque institution, et au bout de quelques mois on pouvait finalement savoir ce qu’il y avait dedans. Aujourd’hui, Internet permet l’accès à une quantité d’informations énorme même à des gens qui vivent dans des mondes complètement éloignés. Donc, la fermeture dans des petits cercles autoréférentiels est encore plus inexplicable et injustifiable. On pourrait même dire que la référence exclusive à une nouveauté méthodologique est parfois une excuse pour éviter de se confronter avec l’historiographie disponible. Dans certains cas, la fermeture est une forme de colonialisme culturel.

Des modes de pensée dominants

Les modèles épistémologiques qui prolifèrent sont aussi caractérisés par le fait qu’ils sont rarement heuristiques et souvent prescriptifs. Les nouveautés méthodologiques patrouillent les frontières de petits cercles et font en sorte que les fidèles restent fidèles à une hiérarchie interne susceptible de faire avancer leurs carrières. Les maîtres à penser pensent, les doctorants font le travail dans les bibliothèques : «J’ai mis quatre ou cinq élèves au travail», entend-on souvent répéter. Diriger un étudiant vers des thèmes de recherche est une chose, et fait partie de notre travail d’enseignants ; tout autre chose est de demander aux élèves de prouver une conclusion qui n’est pas la leur, au nom de l’universalité de la thèse du maître. L’histoire des sciences redevient ce qu’elle était sous l’empire de la philosophie des sciences : les articles étaient écrits pour ajouter un petit exemple confirmant que quelque grand nom de l’épistémologie avait raison. On voit parfois prévaloir une idée monarchique et féodale du travail intellectuel, qui en constitue la négation et la trahison. Un vrai département d’histoire des sciences est un département où les gens font les choses de manières différentes et autonomes. La richesse de nos études tient à la capacité de croiser plusieurs regards sur ce vaste territoire de questionnements et de thèmes qui constitue une riche famille de disciplines appelée, pour faire court, l’histoire des sciences et des techniques.

La salle de travail Labrouste à la bibliothèque nationale. Extrait de Voyage d’un livre à travers la bibliothèque nationale par Henri Beraldi, 1893. Source : Gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, domaine public.

Il faut dire aux jeunes collègues actifs dans nos disciplines de lire aussi autre chose, d’apprendre d’autres formes de connaissances historiques. Il faut comprendre qu’il y a des ailleurs, qu’on peut regarder les choses d’une façon différente. Les jeunes d’Oxford m’ont souvent exprimé leur étonnement en voyant des livres que j’amenais en classe publiés en Italie, en France, dans la République Tchèque. C’était pour eux une vraie découverte, parce que dans leurs manuels et ouvrages de référence tous les ouvrages en bibliographie sont en anglais. La justification qu’on donne en Angleterre et aux États-Unis c’est que les éditeurs imposent ça aux auteurs, mais ce n’est pas vrai. Si nous, les professeurs d’université, nous acceptons qu’un éditeur nous empêche de citer des livres qui ne sont pas écrits en anglais, nous avons déjà, si le paradoxe m’est permis, signé le pacte de fidélité au fascisme qui a jadis déshonoré l’académie italienne. Dans un ton moins dramatique, nous avons renoncé aux principes éthiques de notre travail.

La passion du savoir vaincra

Heureusement, personne n’a le pouvoir d’empêcher les gens d’aller à la bibliothèque. […] On ne peut pas retenir des jeunes qui se passionnent pour la recherche, des gens qui vont prendre pour eux le flambeau de l’histoire des sciences. […] La scholarship (vocation de chercheur) existe, elle existera toujours. Des femmes et des hommes ont fait de la recherche sous le régime de l’URSS, sous la papauté, sous le fascisme, et aujourd’hui même travaillent aux marges de la culture officielle. Voilà un motif de soulagement. Quand quelqu’un produit un travail vraiment remarquable, on le sait. On le voit. Même quand on nourrit les plus grands préjugés personnels contre quelqu’un, c’est impossible de ne pas reconnaître sa valeur. […] Le monde est plein de gens qui travaillent. Il y a partout une quantité remarquable de production de connaissances. Le problème c’est que souvent, dans les pays périphériques, on essaie de chanter la même chanson en vogue dans les capitales pour se faire remarquer, on a peur de l’isolement. C’est inévitable, c’est humain.

La Bibliothèque (salle de travail). Estampe de Gustave Doré, 1854. Source : Gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France, domaine public.

Mais quand même, les capitales et les penseurs d’État (ou aspirants à ce rôle) n’ont jamais eu et n’auront jamais une capacité de contrôle totale des disciplines. Il y a énormément de collègues qui étudient, écrivent, pensent. Ils sont prêts à avoir des carrières difficiles pour étudier les thèmes qui les intéressent et de la façon qu’ils pensent juste. Rien de plus mais rien de moins. C’est l’effet marginal sur lequel je compte énormément, et sur le fait que la scholarship a toujours existé et survécu. Elle s’est transformée bien sûr énormément, la figure même de l’historien est en train de passer, mais ça ne change pas la donne. Toujours, dans l’histoire institutionnelle des métiers intellectuels, des groupes ont essayé de dire «nous sommes la connaissance» : ils n’ont jamais réussi à convaincre ni l’histoire ni leurs contemporains. Bien sûr, si vous délimitez le monde du savoir à une vingtaine d’amis, vous allez sûrement devenir un maître à penser. Si ça vous plaît, c’est satisfaisant, et il est vrai que chacun a ses ambitions.

Promouvoir une conscience du débat

En tant qu’historiens des sciences, on ne doit pas seulement répondre aux demandes des concitoyens concernant telle figure ou telle «découverte», il faut aussi les solliciter, promouvoir une conscience critique. Le futur de l’histoire des sciences passe par des activités qui ne sont pas dirigées vers nous-mêmes. Notre public, il faut le chercher, le solliciter. Il faut être actif. J’ai toujours regretté que dans les librairies il soit difficile voire impossible d’avoir des sections d’histoire des sciences. C’est un petit peu de notre faute, en tant que professionnels de la discipline. […] Il y a vraiment des besoins de compréhension de la part d’un public vaste et varié auquel nous ne sommes plus capables de parler parce que nous employons une terminologie technique de plus en plus soi-disant sophistiquée, qui n’est pas compréhensible au-delà d’une secte d’initiés. Un langage technique dans lequel les savants puritains anglais du xviie siècle auraient vu une volonté d’ériger des barrières entre les connaissance et le peuple et de contribuer ainsi aux technologies de la subordination sociale.

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