La duchesse de Retz : «espionne», savante et féministe (1/2)

portrait peinture tableau duchesse femme La duchesse de Retz réputée pour sa beauté et son érudition a passé sa petite enfance au château de Dampierre, propriété de ses parents.

Entretien Alexandra Riguet
Photos Marc Deneyer

Née au château de Dampierre‐sur‐Boutonne, la duchesse Claude Catherine de Retz était au xvie siècle à la tête du service d’espionnage de Catherine de Médicis. Femme savante, politique, polyglotte. Entretien fictif avec Marie‐Henriette Réchou, qui lui a consacré une thèse. Marie‐Henriette Réchou a été une des universitaires qui ont le plus travaillé sur la duchesse de Retz. Nous ne sommes pas parvenus à la rencontrer, la faculté de Saint‐Étienne où elle a soutenu sa thèse en 1996, ayant perdu sa trace. Les réponses faites par l’auteure sont donc extraites de ses écrits. Nous avons ajouté les recherches de l’historien Emmanuel Buron qui, en 2006, a apporté des précisions sur le rôle de mécène de cette grande lettrée de la Renaissance. Ces travaux montrent que ces «féministes» littéraires de la haute société revendiquent surtout le droit à l’étude.

 

Claude Catherine de Retz est le personnage emblématique du château de Dampierre. Que sait‐on sur sa petite enfance dans ce village ?

Claude Catherine de Clermont est née au château de Dampierre en 1540 (1543, selon certains auteurs), en pleine guerre de religions. Une période pendant laquelle François Ier ordonne la persécution de toute forme d’«hérésie», d’idée nouvelle et passe d’une tolérance relative à une terrible répression à l’égard des protestants. En même temps, la réforme progresse.
Claude Catherine est le dernier maillon de sept générations de Clermont à Dampierre, fille unique de Jeanne de Vivonne et du baron Claude de Clermont, proche de François Ier avec lequel il a été élevé. Claude de Clermont, baron de Dampierre appartenait à une des familles les plus illustres du royaume. Le 20 décembre 1539, le roi aurait passé une nuit à Dampierre. La mère de Claude Catherine, Jeanne de Vivonne, lettrée et influente à la cour, recevait la noblesse au château, qui était devenue une puissante demeure de plaisance. C’est aussi l’époque des fastes et des fêtes de la Renaissance, des joutes littéraires auraient été organisées dans la galerie extérieure du monument. Claude de Clermont meurt en 1545, en combattant les Anglais. Claude Catherine est encore une fillette lorsqu’elle quitte la vie paisible de la presqu’île de Dampierre‐sur‐Boutonne pour suivre sa mère à la cour des Valois où elle passera une grande partie de sa vie. Avant de partir pour Paris, sa mère Jeanne avait fait faire un magnifique plafond dans la galerie, qui est un grimoire alchimique extraordinaire. Ayant achevé les travaux de Dampierre, Jeanne de Vivonne sait qu’elle a le devoir d’organiser la vie de sa fille, c’est pourquoi elle revient à la cour. La cour des Valois reflète les contrastes de la Renaissance, l’humanisme, la curiosité de l’autre avec un principe monarchique strict. Ce sont les esprits contraires de cette période : «Les lettres fleurissent, les esprits se réveillent, c’est une joie de vivre, le monde rit au monde», écrit le poète Clément Marot. Ce sont aussi des années de meurtres en masse, de guerres, de famines.

 

 

Comment la vie s’organise-t-elle à Paris pour la mère et la fille ?

Claude Catherine arrive à la cour, très jeune, c’est-à-dire vers trois, quatre ans. Elle est élevée avec les enfants royaux. Appréciée pour sa probité, sa sagesse et son intelligence, sa mère, Jeanne de Vivonne, veuve à 25 ans, est une favorite de la cour. La mère de Jeanne de Vivonne, Louise de Daillon, avait déjà été désignée par François Ier, pour servir sa sœur Marguerite de Navarre, autre femme de lettre illustre. Anne de Vivonne, la sœur de Jeanne, les rejoindra à la cour avec le troisième de ses fils, Pierre de Bourdeille, qui deviendra l’homme de lettres, Brantôme.

Claude Catherine a 16 ans lorsque Catherine de Médicis, qui a remarqué sa vivacité d’esprit et sa beauté, la marie à Jean d’Annebault, baron de Retz, 65 ans, membre d’une vieille famille de gentilshommes normands. Il était d’usage à l’époque de récompenser les bons serviteurs du roi en leur proposant des jeunes filles de la plus haute noblesse. Le contrat de mariage, passé à Poitiers, le 28 avril 1558, révèle une fortune très importante en terres, seigneuries, argent et meubles. De 49 ans son aîné, Jean d’Annebault est décrit comme un homme honnête, de caractère difficile, sans génie que Claude Catherine n’aimait pas. En 1562, elle devient veuve à 22 ans. Elle aime l’intrigue et les plaisirs, elle est riche, tournée vers le monde. Catherine de Médicis va savoir utiliser ce très beau parti…

