Locus terribilis, terreur et conversion

Livre d'Heures à l’usage de Rome, 1513, Gilles Couteau (14..-1523 ?). Imprimeur parisien. Guillaume Eustache (14..-1538 ?). Libraire, juré de l’Université de Paris.

Par Marie-Anne Le Lannou

Le locus terribilis, appelé aussi locus horribilis, est un topos littéraire qui date de l’Antiquité. Il consiste en la représentation d’un lieu isolé du monde où un personnage se trouve seul en proie à une terreur profonde liée aux éléments qui l’entourent. Cet espace est généralement caractérisé par l’obscurité, un froid glacial ou au contraire une chaleur extrême, une végétation aride et parfois par la présence d’une faune hostile. Il est l’opposé exact du locus amoenus, topos littéraire bien plus connu, ce lieu plaisant propice à la rencontre amoureuse.

Quel usage est fait du locus terribilis dans le roman médiéval ? Exemple du Joseph en prose.

Ce roman, daté de la première moitié du xiiie siècle, est la réécriture en prose du Joseph d’Arimathie de Robert de Boron écrit entre 1190 et 1199. Comme la plupart des réécritures médiévales, ce texte procède à de nombreux ajouts à la trame initiale ce qui fait qu’il est bien plus développé que la version versifiée. Il s’agit du roman des «enfances du Graal», il conte les origines de cet objet mythique dans lequel Joseph d’Arimathie, soldat de Ponce Pilate, aurait recueilli le sang du Christ sur la Croix.

Nombre de personnages de ce récit se trouvent confrontés à des scènes d’effroi qu’ils affrontent seuls. Le narrateur du roman décrit le lieu où il se trouve au début de son récit comme «un lieu tres sauvage que je ne voel faire connoistre, et estoie eslongiés de toutes gens crestiennes» («un lieu très sauvage que je ne veux pas nommer, et j’étais à l’écart de toutes nations chrétiennes»). Plus tard dans le roman, Joseph d’Arimathie se trouve dans un locus terribilis constitué par la geôle dans laquelle les Juifs, croyant qu’il a volé le corps du Christ, l’ont enfermé sans lumière, ni pain, ni eau, le laissant attendre la mort.

Ici commencent les grandes peurs

Toutefois, le locus terribilis le plus représentatif du roman est celui où le roi Mordrain est exilé par Dieu lui-même. Mordrain est un roi païen nouvellement converti au christianisme. Alors qu’il se trouve avec son beau-frère et ami Nascien, qui comme lui est un seigneur nouvellement converti, une trompette retentit avec une force incroyable et une tempête terrible éclate, plongeant les deux hommes dans l’angoisse. Après que la trompette a corné, une voix se fait entendre annonçant «Ci conmencent les grans paours» («Ici commencent les grandes peurs»), les deux hommes tombent évanouis sur un lit et Mordrain est emporté par le Saint-Esprit à dix-sept jours de son château en l’espace de quelques heures.

Suffrage (prière) à saint Antoine. Ermite né au IIIe siècle, il subit les tentations et attaques des démons. 1506, Livres d’heures à l’usage de Poitiers, Simone Vostre (14..-1521), imprimeur-libraire parisien.

Mordrain se trouve ainsi déposé sur l’Île rocheuse qui est une parfaite illustration du locus terribilis. C’est un lieu de désolation, presque totalement dépourvu de végétation, aux pentes escarpées, cerné par la mer, et au centre duquel se trouve une grotte à l’obscurité opaque d’où retentissent des voix démoniaques la nuit venue. Sa solitude dans ce lieu terrible va toutefois être entrecoupée par les allées et venues de deux étranges visiteurs.

Ainsi, peu après son arrivée sur l’Île, le roi reçoit la visite d’un vieil homme venu à bord d’un petit bateau, une nef, dont la couleur blanche et la voile parée du symbole de la Croix annoncent qu’il s’agit a minima d’un homme de Dieu. Les propos que l’homme va tenir à Mordrain font comprendre au lecteur qu’il s’agit de Dieu lui-même. Il explique par exemple qu’il «savoit faire un lait home et une laide feme venir a si grant biauté conme nule biauté puet estre» («qu’il savait transformer un homme laid et une femme laide en la beauté même»). Mais le roi ne semble pas saisir l’ampleur du sens de ce propos et demande avec une naïveté désarmante à son interlocuteur si celui-ci croit en Jésus-Christ. Se nommant alors comme Tout-en-Tout, l’homme de la nef s’identifie clairement au Dieu de la Trinité, mais le roi persiste dans son incompréhension qui manifeste une foi encore imparfaite. Le décalage qui s’opère entre l’aveuglement du personnage et la compréhension attendue du lecteur permet une connivence entre ce dernier et l’auteur du récit, cette connivence est propice à l’adhésion du lecteur au véritable catéchisme qui se joue dans le discours tenu par l’étrange visiteur de Mordrain.

