Un livre à l’effet feel‐good garanti

Panneau situé près de la lanterne des morts dans le cimetière de Pers, dans les Deux-Sèvres. Photo D. M.

Par Denis Montebello

On ne croit plus possible le dialogue avec les morts. On n’assigne plus à la littérature la mission de leur redonner la parole, de les ramener à la vie.

Aujourd’hui, il semble que la littérature ait pour vocation de « réparer les vivants », comme dirait Maylis de Kérangal, de « réparer le monde », comme l’écrit un directeur de recherche au CNRS dans un ouvrage que l’éditeur présente ainsi : « Sauver, guérir ou du moins faire du bien, tels sont les mots d’ordre, souvent explicites, placés au cœur des projets littéraires contemporains. »1

Autrement thérapeutique est La déportation des morts, le livre qui vient de paraître chez un tout neuf éditeur, La Mèche Lente. Si l’on ne s’arrête pas au titre. Si l’on veut bien se remettre dans les mots de Victor Fournel, et dans sa saine colère. Et dans l’ambiance. Celle des grands travaux qui feront de Paris la capitale du xixe siècle. Et, plus largement, d’un siècle qui inventa le tout-à-l’égout, l’hystérie et les hôpitaux psychiatriques.

Victor Fournel fustige M. Haussmann : « Ce préfet colossal trouve moyen de se surpasser chaque jour et d’effacer son caprice de la veille devant sa fantaisie du lendemain. Il démolissait les maisons pour ouvrir des boulevards, il démolira les tombes pour livrer passage à un viaduc ; à l’expropriation des vivants succèdent l’expropriation des morts et la déportation des cadavres, centralisés, loin des yeux qu’importunent ces lugubres spectacles, dans une nécropole qui sera le Botany‐Bay des Parisiens décédés. »

On l’a compris, après s’être attaqué aux vivants avec ses grands boulevards, M. Haussmann a décidé de s’en prendre aux morts en les exilant ; de fermer – remplir – les cimetières intra muros, celui de Montparnasse, celui de Montmartre, puis le Père‐Lachaise pour créer, dans la grande périphérie, une vaste nécropole. Une mesure de salubrité publique, explique‐t‐il, le moyen d’éviter les foyers d’infection. Ce qui conduira, si le projet aboutit, à « traiter les tombeaux comme moellons », à ouvrir « à 5 ou 6 lieues de Paris un enclos abandonné des vivants et des souvenirs, comme s’exprime Chateaubriand ». À Méry‐sur‐Oise où des wagons‐corbillards achemineraient les cercueils. Directement, pour ceux qui appartiennent à la circonscription du cimetière Montmartre ; « ceux du Père‐la‐Chaise et de Montparnasse devront d’abord gagner cette tête de ligne par des voies ferrées qui se relieront au chemin de fer de ceinture. »

Voilà le projet que combat Victor Fournel dans ce texte édité en 1870 et qu’exhume fort opportunément La Mèche Lente.

Victor Fournel est un amoureux du vieux Paris, et curieux de tout, qui n’est pas sans rappeler – annoncer – Léon‐Paul Fargue.

Il reprend aussi, quand la situation l’exige, la plume du pamphlétaire (des mains d’un autre Victor, l’auteur de Napoléon le Petit), il ne veut pas d’une ville sacrifiée au tout voiture (on n’y est pas encore, mais les grands travaux du préfet préparent le terrain), emportée par la Railway mania (on est en plein dedans) :

« Une fois les colis funèbres dûment casés et étiquetés, les parents prennent place dans la partie antérieure du wagon, la vapeur siffle, et quarante morts s’acheminent côte à côte vers Méry. »

Il dénonce cette folle idée, et le cynisme d’un capitalisme que plus rien n’arrête. Il argumente, preuves à l’appui, défend le point de vue du piéton de Paris. Celui qu’on retrouvera chez Léon‐Paul Fargue. Dans les déambulations surréalistes de Breton et surtout d’Aragon.

Ce texte nous donne à voir la face cachée de la capitale du xixe siècle, l’envers du décor. Je vous invite à le lire. Et à relire, en parallèle, Walter Benjamin, sa « féerie dialectique ».

C’est un texte à réveiller les morts (nos consciences endormies par le care et les feel‐good books), et qui réinstalle, au grand dam des publicitaires, ce que l’époque ne veut plus voir en peinture, et qu’elle chasse méthodiquement de notre paysage.

La déportation des morts, de Victor Fournel, éd. La Mèche Lente, 80 p., 13 €

Les éditions, si elles ont été créées à Pamproux, ont déménagé depuis le 1er novembre 2017 à La Crèche (45 rue du Beausoleil — 79260 La Crèche).

1 Réparer le monde, La littérature française face au xxie siècle, d’Alexandre Gefen, éd. José Corti, 2017.

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