La magie de l’espace

Enrica Floris, maîtresse de conférences au Laboratoire de mathématiques et applications (LMA) de l'université de Poitiers. Photo prise par les étudiants.

Femme est scientifique : Facile ou pas ?

Enrica Floris raconte son vécu en tant que femme dans un domaine majoritairement dominé par les hommes, les mathématiques.

L’Actualité. – Votre parcours professionnel marqué par de nombreuses publications scientifiques et par différentes expériences internationales est certainement un exemple d’inspiration. Pourquoi avez-vous choisi les mathématiques ?

Enrica Floris. – C’était un peu par hasard. Au début, je ne savais pas quoi choisir, puis j’ai entendu parler qu’en obtenant un diplôme en mathématiques, on avait davantage de chance d’avoir un travail par la suite.

Qu’est-ce qui vous a motivé à poursuivre en thèse et donc en recherche appliquée ? 

C’était pendant mon mémoire de licence, j’ai eu la chance d’être encadrée par une femme, la professeure Rita Pardini qui m’a donnée un sujet lié à un théorème mathématique intitulé théorème de Hurwitz. Le fait de surpasser les obstacles et chercher des choses qu’on ne connaît pas m’a poussé à continuer sur le même chemin de la recherche scientifique

Où en êtes-vous dans vos recherches ?

Avec mes activités d’enseignement, je suis à jour sur mes recherches, je travaille actuellement sur des problèmes de mathématiques théoriques. Le travail d’un mathématicien pur est souvent lié à la résolution de problèmes abstraits pour répondre à une question théorique. Nous faisons la recherche pour la recherche. Peut-être qu’il y aura une autre personne qui va se servir de mes travaux pour résoudre un problème particulier. Mes travaux peuvent être utilisés dans la théorie des cordes et la cryptographie par exemple.

Quels sont les obstacles que vous avez rencontrés durant votre parcours notamment en tant que femme ?

Le domaine de la recherche est largement dominé par les hommes. Souvent, la première difficulté que l’on rencontre est d’être regardé un peu bizarrement. Si vous avez étudié ou vécu dans un pays différent de votre pays de naissance (où vous avez grandi), vous connaissez certainement ce sentiment. On se retrouve souvent à des conférences avec 80 participants dont 5 femmes par exemple. Au début, on est un peu intimidé par cette différence, mais la part de science en nous prend tout de suite le relais. On expose nos travaux de recherche et personnellement mes travaux n’ont jamais été remis en question à cause de mon genre. 

Quelles anecdotes pourriez-vous raconter à ce propos ?

Quand je participe aux dîners organisés après les conférences, il peut m’arriver d’avoir cette question : « Êtes-vous la femme de quelqu’un ? » et je réponds non. Ils ne sont tellement pas habitués à voir des femmes dans ces genres d’événement que leur premier réflexe consiste à poser cette question. Une autre fois, toujours dans le même contexte, dans le bâtiment où le dîner avait lieu, il y avait au rez-de-chaussée des femmes qui faisaient une activité culturelle et le dîner avait lieu au 1er étage. Quand je suis arrivée, je montais les escaliers pour aller au 1er étage et je me rappelle que toutes ces femmes se sont arrêtées pour me regarder avec les yeux écarquillés. On voit ici que, dans l’inconscient féminin de plusieurs d’entre elles, il y a cet étonnement de voir une femme scientifique alors que logiquement ça n’a rien d‘étonnant. Femme ou homme, c’est le cerveau qui fait la science et non le genre.

Selon vous, vos expériences à ce sujet sont-elles fréquentes ?

Le harcèlement et la sous-évaluation des femmes dans les sciences sont malheureusement encore très fréquents. En fait, les femmes sont habituées à ce type de comportement au point que ces événements passent comme si de rien n’était. Elles pensent que c’est normal d’écouter des blagues sur les filles, des questions machistes et de supporter le harcèlement. Heureusement, ces dernières années, la sensibilisation pour l’égalité entre les genres est de plus en plus présente, surtout avec l’effort des médias et du cinéma qui mettent en avant le rôle de personnages féminins importants et très impactant. Le changement de mentalité au regard des femmes va se faire progressivement avec l’éducation. C’est comme Jane Goodall qui a changé le point de vue des gens par rapport aux singes avec des preuves scientifiques. C’est pour cela qu’être professeure est très enrichissant. Ce métier me permet à la fois de diffuser les mathématiques mais également d’aborder des problématiques telles que les droits des femmes.

Comment avez-vous pu supporter ce genre de comportement ?

