Mis en cases, mis en cages

« Tombé dans l'oreille d'un sourd » d'Audrey Levitré et Grégory Mahieux, Steinkis, 2017.

Par Amina Tachefine

Enfant battu, violé, prostitué ou abandonné, comment est-il représenté dans la bande dessinée ? Auteur de la violence ou bien victime de celle-ci, l’enfant issu de famille dysfonctionnelle devient un personnage des récits graphiques. 

Le colloque « Enfants mis en cases » s’interroge sur le fonctionnement narratif et graphique de l’enfance irrégulière dans la bande dessinée. Divisé en deux temps, une première journée organisée par le laboratoire Criham, le réseau Régional de recherche Nouvelle Aquitaine sur la bande dessinée, et la MSHS, sous la coordination de Frédéric Chauvaud et Jean-Jacques Yvorel, a eu lieu le 21 octobre 2021 à la Maison des sciences de l’homme et de la société de Poitiers. Un deuxième volet est attendu le 11 mars 2022 à Angoulême.

Enfance et errance

Frédéric Chauvaud, enseignant-chercheur de l’histoire contemporaine à l’université de Poitiers, rappelle que les prémices de ces représentations datent de la Belle Époque et de l’entre-deux-guerres. Des caricatures dénoncent l’existence des centres pénitenciers juvéniles. L’histoire se souvient du scandale de la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, créée pour les « enfants perdus », où un jeune Marseillais mit fin à ses jours. Elle hérite du surnom de « bagne d’enfant ». Le regard change, l’opinion publique est choquée. Jadis, le pire crime possible était le parricide. Dorénavant, c’est le meurtre d’un enfant.

Cette rencontre est organisée en partenariat avec la Revue sur l’enfance irrégulière, dirigée par l’historien Jean-Jacques Yvorel. Son étude, toujours en cours, s’intéresse aux enfants vagabonds dans les romans graphiques, dont le rôle va au-delà de simple figurant. Il rappelle qu’au xixe siècle, le vagabondage était déjà un problème. La Petite Roquette, prison pour mineurs, accueillait les délinquants et les vagabonds. Dans son corpus constitué de 89 albums, il atteste d’une absence de personnage juvénile dans les bandes dessinées qui prennent pour décor les temps anciens et le Moyen Âge. L’errance est très souvent urbaine. La majorité de ces récits se déroulent au xixe siècle, à Londres. Il s’agit d’enfants des rues qui aident, par exemple, Sherlock Holmes dans ses aventures. En France, l’enfant vagabond tient de Gavroche. Le neuvième art porte un regard positif sur l’enfant vagabond. Victime, c’est souvent un personnage à la morale humaniste. 

Lorsqu’il s’agit de récit dystopique, l’enfant est rarement présent. Charli Sotto, doctorant à l’université de Poitiers, utilise des supports tels que Metropolis, Golden City et Transperceneige pour démontrer que l’enfant, s’il est représenté, est soit utilisé ou sur-protégé par les adultes. Dans un univers où la survie de l’humanité est menacée, l’enfance s’efface.

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Dessiner l’enfance irrégulière permet de témoigner de douleurs invisibles. Pour s’exprimer, l’enfant est obligé de passer par le vocabulaire des adultes. Pierre Dairon, enseignant en littérature française et francophone à l’université de Kenyon, Ohio, qui a fait ses études à l’université de Poitiers (maîtrise sous la direction de F. Chauvaud) s’appuie sur Ô vous, frères humains, dessiné par Luz, et Tombé dans l’oreille d’un sourd, de Grégory Mahieux et Audrey Levitré, afin de discuter de « l’aliénation par les mots et des mots ». Luz met en images le livre d’Albert Cohen, publié en 1972, où il raconte sa découverte de l’antisémitisme. Grégory Mahieux et Audrey Levitré, dans leur récit autobiographique, racontent le quotidien difficile de parents d’enfant sourd. Ces bandes dessinées sont dirigées par la volonté de parler du traumatisme afin d’aller vers la résilience. 

La brutalité des mots s’exprime par le dessin. L’insulte frappe littéralement le visage du petit Albert. « Page blanche, ma consolation, mon amie intime lorsque je rentre du méchant dehors qui me saigne chaque jour sans qu’ils s’en doutent », écrit Albert Cohen. Luz commence cet hommage par la représentation d’une page blanche. L’invisible devient descriptible. 

Dans Tombé dans l’oreille d’un sourd, l’enfant, « aliéné des mots », ne peut s’exprimer et peine à trouver sa place. Représenter la surdité et les difficultés propres aux enfants handicapés permet de redonner une voix à ces derniers. 

