Jean−François Fort, photographe des migrants

Ommet, 48 ans. Irak. (21 décembre 2016). Kurde de Sulaymaniah et ancien Peshmerga, Ommet a combattu le régime irakien pendant quinze ans. Il a été blessé à sept reprises. Divorcé, ses trois enfants aujourd’hui adolescents sont à Paris. Sa famille a été décimée en représailles à sa lutte. Un matin Ommet a trouvé sa mère la gorge tranchée dans la rue. D’autres parents ont depuis été tués par Daesh. Il vit aujourd’hui avec cette culpabilité. La famille qui lui reste le rejette, le tenant pour responsable de leur malheur. Ommet a dans sa chambre une cage et des oiseaux. C’est la troisième fois qu’il demande asile à la France, il ne veut plus retourner en Irak où il pense qu’il devrait combattre à nouveau. Ses deux premières demandes en 2005 et 2014 n’ont pas abouti et il a été expulsé.

Entretien Martin Galilée


Jean‐François Fort est infirmier psychiatrique à Poitiers et photographe. Il expose 35 portraits photo de migrants rencontrés à Poitiers, accompagnés d’un bref récit de leur histoire, du 26 mars au 13 avril à la Chapelle Saint‐Louis.

 

L’Actualité. — Pour vos projets de photographie précédents, vous avez beaucoup voyagé : Bangladesh, Équateur ou Éthiopie, souvent avec une perspective humanitaire. Vous montrez, mais avec pudeur et humanité, des groupes et des individus qui souffrent. Qu’est-ce qui vous amène à ce travail ?

Jean‐François Fort. — Partir loin, pour moi c’est une façon de rompre avec mon quotidien. L’impression de vivre intensément tout d’un coup, au moins pendant un certain temps. Enfant, je me disais que c’était curieux d’être né ici et pas ailleurs dans le monde. C’est ce sentiment qui m’anime, de voir l’autre à la fois différent et complètement semblable, avec les mêmes craintes, les mêmes peurs, les mêmes besoins. Alors je suis souvent parti sur des projets à visée humanitaire, mais aussi sociales ou culturelles, avec des contacts sur place, des associations, des photographes locaux, des Alliances françaises, des chercheurs. Chacune de ces rencontres augmente un peu ce que je suis, m’apprend des choses, sur moi et sur les autres. Si je faisais simplement des belles images ça ne me correspondrait pas tout à fait.

 

Assiya, 32 ans, Rustam, 40 ans et Radmir, 2 ans et demi. Kazakhstan. (29 mars 2017). Les deux parents ont fait des études universitaires puis travaillé à Almaty, Assiya dans une entreprise internationale (elle parle Kazakh, Russe, Anglais et se débrouille maintenant en Français), Rustam lui est ingénieur en informatique et télécommunications. Ses compétences ont attiré en 2014 l’attention des islamistes locaux qui lui ont demandé de travailler pour eux. Rustam a refusé, le couple a alors subi des tentatives d’intimidation avant d’être physiquement agressé. Tous deux ont été hospitalisés. Ils ont alors demandé la protection de la police qui n’a rien fait. Les menaces devenant toujours plus inquiétantes ils ont tout abandonné et se sont cachés dans la campagne pendant une année. Débusqués et sentant leurs vies menacées, ils ont choisi l’exil et pris des billets d’avion pour la France où ils ont pensé trouver refuge. Assiya et son mari sont très gênés d’être assistés, ils voudraient avoir la possibilité de travailler pour ne plus être à la charge de l’État français et rendre ce qu’ils estiment devoir. Ne pouvant croire que le Kazakhstan, qui a signé des accords internationaux de lutte contre le terrorisme, ne les a pas protégés, l’Ofpra leur refuse le droit d’asile.

 

Puis vous avez photographié des migrants à Poitiers, dans votre ville. Pourquoi ce projet ?

C’était le monde qui venait à moi. Je voulais mettre des visages sur ce mot de migrants, dédramatiser aussi un petit peu. Je gardais ce projet dans un coin de ma tête, et puis d’un coup je l’ai vu comme une urgence. J’avais même peur d’arriver «trop tard» à un moment. Malheureusement ce n’est pas trop tard, puisque les choses se sont encore aggravées depuis que j’ai commencé fin 2016. Je voulais photographier ces gens dans leur lieu de vie ou dans leur quartier. Ça me permettait de montrer leur environnement, c’est important pour l’individu. Et puis le côté dramatique des migrations est déjà montré de façon pléthorique ; là j’avais l’impression de faire quelque chose de différent, d’un peu plus personnel, chez moi, à Poitiers. C’est une façon de montrer des gens ordinaires et de montrer ceux qui sont arrivés jusque chez nous.

