La duchesse de Retz : « espionne », savante et féministe (2/2)

Entretien Alexandra Riguet
Photos Marc Deneyer

 

La duchesse de Retz était une femme galante… mais que sait‐on sur la femme savante ?

Sur les perfections de son esprit, les admirateurs sont prolixes. Elle étudiait les mathématiques, la philosophie, l’histoire, parlait à la perfection le grec et le latin, l’italien, l’espagnol, ce qui inspira à la femme de lettres, Marie de Romieu cette poésie qui nous donne une idée de sa culture :

«Elle triomphe doncq du savoir admirable,
Du langage Tusquan, du Francoy, du Romain,
Du castillan encor, et d’un esprit divin
Entre cent mill esprits en tous lieux remarquable»

Elle est interprète dans les hautes tractations diplomatiques. Le bibliographe, La Croix du Maine, raconte qu’en 1573, lors de l’arrivée à Paris des ambassadeurs polonais qui venaient offrir à Henri de Valois (futur Henri III) le trône de Pologne, la maréchale servit à plusieurs reprises de truchement entre les délégués étrangers et le prince et répondit, au nom de Catherine de Médicis, à la harangue d’Adam Conarski, évêque de Posnanie, par un discours latin dont le style lui valut les félicitations des plus savants d’entre ses auditeurs. Elle parlait «les langues grecque et latine avec autant de perfection, de pureté et de netteté que les premiers et les plus éloquents orateurs d’Athènes et de Rome».

 

 

Alexandre de Potaymery envoie un hymne à la maréchale : «Princesse des vertus, vos propos sont oracles, vos pensers sont divins, vos effects sont miracles : sont comme le soleil par les yeux évidents.» Dans les dernières années du xvie siècle, l’Académie du Palais, très rarement ouvertes aux femmes, l’accueille, elle y siège aux côtés de Ronsard. La préfiguration de l’Académie française associe des poètes, des érudits, des artistes afin de cultiver les lettres, les arts. D’Aubigné évoque des réunions de l’Académie, deux fois par semaines, au Louvre, «pour ouîr les plus doctes hommes qu’il pouvoit» et il ajoute ces mots «et mesme quelques dames qui avaoient estudié».

 

Un des caissons mystérieux de la galerie des alchimistes qui représente un diable. Selon les adeptes de l’alchimie, Lucifer «porteur de lumière» aurait transmis le secret de l’univers aux grands initiés.

 

Il nomme deux Académiciennes : «Je choisis aussy, en la Court, pour mettre en ce rang, la Mareschale de Retz et Madame de Lignerolles», en ajoutant qu’elles se «firent admirer», invitées à traiter des questions de morale ou de philosophie. Après la reine mère, le premier tabouret aux auditoires de l’Académie appartenait à Marguerite de Valois, reine de Navarre. Cette princesse, digne petite‐fille de François Ier, était considérée comme la femme la plus spirituelle et l’intelligence la plus ornée de son temps.

 

La duchesse de Retz a‐t‐elle bien créé un cénacle qui préfigurait les salons littéraires du xviie siècle ?

La duchesse de Retz n’a pas laissé d’ouvrages de sa plume mais, vers 1570, a créé un lieu qui réunissait la fine fleur des lettres et des arts. Un nouveau centre de réunions mondaines et littéraires situé dans l’hôtel de Retz, sur le faubourg Saint‐Honoré, près du Louvre. La maison était ouverte aux visiteurs mais les élus, ceux que leur talent ou leur culte de la poésie rendaient digne d’être admis dans l’intimité de ce lieu, étaient reçus dans le cabinet des Dictynne, un petit salon tapissé de verdure, que l’on appelait le salon vert. S’y serait réuni tout ce que Paris comptait de plus brillant… Les vers des poètes étaient compilés dans un recueil aujourd’hui répertorié dans la Bibliothèque nationale de France. Dans le salon, les plaisanteries sur les femmes et le mariage, l’adultère auraient provoqué un tollé, le respect de la femme y était poussé jusqu’à l’adulation. Marguerite de Valois se serait aussi inspirée du salon de la duchesse de Retz pour créer le sien, l’un des plus actifs du début du xviie siècle. Dans le domaine de la littérature et des arts, le maréchal de Retz et sa femme jouent le rôle de mécènes bienveillants.