Au cœur de la vulnérabilité

Ce qui est intéressant dans ce locus terribilis c’est l’utilité qu’il va recouvrir dans le roman. Le Joseph en prose est un roman de la conversion religieuse, Joseph d’Arimathie et sa compagnie mènent une quête évangélisatrice. Ce locus terribilis va se transformer à plusieurs reprises au cours du séjour qu’y fera Mordrain, sous l’effet des visites qu’il y reçoit. Mordrain voit venir à lui en alternance Dieu sous les traits de l’homme que nous venons d’évoquer et une jeune femme. Le vieillard est d’une grande beauté et ses paroles suffisent à nourrir Mordrain tant sur le plan physique que sur le plan spirituel. La demoiselle est elle aussi incroyablement belle mais son discours vise surtout à convaincre le roi de la suivre en multipliant les arguments d’ordre extérieur comme l’état de son royaume, l’état de santé de son beau-frère, etc. On connaît l’importance de la notion de symbole dans la pensée du Moyen Âge, dès lors si le vieillard est en réalité Dieu, alors la jeune femme est un diable. Les visites de ces deux figures alternent et Mordrain ne se trouve totalement seul que la nuit, où il est alors en proie à la terreur et aux assauts de tempêtes. Ces séquences de solitude sont pour lui l’occasion de mettre à l’épreuve sa foi chrétienne qui est son seul recours dans ces moments d’abandon mais qui est confrontée aux doutes que les paroles de la demoiselle ont pu instiller dans son esprit.

C’est alors que l’on peut comprendre que le lieu terrible où se trouve Mordrain est pour l’auteur du roman l’occasion de mettre en scène les grands principes du christianisme médiéval qui est une religion de réconfort moral mais qui valorise également la notion de mise à l’épreuve envoyée par Dieu. Ces grands principes chrétiens sont développés par le vieillard que nous avons identifié à Dieu lui-même dans de longs discours moralisants qu’il destine à Mordrain mais qui sont aussi, bien entendu, destinés au lecteur. Le locus terribilis, rendant l’homme plus vulnérable, le met dans les conditions nécessaires pour recevoir cette parole de façon plus efficace, pour finaliser sa conversion, la rendre totalement effective par l’affermissement de sa foi s’il parvient à sortir vainqueur des épreuves qui lui sont envoyées par Dieu.

Jerôme (Hieronymus) Bosch, Saint Jean l’Evangéliste à Patmos, ca. 1489, Gemäldegalerie, Berlin.

Assurer son Salut

Ainsi, si le locus amoenus est le lieu de la rencontre ou de la conversation amoureuse, il nous apparaît que le locus terribilis est, quant à lui, celui de la rencontre avec Dieu. D’un point de vue chrétien, l’homme privé de tous les agréments du confort quotidien se trouve dans les meilleures conditions pour découvrir ce que la croyance en Dieu a à lui offrir, un réconfort absolu en toutes circonstances dont la manifestation la plus claire est l’assurance du Salut, de la vie éternelle après la vie terrestre. Cet exemple nous permet ainsi de mieux comprendre et cerner la perception que les hommes et les femmes du Moyen Âge ont du dieu chrétien. Bien entendu le lecteur-auditeur médiéval du Joseph en prose est un membre de la noblesse féodale, ou a minima un grand marchand ayant fait fortune, la littérature n’étant pas accessible aux masses de l’époque. Cela induit le fait que le Dieu des hautes sphères de la société médiévale est conçu comme un dieu de secours et de réconfort mais qu’il n’hésite pour autant pas à mettre à l’épreuve ses fidèles afin de les affermir dans leur foi. L’épreuve divine est alors à considérer comme une forme d’élection de l’individu par Dieu. Le locus terribilis se fait, dans le roman médiéval, le lieu privilégié de la rencontre d’un homme à son dieu, un lieu où la terreur lui permet de s’ouvrir à l’enseignement religieux qu’il peut recevoir et de faire l’essai de sa foi.

Pour en savoir plus :

Les citations du Joseph en prose et leurs traductions sont issues de Le livre du Graal. I : Joseph d’Arimathie, Merlin, Les premiers faits du roi Arthur éd. Daniel Poirion et Philippe Walter, Anne Berthelot, Robert Deschaux, Irène Freire-Nunes et al., Paris, Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade, 476), 2001.

J. Muela Ezquerra (dir.), Le locus terribilis. Topique et expérience de l’horrible. Bern, Peter Lang, 2013.

Catalina Girbea, Communiquer pour convertir dans les romans du Graal, Paris, Classiques Garnier, 2010.

Marie-Anne Le Lannou est doctorante au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de l’université de Poitiers. Elle mène sa thèse sur : La communication entre Dieu et les hommes dans les romans du Graal : modes de manifestation et enjeux, sous la direction de Claudio Galderisi et Pierre-Marie Joris.

Cet article a été écrit dans le cadre d’une formation à l’écriture journalistique avec l’École doctorale Humanités des universités de Poitiers et Limoges.

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