La place Fournier dévoile des secrets bien gardés

Vue générale de la fouille ouverte sur la place Fournier à Limoges. Photo Louis Maniquet.

Par Bastien Florenty

La fouille réalisée par l’Inrap place Fournier à Limoges a révélé de nombreux vestiges, dont certains inattendus. Entretien avec Christophe Maniquet, responsable de l’opération de fouille à propos des découvertes ainsi que leur apport à la compréhension de l’évolution du quartier.

Dans le cadre du réaménagement de la place de la République ainsi que des rues et des places adjacentes, un diagnostic de fouille a été établi en 2016 révélant des sépultures (du ve au xive) à 40 cm de profondeur. Le Service régional d’archéologie a demandé une fouille extensive de 640 m² place Fournier qui a mobilisé huit membres de l’Inrap du 8 février au 13 avril 2021.

L’Actualité. – De quelles informations historiques disposiez-vous avant d’entreprendre les fouilles ?

Christophe Maniquet. – À la suite du sondage effectué sur le site en 2016, nous savions qu’il y avait des vestiges archéologiques importants sous la place, susceptibles d’être perturbés voire complètement détruits par les travaux. C’est un milieu hyper urbain, donc les niveaux se stratifient sur de grandes épaisseurs, avec souvent plusieurs états d’occupation successifs qui se superposent. Le but est de comprendre l’évolution urbaine de ce quartier au cours du temps, depuis les niveaux les plus profonds que l’on puisse atteindre, et d’apporter de nouvelles informations.

Dans un premier temps, nous avons été étonnés de l’ampleur du cimetière qui s’étend sous la place Fournier. Cette fouille a également permis de visualiser l’environnement immédiat de l’abbaye Saint-Martial. Nous avons retrouvé une absidiole de l’abbatiale et pu établir des liens stratigraphiques entre le bâtiment et les sépultures, dont les plus récentes sont datés de la fin du xive siècle. La grande surprise de cette fouille est la découverte de plusieurs fossés défensifs qui cernaient probablement l’abbaye entre le xe et le xiie siècle. Les systèmes défensifs étaient vaguement abordés dans les textes, et ce n’est qu’au moment de la fouille que nous avons constaté la présence d’au moins trois fossés successifs, d’environ 20 m de large et 5 m de profondeur.

L’absidiole de l’abbatiale mise au jour dans l’angle de la fouille. Photo Louis Maniquet.

Lors de l’étude d’une partie des fossés nous avons trouvé des tombes creusées dans leurs remplissages. On observe une période d’interruption des inhumations qui correspond à la construction puis à l’utilisation des fossés, soit du viiie au xiie siècle.

Ces vestiges étaient inconnus jusqu’alors, nos travaux apportent donc une information inédite et importante sur l’évolution topographique de ce quartier.

Mur gallo-romain et sépultures des ive-vie siècles dégagés sous les creusements des fossés défensifs médiévaux. Photo Christophe Maniquet, Inrap.

Jusqu’à quelle profondeur avez-vous pu fouiller ?

Ici nous avons essayé d’atteindre le terrain originel, celui sur lequel l’homme s’est établi. Nous avons retrouvé des traces de l’ancien ruisseau d’Enjoumar qui a été canalisé par la suite. C’est autour de ce ruisseau que s’installent les premières occupations gallo-romaines.

Les profondeurs atteintes sont celles qui seront perturbées par les aménagements, nous sommes donc descendus jusqu’à 3 m — 3,50 m de profondeur ponctuellement.

Certaines de ces tombes sont en carreaux de terre cuite, est-ce une utilisation courante pour l’époque ?

Ce n’est pas la première fois que ce type de sépulture est découverte. Depuis les années 1960 plusieurs fouilles ont été menées à la suite de la construction du parking souterrain de la place de la République, à l’emplacement du cimetière et d’une partie des édifices cultuels de l’abbaye Saint-Martial. Des sépultures datant de toute la période médiévale avaient été découvertes. Les plus anciennes, aménagées à l’aide de carreaux de terre cuite de tradition romaine, peuvent être été datées entre le ive et le vie siècle de notre ère. Les analyses au carbone 14 prévues permettront de préciser la période d’inhumation.

