L’étoupe noire de la charité

Détail de gravure d'encyclopédie représentant le calfatage, Encyclopédie méthodique marine, Oméga, Paris 1783 réédité 1986. Photo Sylvie Porcher.

Par Sylvie Porcher

 

Protéger les pauvres, mais aussi encourager le travail tout en ménageant les finances de la commune, tels sont les objectifs d’un atelier de charité. Dans une ville‐arsenal comme Rochefort, il ne peut qu’être au service de la Marine.

 

Depuis la création de son arsenal par ordre de Louis XIV en 1666, l’activité de la ville de Rochefort est entièrement tournée vers la Marine. Sous le Second Empire, malgré l’essor des navires à vapeur, des vaisseaux à voile continuent d’être construits et réparés dans les fosses de radoub du port. Pour les rendre parfaitement étanches, les ouvriers chargés du calfatage introduisent de l’étoupe noire dans les interstices des planches qui forment le bordé des navires. À cette période, environ 3 000 ouvriers travaillent à l’arsenal. La fermeture du bagne en 1852 amène un afflux de travailleurs plus ou moins qualifiés pour remplir les tâches dévolues auparavant aux forçats. Les salaires ne sont pas très élevés, aussi des travaux sont‐ils proposés aux personnes bénéficiant des secours du bureau de bienfaisance.

 

Etoupe blanche en résidu de chanvre issu des corderies. Photo Sylvie Porcher, avec l’autorisation du Centre international de la mer, à la Corderie royale de Rochefort.

 

Destinée au service de la Marine, c’est naturellement selon ses consignes qu’est organisée la confection de l’étoupe. L’étoupe noire réalisée dans les ateliers de charité est issue de vieux cordages et réservée au calfatage des vaisseaux, en opposition avec l’étoupe blanche, résidu du chanvre travaillé dans les corderies. Pour l’obtenir, il faut tout d’abord sécher le vieux cordage, lui retirer toute garniture tels que cuirs ou corps étrangers divers, et le couper en tronçons de 35 cm. Le procédé du «décommettage», action de détordre les torons, consiste en une immersion dans l’eau froide pendant le temps nécessaire pour ramollir les bouts de cordages. En effet, le cordage ne doit pas être bouilli, chauffé ni trempé, avant d’être travaillé. Une fois charpie, l’étoupe est filée, puis nettoyée afin d’extraire les corps étrangers, et enfin séchée.  Elle est préparée en brins de 20 cm minimum, de grosseur uniforme, qui seront tordus, pour disposer de torons de 40 à 120 m selon les besoins de la Marine. Ces torons sont assemblés en manoques de 5 kg pour l’étoupe noire filée, ou en manoques de 2 kg pour l’étoupe noire fine, elles‐mêmes réunies en paquets de 20 à 25 kg, prêts à être livrés. La Marine se réserve la faculté de visiter les ateliers et les dépôts afin de s’assurer que la qualité n’est pas inférieure à celle des étoupes confectionnées dans le port. Si ce n’est pas le cas, et si elles peuvent être bonifiées, elles seront soumises de nouveau quinze jours plus tard, après avoir été travaillées de nouveau.

Des femmes aux pauvres

Sous le Second Empire, ce besoin en étoupe est si important qu’il implique trois partenaires aux exigences et aux intérêts propres : la Marine pour ses besoins en étoupe, la commune qui souhaite alléger les charges du bureau de bienfaisance en procurant un travail, et les entrepreneurs retenus après adjudication auprès de la Mairie, et espérant un profit substantiel.

 

Plan d’un gabarot, petite embarcation à voile et rames, destiné au service du calfatage. Port de Rochefort, direction des constructions navales, 1865. Photo Sylvie Porcher

 

Depuis l’origine de Rochefort, la fabrication des étoupes a été confiée aux «étoupières», femmes ou veuves des ouvriers de l’arsenal et d’anciens marins ; ce sont donc des personnes dans une grande précarité auxquelles il s’agit de fournir un revenu. En 1852, l’entreprise de la conversion du vieux cordage en étoupes a été adjugée à un entrepreneur étranger à la ville. Une certaine catégorie de malheureux s’est ainsi vue privée de travail et est devenue une charge lourde pour le bureau de bienfaisance de Rochefort, dont le dessein est de procurer des secours en nature et en argent aux pauvres de la ville. C’est pourquoi la commune regrette que le bureau de bienfaisance n’ait pas été chargé lui‐même d’organiser cette fourniture. Le maire s’est alors entendu avec l’entrepreneur pour faire effectuer ce travail à Rochefort.

La question du local est discutée avec la Marine : pour sa part, elle se réserve le droit de faire confectionner des étoupes dans ses propres ateliers ou par une autre voie qu’elle choisit, mais garantit aux entrepreneurs un minimum de fabrication, déterminé par contrat. Ce travail doit néanmoins s’effectuer en dehors de l’enceinte militaire. La commune, après avoir essuyé le refus de l’arsenal d’offrir le local, comme cela se fait à Toulon, fournit en 1853 un hangar sur un terrain communal situé dans le faubourg de la ville, pour établir ateliers et magasins. L’année suivante, elle met à disposition de l’atelier une maison communale, également au faubourg, lieu d’habitation d’un grand nombre d’ouvriers ; elle propose également cette activité au domicile de ceux qui ne peuvent pas se déplacer.