 

Vous avez donc ici aussi contacté des organismes et des associations pour établir un contact avec les migrants. Avez‐vous reçu bon accueil ?

J’ai tout d’abord pris contact avec les chercheurs de Migrinter, laboratoire de l’université de Poitiers spécialisé dans l’étude des migrations internationales. Très vite ils m’ont fait profiter de leurs réseaux, associations, organismes ou particuliers qui œuvrent sur le sujet. Sans Migrinter, sans le Toit du Monde et beaucoup d’autres, rien n’aurait été possible. C’était facile et rapide au début, heureusement, sinon je n’aurais pas pu continuer. D’autres fois j’ai dû passer l’équivalent de plusieurs journées de travail pour organiser une rencontre qui n’a pas eu lieu. J’ai passé beaucoup de temps à négocier dans ce projet, beaucoup plus qu’à photographier. Le plus difficile était avec les femmes, je n’ai pu en rencontrer que très peu. Elles sont protégées par les institutions, les associations, les proches. Certaines ont accepté de témoigner puis se sont rétractées sous la pression de l’entourage.

 

N…, 31 ans. Nigéria. (30 mai 2017). N… est née et a grandi à Bénin City. Quand son père décide de la marier à la mort de sa mère, elle n’a que 13 ans. Une petite fille naît avant qu’elle n’atteigne 14 ans. À 15 ans, son mari la quitte. «Personne ne s’est occupé de moi, je vivais dans la rue, parfois je dormais chez des amis. Cela a duré des années. Un jour, une femme m’a vu, elle m’a dit qu’elle pouvait me faire passer en Europe pour une vie meilleure. Je l’ai crue. Deux semaines à travers le désert dans des pickups bondés m’ont amenées en Lybie. Quelqu’un m’y attendait et a organisé ma traversée. Je n’ai pas été maltraitée, peut‐être parce que j’étais malade, d’autres l’ont été. À mon arrivée en France j’étais enceinte, ça n’a pas plu aux personnes qui m’attendaient. Ils m’ont donné des médicaments pour avorter. Seule, j’ai coupé le cordon avec mes mains. J’ai perdu beaucoup de sang, quelqu’un a appelé la Croix‐Rouge, ils m’ont sauvé la vie. Ensuite on m’a dit que je devais 40 000 € pour le voyage, que je devais les rembourser sinon on s’en prendrait à moi et ma famille. J’ai fait ce qu’on me demandait.» Hier, N… a appris que son frère s’était noyé en Méditerranée. L’été dernier une sœur avait déjà subi le même sort.

 

Votre appareil photo a‐t‐il été bien reçu ?

Une fois en contact avec les migrants ce n’était généralement pas trop difficile de gagner leur confiance. Beaucoup étaient heureux d’avoir l’occasion de témoigner, de devenir visibles en quelque sorte, mais il y avait aussi parfois bien sûr des réticences personnelles. Tout le monde n’aime pas être photographié. Il y avait aussi la crainte que ça puisse leur porter préjudice. Certains attendaient un statut de réfugié, d’autres étaient clandestins. C’est délicat d’être affiché en 1m x 1m dans un coin de la ville quand on est précaire. D’autres avaient peur d’être vus dans leur pays ; ils ont accepté de figurer dans l’exposition mais pas sur Internet. Parfois ils sont revenus sur leur accord ultérieurement, souvent sous la pression de l’entourage. Je leur demandais aussi de me raconter ce qu’ils voulaient bien partager de leur histoire. Il y a des récits édifiants sur l’humanité, sur notre humanité.

 

Quelle a été ensuite votre relation avec ces migrants ?

J’ai perdu le contact de beaucoup d’entre eux. Quelques uns ont été expulsés sans doute. Certains ont changé de ville, d’autres se sont intégrés et leur vie a pris un cours à peu près normal. Ça révèle quelque chose de notre société, la façon dont on s’occupe des ces personnes en détresse. Et puis on forge ce qu’elles deviendront demain. L’Occident est responsable d’une grande partie de ces problèmes de migrations, qu’ils soient dus aux guerres, à la misère ou au changement climatique, il faut bien assumer quelque chose.

 

Exposition de Jean‐François Fort «Partir, 35 histoires de migrations» à la Chapelle Saint‐Louis de Poitiers, à deux pas de l’Hôtel de Ville, du 26 mars au 13 avril 2019.

Son portrait par le 7 à Poitiers.

Le regard du géographe Olivier Clochard sur le travail de Jean‐François Fort.

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