Un article de 2006 écrit par un historien, Emmanuel Buron, met en cause l’existence du salon : «le mot salon n’existe pas au xvie siècle.» Un salon est un lieu où les hiérarchies sociales s’effacent, écrivains et aristocrates sont égaux afin de privilégier la qualité des échanges intellectuels. L’historien précise que ce n’était pas le cas des relations entre les poètes et la duchesse de Retz, la hiérarchie sociale étant maintenue. Il souligne plutôt le rôle de mécène de la duchesse : «Mme de Retz occupe le centre d’un réseau de relations mais cette collectivité reste purement virtuelle, elle ne se réunit jamais et l’égalité de la conversation n’y règne pas.»

Marie‐Henriette Réchou cite cependant l’existence du salon des dames des Roches, Madeleine Neveu et sa fille Catherine qui ont créé un centre mondain de lettrés et d’érudits, à Poitiers de 1570 à 1578. Dans son ouvrage Deux féministes poitevines au xvie siècle : les dames des Roches, elle écrit : «Longtemps oubliées, les dames des Roches, mères et filles, Madeleine Neveu (1520–1587) et Catherine Fradonnet (1542–1587) […] deux bourgeoises poitevines parmi les auteurs les plus célèbres et les plus admirées de leur temps. […] le «Salon» qu’elles tinrent pendant une vingtaine d’années dans leur maison de la paroisse Saint‐Michel à Poitiers, il rivalisa avec les salons parisiens contemporains fréquentés par les humanistes comme celui […] de la maréchale de Retz.»

 

 

Claude Catherine est‐elle un symbole de l’émancipation féminine ?

En dehors des œuvres de l’Antiquité, aucune production de l’esprit humain ne valait la peine d’être étudiée. Il fut admis qu’être savant, était un titre de gloire, et on ne pouvait l’être si on ne connaissait à fond la littérature des Anciens.

Les femmes de la haute société profitent de l’engouement général de la Renaissance pour se cultiver, retourner aux textes anciens, apprendre les langues. L’égalité des chances dans le domaine de l’intelligence est reconnue de plein droit pour les princesses et les femmes de haut rang mais remise en cause par les esprits doctes. Quant aux femmes de «moindre qualité», François de Billon, écrivain, souligne: «Lorsqu’elles cultivent le jardin du savoir, elles le font comme à la desrobée et nonobstant les épynes de prohibition paternelle.»

 

 

Erasme s’inquiète : «La face du monde est retournée, les moines ne savent pas lire et les femmes s’adonnent aux livres.» La Réforme en faisant de la lecture et l’étude de la Bible le premier devoir du chrétien, favorise l’instruction féminine liée à la foi religieuse. On a beaucoup rallié la science des huguenotes qui se mêlaient de raisonner sur l’Écriture sainte. Les catholiques se montrent hostiles à l’ambition intellectuelle des femmes en matière de théologie. Ils considèrent que cela encourage leur orgueil et leur dépravation. Ronsard déplore dans la remontrance au peuple de France «que les femmes fragiles interprètent en vain le sens des évangiles qui devroient mesnager et garder leur maison».
Marie de Romieu prend la défense des femmes dans «un discours de l’excellence de la femme sur l’homme». Elle s’efforce de montrer que les dons de l’intelligence sont un apanage de son sexe, elle cite Madame de Retz à qui elle décerne les titres de dixième muse et de quatrième grâce.

«Vien donc, sœur des neuf sœurs et quatrième charité
Ma comtesse de Retz ! vien que tu soie escrite
La première en mes vers ! Le grec t’est familier
De ta bouche ressort un parler singulier
Qui contente les rois et leur cour magnifique ;
Le latin t’est commun et la langue italique ;
[…]
Tu ravis les esprits des hommes mieux disans :
Tant en prose et en vers tu sçais charmer nos sens.»

La duchesse de Retz est l’exemple même de l’émancipation intellectuelle de la femme du xvie siècle dans la haute société. Dans sa descendance, ce fut son petit‐fils, François‐Paul, le cardinal de Retz qui lui ressembla le plus. Il eut la même culture, la même intelligence extrêmement vive, le même goût de l’action et de l’intrigue, le même machiavélisme, le même tempérament passionné et les mêmes excès.

 

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