Personnifier la violence

La maltraitance des enfants était au cœur des discussions de la deuxième séance, présidée par Jean-Jacques Yvorel. Florent Perget, travaillant sur une thèse questionnant la place de la bande dessinée dans l’enseignement littéraire, est venue présenter l’œuvre d’Osamu Tezuka. Celui que l’on surnomme le père du manga a réalisé plus de 700 œuvres, telles que Astro Boy, Buddha ou le Roi Léo. Le mangaka a cependant réalisé des œuvres plus sombres et porteuses d’un message politique et d’une critique de la société.

Ayako d’Osamu Tezuka, Delcourt, 2018.

Ayako, réalisé en 1973–1974, est un manga divisé en 3 tomes. Celui-ci, inscrit historiquement dans le présent, décrit une famille malsaine qui sert de métonymie de la société japonaise d’après-guerre. Osamu Tezuka y critique le renfermement de celle-ci sur elle-même. 

Ayako Tenge, enfant issu de l’inceste et du viol du patriarche de la famille sur Sué, sa belle-fille, est par sa nature une menace à l’honneur de la famille. Celle-ci vit donc sa vie séquestrée, considérée comme morte par l’état-civil. L’enfermement de l’enfant permet d’invisibiliser l’horreur. La violence patriarcale s’exerce sur l’enfant, mais aussi sur les femmes et les jeunes filles, qui sont représentées au travers de personnages juvéniles ou infantilisés. Elles sont régulièrement humiliées, sexualisées et violées. L’utilisation des cases, de l’encrage de pages entières ou de la pluie renforce cette sensation d’enfermement sans échappatoire. La verticalité des traits, le cadrage et la représentation du corps d’Ayako emprisonnent un peu plus le personnage. 

Illustrer l’histoire

Le cloisonnement de l’enfant peut également être employé pour le protéger. Agnès Peysson-Zeiss, professeure à l’université de Bryn Mawr, en Pennsylvanie, présente Pour une couleur de peau, scénarisé par Christophe Edimo. L’histoire retrace le parcours d’une mère cherchant à protéger sa fille albinos d’un Cameroun où les superstitions servent de prétexte à la violence. Les albinos sont souvent accusés de porter malchance et se voient attribuer des propriétés magiques. D’autres bandes dessinées s’octroient la charge de démystifier l’albinisme. Dipoula, par Pahé, préfère discuter de ces violences par l’autodérision et la légèreté. Ces histoires permettent de se réapproprier le corps et de se réinscrire dans l’espace visuel.

Les chercheurs Pierre Éric Fageol, Frédéric Garan et Gilles Gauvin de l’université de La Réunion ont abordé l’enfance dans les récits de l’océan Indien. Ces sociétés sont marquées par le souvenir de la colonisation et de l’esclavage. Le dessinateur Téhem met en scène Tiburce, dans une série du même nom, un enfant réunionnais livré à lui-même. Il y traite des problématiques propres à l’île, et avec humour décrit la violence dont les enfants sont victimes et auteurs. Celle-ci y est normalisée. De nombreux bédéistes représentent les problèmes propres à l’océan Indien, tel que Franco Clerc dans Haza’Lahy, qui raconte le trafic d’organes à travers la mort d’un enfant. Les auteurs Pov et Dwa racontent dans Mégacomplots à Tananarive les ambitions estudiantines dans un Madagascar rythmé par les coups d’État à répétition. 

La représentation d’épisode historique majeur, tel que le scandale des enfants de la Creuse, de 1962 à 1984, où ont été déplacés des enfants réunionnais afin de repeupler des régions marquées par l’exode rural, permet de questionner l’identité de celle-ci. Piments zoizos. Les enfants oubliés de la Réunion de Téhem illustre cette quête d’identité par les personnages de Jean et Madeleine, envoyés en France par les services sociaux sous la promesse d’une vie meilleure. Le piment fait figure de madeleine de Proust. L’errance des enfants, ballotés de foyers en familles d’accueil, rend difficile la quête de soi et l’acheminement pour comprendre l’abandon.

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Depuis longtemps, la bande dessinée n’est plus seulement réservée à la jeunesse. Le récit graphique s’enrichit de plus en plus. Ses auteurs s’approprient ses codes, pour les défaire et les réinventer. Les historiens et les littéraires l’ont bien compris : la bande dessinée qui adopte une posture ethnographique, alternant regard interne et externe, permet de comprendre l’histoire et ses enjeux sociaux. 

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