Nous n’avons pas d’explication particulière quant à l’utilisation de ces matériaux. Il se peut qu’à certaines périodes, des matériaux architecturaux ont été utilisé à d’autres fins, dont la construction de tombes.

Avez-vous pu déterminer quel type de population a été enterré ?

Au niveau de la place Fournier, concernant la période de la fin médiévale, les individus inhumés sont surtout des hommes plutôt âgés. Il pourrait s’agir du cimetière des moines qui est mentionné pour les périodes modernes.

Il y avait également des individus inhumés dans un linceul ou un cercueil en bois, qui ont disparu avec le temps, quelles ont été les techniques utilisées pour déterminer la position initiale du corps et le type de sépulture ?

Il s’agit là du travail des anthropologues. Après le dégagement et la fouille minutieuse des squelettes, en fonction de la position des ossements ils peuvent déterminer s’ils se sont décomposés en espace ouvert ou en espace colmaté. C’est-à-dire si la terre a bloqué le mouvement des ossements avant la décomposition des corps, ou non. Si l’espace est vide, nous sommes sûrement en présence d’un cercueil ou d’un coffrage en bois qui s’est décomposé après le corps ; les os ne sont plus forcément dans leur position initiale.

Vous avez découvert un four destiné à la fabrication d’une cloche, et un mur de l’ancienne abbatiale. En quoi ces éléments nous renseignent-ils sur l’organisation du site à cette époque ? 

Nous avons retrouvé de multiples fragments de moules à cloche, ce qui nous a permis de comprendre la nature de cette structure. La céramique va nous permettre de dater ce four, puis nous allons consulter les textes mentionnant la fabrication de cloches à différentes périodes afin d’émettre des hypothèses sur leurs destinations, mais nous n’aurons jamais de certitudes. Le four est en très bon état et sa base est construite avec des pierres récupérées sur l’abbaye. Ces pierres moulurées qui conservent des traces de peinture apportent des informations inédites sur le mode de construction et la décoration de l’abbaye.

Concernant le mur de l’abbatiale, il faut savoir que toute l’abbaye a été classée au titre des Monuments Historiques. Il était donc impossible d’envisager que ce mur soit détérioré par les aménagements. Des modifications de projet établies avec les aménageurs ont permis de ne pas dégrader davantage ce mur qui restera enfoui sous la place.

Le four à cloche aménagé à l’aide de blocs moulurés récupérés sur les bâtiments de l’abbaye. Il est perturbé par un mur de la période moderne. Photo Louis Maniquet.

Aucune trace de présence humaine entre le xve et le xxe siècle n’a été découverte, comment expliquez-vous cette absence ?

Au xviiie siècle, des remaniements majeurs de la topographie ont entrainé des décaissement et arasement très importants. Les découvertes de maçonneries ou sépultures enfouies ont alors dû être nombreuses. Seulement, à cette époque l’archéologie n’existait pas encore et nous pouvons légitimement penser que les vestiges mis au jour ont été évacués sans aucune observation archéologique. L’archéologie a réellement débuté au xixe siècle par l’intermédiaire d’érudits qui ont fait part de leurs découvertes lors de divers aménagements.

Il faut avoir en tête qu’aujourd’hui nous construisons en creusant et en excavant à l’aide d’engins mécaniques, alors que durant l’Antiquité et le Moyen Âge, la méthode ordinaire consistait, le plus souvent, à construire les nouveaux édifices directement sur les niveaux de destruction des précédents. Ceci engendre un rehaussement progressif des structures et constitue la stratigraphie étudiée par les archéologues. De ce fait, en général, plus on descend profondément et plus les vestiges sont anciens.

Une année s’est écoulée depuis la fin des fouilles, où en êtes-vous de la phase d’étude ?

C’est un travail de longue haleine, avec dans un premier temps la phase de lavage du mobilier : ossements (animaux et humains), céramique, verre, métal (dont les monnaies), etc. Après cette phase de lavage, le mobilier est orienté vers différents spécialistes : l’archéozoologue, le céramologue, le carpologue, l’anthracologue… C’est le travail conjoint des différents spécialistes et la mise en commun des informations qui nous permet de comprendre l’ensemble du site et son évolution dans le temps. La phase d’étude est toujours en cours.

Cet article fait partie du dossier 20 ans de l’Inrap.
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