 

Claude Catherine devient un personnage important à la cour. Une femme à la tête des «renseignements généraux»…   

Henri II retient à la cour encore plus de femmes que son père François Ier. L’escadron volant de la reine est composé de belles femmes, intelligentes et cultivées, influentes dans la vie politique, les arts, les lettres. Ces filles de la reine sont la parure de tous les spectacles et de toutes les fêtes. Aucune entrée royale, aucune noce, aucune réception de souverains ou de grands personnages ne peut se passer d’elles. Elles sont devenues pour Catherine de Médicis des armes pour séduire sans être séduites, d’entendre d’intéressantes confidences mêlées aux déclarations d’amour, tout en gardant l’apparence de la vertu. La discrétion et la modestie figurent au premier rang de cet art d’aimer. Tout doit se régler sans débauche, ni orgie, la reine détestait les dévergondages. Un scandale ne peut éclater dans ce cercle clos, les femmes qui tombaient enceintes risquaient d’être enfermées à vie au couvent, chassées, odieusement traitées par la cour. Les «filles de la reine» dirigent les affaires publiques, négocient ou rompent des traités, participent à toutes les intrigues et à tous les dangers des guerres civiles.

Catherine de Médicis placera Claude Catherine à la tête de cet escadron, outil privilégié de récolte des informations et de diffusion des renseignements, le service secret de la reine. Cet escadron volant accompagnait la reine dans ses déplacements, il prit part notamment au voyage de deux ans à travers la France avec le roi Charles IX, huit mille courtisans et six mille chevaux. Cet escadron devient très vite pour la reine un instrument de gouvernement et son service secret.

 

 

Claude Catherine épouse ensuite le florentin Albert de Gondi, personnage clé de la cour de France.

Catherine de Médicis, qui cherche par tous les moyens à faire entrer la haute société italienne à la cour, trouve en cette belle personne érudite, un parti idéal pour un notable florentin,  Albert de Gondi, né en 1522, qui possède une grande fortune. Il est d’une famille de gentilshommes qui se sont enrichis dans le commerce et la banque. Son père, Antoine de Gondi, était le trésorier de l’archevêché de Lyon et sa mère, Marie Catherine de Pierrevive, dite Marion, une femme d’affaires de très haut niveau, qui avait la renommée, à Lyon, d’être l’amie des belles lettres ; proche de Louise Labbé, elle recevait Rabelais dans son salon littéraire.

Albert de Gondi a le double de l’âge de Claude Catherine, mais c’est un bel homme fin, érudit et guerrier. Catherine de Médicis l’anoblit en lui permettant de reprendre «Retz», le nom que sa femme tenait de son premier mari. Le mariage a eu lieu à Cognac, le 14 septembre 1565, en présence de la reine. Claude Catherine deviendra maréchale puis duchesse de Retz. Le nom de Gondi lui ouvre toutes les portes des banques florentines et elle partage, avec son mari, le sens des affaires. Le mariage est surtout l’alliance de deux ambitions qui s’épaulent. Mais cette union est mal vécue par sa mère et son cousin Brantôme, chroniqueur de l’époque qui tenait à la noblesse de leur lignée. Cette alliance avec un florentin ne lui plaisait pas du tout.

Quant à Albert de Gondi, ce mariage le faisait pénétrer de plein pied au cœur de cette noblesse française, si gonflée d’ostracisme envers les étrangers de petite maison, et surtout contre les Italiens, trop nombreux, trop influents, auprès de la reine. Cela ne perturbe en rien Claude Catherine qui fait un pied de nez à la montée de cette xénophobie. Certains députés s’élèveront contre ces Italiens, qui forment une communauté dans les hauts cercles de la France et des pays limitrophes, et qui ont le sens des affaires et du commerce. Des manifestations entrainant des pillages et des morts ont d’ailleurs été perpétrées contre quelques‐uns d’entre eux, dont le maréchal de Retz. Serviteur courageux, voué corps et âme au royaume, habile et intelligent, il a joué un rôle prépondérant pendant tout le xvie siècle. Il s’est fait remarquer pour sa bravoure dans des batailles et a joué un rôle dans la diplomatie.

En 1570, il réussit la mission de négocier le mariage de Charles IX avec la princesse Élisabeth d’Autriche. Progressivement, les postes clés du royaume lui sont attribués. Albert de Gondi fait montre d’une fidélité égale aux rois successifs, sa grosse fortune lui permettant de prêter de l’argent pour négocier. Il renonce à sa politique antiprotestante pour suivre Henri IV qui lui fait une confiance aveugle. Il a mis son art de la diplomatie au service des derniers Valois comme du premier Bourbon avec une égale fidélité, car il savait que du trône seul lui viendrait la sécurité, la puissance et la gloire.