Dix centimes le kilo

Ce sont ainsi tout d’abord deux frères, négociants à Angoulême, Jean et Martial Longeau, qui remportent le marché par adjudication en 1852. Le contrat est signé pour trois ans, et les oblige à faire effectuer la fabrication de l’étoupe à Rochefort ; ils seraient libres de déplacer l’atelier ailleurs en cas de manque de travailleurs ou de l’exigence d’un salaire excédant 10 centimes le kilo d’étoupe. La ville leur verse une subvention de 300 francs, payables par quart chaque année, pendant le temps du marché.

 

Cordage goudronné, Centre international de la mer. Photo Sylvie Porcher.

 

En 1866, Mme Sébille est chargée par la Marine du charpissage de l’étoupe ; elle offre au bureau de bienfaisance une somme de 50 francs à la condition expresse que chaque personne recevant un secours de la ville soit obligée de charpir 20 kg d’étoupe par mois. Les locaux ne se prêtant pas à un travail de cette ampleur, et le séchage s’avérant nocif pour la santé par l’humidité qu’il produit, la commune refuse cette condition. Deux ans plus tard, Mme Sébille accepte de restreindre sa demande à 6 kg par personne et par mois, ce qui semble plus raisonnable. La Marine verse à l’entrepreneur 16,50 centimes par kilo d’étoupe charpie, en admettant 20 % de déchet. Les ouvriers reçoivent pour salaire 10 centimes par kilo d’étoupe. En 1857, ils se plaignent des retenues sur leur salaire qu’ils jugent abusives : un rapport du bureau de bienfaisance mentionne que l’entrepreneur, outre la tolérance de 5 % seulement de déchets, retient parfois 10 à 15 centimes s’il manque 100 grammes, «selon qu’il est bien ou mal disposé pour l’ouvrier». Les membres du bureau sont chargés de vérifier si les «retenues opérées sur les salaires des malheureux […] sont bien méritées».

Une charité paradoxale

Une difficulté récurrente est la lenteur de la livraison, préjudiciable aussi bien pour la Marine, qui a besoin de cette étoupe, que pour la mairie, qui finance en partie les secours versés par le bureau de bienfaisance. C’est en effet le maire de Rochefort qui a souhaité, en 1853, le retour du charpissage dans sa commune, pour procurer une ressource indispensable aux veuves d’ouvriers de l’arsenal et de marins, reconnus actifs et honnêtes, allégeant ainsi la charge du bureau de bienfaisance. Or, les entrepreneurs se plaignent du manque de bras, d’un rendement peu satisfaisant, compromettant ainsi les engagements pris, et la Marine déplore une livraison trop lente. En cas de retard de livraison non justifié de plus de dix jours, l’entrepreneur est passible d’une retenue de 20 % sur le prix de la main d’œuvre. Au‐delà de vingt jours, le marché peut être résilié.

 

Gravure d’encyclopédie représentant le calfatage, Encyclopédie méthodique marine, Oméga, Paris 1783 réédité 1986. Photo Sylvie Porcher

 

Après un premier refus en 1854, le maire autorise finalement une confection hors commune, estimant que d’autres malheureux seront intéressés par ce travail quand cette opportunité sera connue. Peu après, des membres de la commission municipale chargée de l’assistance sont indignés par l’annulation de cette opportunité de revenus pour la population indigente de Rochefort : «Un grand nombre d’habitants sollicitent des secours au bureau de bienfaisance». Le paradoxe de la charité transparaît alors : «L’assistance n’est due qu’à ceux dont les ressources sont trop faibles. Elle doit être refusée pour ceux pour qui ce serait un encouragement à la paresse.» Le maire renchérit alors en stipulant que les personnes secourues qui refusent ce travail «perdront tout droit à la bienveillance de l’administration de l’assistance publique». En 1863, de nouveau, le maire «invite les membres du bureau à forcer toutes les personnes recevant des secours à charpir 25 livres d’étoupes par mois», au risque de se voir supprimer toute aide. Cette menace est mal accueillie au moins par deux personnes, la veuve Egoux et la fille Poiret, qui «ont répondu malhonnêtement» au responsable de la dernière distribution «en faisant des observations relatives au charpissage des étoupes» ; les secours leur ont été supprimés.

En 1862, alors que Rochefort abrite 34 151 habitants, le bureau de bienfaisance dénombre 1 757 indigents secourus, soit 5 % de la population, à raison de 15 francs par an et par personne. Il est certain que la délégation de la fabrication de l’étoupe à des malheureux, ainsi que des travaux municipaux tels que le balayage des rues ou l’enlèvement des «bourres», permettent d’alléger ses dépenses, mais ne peuvent faire espérer l’extinction des besoins. De plus, en 1869 est annoncée la mesure du renvoi de tous les ouvriers de l’arsenal ayant atteint leur temps de retrait. Le bureau s’attend à ce qu’une grande partie d’entre eux doive dorénavant lui demander aide et assistance. Or l’arsenal, premier employeur de Rochefort, est entré dans une phase irréversible de fermeture, ce qui présage de besoins en secours de plus en plus pressants et nombreux.

 

Outils de calfat représentés sur timbre‐poste français, Saint‐Pierre‐et‐Miquelon, 1992. Photo Sylvie Porcher

 

Sylvie Porcher est doctorante à l’université de Poitiers. Elle travaille sur «la place des pauvres à Rochefort sous le Second Empire», sous la direction de Frédéric Chauvaud et Thierry Sauzeau.

 

Sources :
— Délibérations du conseil municipal de Rochefort de 1850 à 1871
— Archives Municipales de Rochefort, 1Q4 et 1Q5
Les Tablettes des Deux‐Charentes, février 1855

Partager cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.