Personnellement, j’ai eu de la chance de ne pas vivre des expériences très marquantes à ce sujet. Ma famille et surtout mes parents m’ont toujours encouragé à faire ce que je voulais. Par conséquent, je n’ai jamais pensé que les mathématiques et être scientifique ont été des rêves inaccessibles. Mon directeur de thèse et mes encadrants des post-doctorats étaient plutôt féministes. Ils ne m’ont jamais traité différemment parce que j’étais une femme. Ils m’ont exprimé que l’on pouvait être forte et que l’on pouvait faire des recherches qui sont abstraites, intéressantes. Alors, être une femme ce n’était jamais une variable pour moi. Cependant, je sais que la réalité n’est pas la même chez toutes les filles et avoir le support d’autres personnes avec cette mentalité est primordiale pour avoir confiance en soi et poursuivre ses rêves étant une femme ou pas.

À votre avis, pourquoi le pourcentage du nombre des femmes occupant des postes dans les domaines scientifiques est très faible comparé aux hommes ? »

Nous avions malheureusement l’idée que des métiers étaient réservés aux hommes et d’autres aux femmes. Je pense que c’est une question de culture et d’éducation, la société n’exclut pas la femme du domaine mais en même temps elle ne l’invite pas. Quand je débutais ma thèse, j’avais cette sensation de ne pas appartenir au groupe surtout que j’étais la seule femme dans notre équipe, c’est comme si vous habitiez dans un pays étranger où les règles sont faites autrement. J’ai dû faire plus d’effort pour avoir la même crédibilité que les autres. C’est pour cette raison aussi, je pense, que les femmes se privent de devenir des scientifiques. Nous nous trouvons dans une boucle dont la femme et la société finissent par ne pas faire l’effort nécessaire pour en sortir. 

Que proposeriez-vous comme solutions afin de casser ce que vous appelez la boucle ? 

Il faudra sûrement beaucoup d’énergie et de persévérance : le changement n’arrivera pas naturellement. Certains hommes n’imaginent pas avoir comme collègues des femmes et en même temps beaucoup de femmes ne se voient pas travailler dans certains domaines comme l’ingénierie, la physique ou les mathématiques. Pour changer ce scénario, il est nécessaire de sortir de cette inertie. Tout d’abord, je pense que le fait d’avoir des professeures femmes aide à réfuter ces clichés sur les femmes scientifiques et à motiver les autres femmes à faire des sciences. C’est quelque chose qui m’a beaucoup aidée à poursuivre mon parcours de chercheuse.

 J’aimerais ajouter que l’on a déjà identifié le problème est que nous sommes sur bon le chemin pour un avenir d’égalité. Le premier pas, et peut-être le plus difficile, a été fait. Il nous faut maintenant sensibiliser les nouvelles générations pour construire un monde dans lequel hommes et femmes auront les mêmes opportunités.

Auteurs et autrices

Les auteurs remercient l’enseignante-chercheuse Enrica Floris pour le partage de ses expériences, ainsi que l’Espace Mendès France à Poitiers pour l’organisation de cet événement.

Mohamed Ali Belaidi est doctorant en deuxièmeannée de thèse cofinancée par ‘Thales Alenia Space’ au sein du laboratoire XLIM à l’université de Limoges. Son sujet de thèse s’intitule : «Réalisation et conception des composants hyper-fréquences en technologie GROOVE GAP

Charlotte Deville est doctorante en première année de thèse dans le laboratoire XLIM à l’université de Limoges. Son sujet de thèse s’intitule : «Co-simulation de panneaux rayonnants et de chaînes actives pour antennes à pointage électronique en bande Ka.»

Lobna Fezai est ingénieure en modélisation et doctorante en deuxième année de thèse dans le laboratoire XLIM à l’université de Poitiers. Son sujet de thèse s’intitule : «Deep leanring pour la classification d’image médicale.»

Daniela Yassuda Yamashita est doctorante en troisième année de thèse en collaboration entre le Laboratoire d’ informatique et d’automatique pour les systèmes (Lias) à l’université de Poitiers et ESTIA Institute of Technology à Bidart. Son sujet de thèse s’intitule  : «Contrôle hiérarchique des micro-réseaux orientés aux bâtiments.» 

Issoufou Ibrahim Zamkoye est doctorant en première année de thèse à XLIM, université de Limoges. Son sujet de thèse s’intitule : «La réalisation de nouvelles électrodes transparentes à base de nanofils d’argent pour les intégrer dans des cellules solaires organiques.»

Article réalisé par des étudiants de l’école doctorale Sismi dans le cadre d’une formation à l’écriture journalistique. Université Confédérale Léonard de Vinci — COMUE UCLdV.

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