Albert de Gondi est l’exemple d’une intégration réussie, ses descendants resteront seigneurs de Retz jusqu’en 1676. Né florentin, il devint français aussi aisément que de Gondi, il passe à Retz. «Tel est monté bien haut, qui fut fils d’un banquier», écrit le poète Amadis Jamyn. La reine Catherine de Médicis appréciait ce Florentin qui fut un serviteur courageux, intelligent, habile, infatigable et sans état d’âme. À la fin de sa vie, il partage son temps entre les méditations pieuses et les méditations philosophiques.

 

 

La duchesse de Retz a‐t‐elle une personnalité à part à la cour ?

Claude Catherine de Retz aimait vivre dangereusement et fréquentait les seigneurs de camps opposés au risque de subir des suites fâcheuses. Par exemple, Charles IX avait été satisfait de voir son frère, le futur Henri III, éloigné de la cour pour devenir roi de Pologne. Ils ne sympathisaient guère. Le roi se montrait jaloux des succès militaires remportés par Henri sur les protestants et de constater que sa sœur Marguerite lui préférait son frère. Ils étaient presque ennemis. Et voilà que Claude Catherine entretient une correspondance avec le roi de Pologne, ce frère détesté. À telle enseigne, qu’à la cour on parle de la disgrâce de la maréchale de Retz. Claude Catherine fit ses malles pour revenir au pays de Retz. Heureusement pour elle, le pauvre malade Charles IX mourut le 30 mai 1574 de tuberculose. Son frère Henri III fut donc appelé pour lui succéder. Madame de Retz n’avait plus rien à craindre. Tandis que Catherine de Médicis prenait la régence, Albert de Gondi et sa femme se trouvaient autant en faveur qu’avant. La politique de Claude Catherine changea souvent. Elle avait soutenu ardemment Henri III avant d’approuver le duc de Guise qui voulait couper les cheveux du roi, l’enfermer dans un couvent et prendre sa place. Puis, elle prit le parti d’Henri IV et elle prouva son attachement au nouveau roi en accompagnant son armée au siège de Rouen, pendant que son époux, le duc de Retz, négociait en Italie avec le pape, la reconnaissance du roi huguenot. Comme son mari, elle a participé au sacre d’Henri IV à Chartres.

 

 

Claude Catherine : les intrigues, la fête et les facéties…

La duchesse et maréchale de Retz retrouve les faveurs de la cour, elle sera de toutes les fêtes du nouveau roi, Henri III, grand amateur de divertissements. Elle y apparaît comme une fée couverte d’or et d’argent ou comme une naïade très légèrement vêtue. Le roi, maintes fois peint avec ses boucles d’oreilles, s’y habillait en femme et se montrait avec ses mignons. Les témoignages concernent surtout le fameux banquet «orgiaque de Chenonceau», organisé par la maréchale de Retz. Le chroniqueur Pierre de L’Estoile, dit : «En ce beau banquet, les dames les plus belles et les plus honnêtes de la cour, étant à moitié nues et ayant les cheveux épars comme épousées, furent employées à faire le service.» Pierre de l’Estoile qui avait un esprit critique et moralisateur stigmatisait les nouvelles modes féminines en accusant les femmes de se dénuder à la gorge. On abandonnait alors les robes montantes, enserrant le cou dans une fraise, pour des robes décolletées en carré avec collerette haute, entourant l’arrière de la tête. Dans la vie quotidienne, la reine mère ou reine noire, vêtue de son éternelle robe noire après la mort de son époux, Henri II, était un rabat‐joie. Mais, lorsqu’elle donnait des festivités, elle mettait tout en œuvre pour distraire ses invités. Ce ne furent donc ni des orgies, ni des extravagances mais l’expression d’une mentalité selon laquelle les réjouissances étaient indispensables à la vie.

Madame de Retz était en excellents termes avec Henri III, le roi avait une grande ouverture d’esprit mais il avait aussi de «grands travers» dont la maréchale se moquait comme tous ses courtisans. Le roi lui‐même était parfois gêné de ses propres excès et de ses mœurs dissolues. Alors que Henri III était vaillant aux armées, il avait peur de l’orage et se cachait sous son lit au premier coup de tonnerre.

 

 

Ce qui donna à Claude Catherine et à quelques‐uns de ses amis, l’idée de lui faire une farce. En compagnie d’Agrippa D’Aubigné, écrivain, élevé dans la religion calviniste, elle avait caché, dans le lit du souverain, une sarbacane et laissé croire au roi que la voix qui s’en échappait était celle d’un ange venu lui proférer des menaces. Anne de Joyeuse, le mignon favori du roi, pris crainte pour sa faveur et, trompant ses compagnons, alla tout raconter au roi. Ce dernier que la soi‐disante intervention céleste dans sa vie privée avait rendu à demi‐fou de terreur, entra dans une colère épouvantable. Il voulut se venger de Madame de Retz. Albert de Gondi avait été obligé d’intervenir auprès de Catherine de Médicis pour que tout rentre dans l’ordre.

Pendant la Saint‐Barthélémy, la duchesse refusa de s’unir au gigantesque homicide qui avait gagné tous les catholiques de Paris, et accueillit, avec sa mère, un jeune Huguenot, Jean de Beaumanoir de Lavardin, qui cherchait refuge pour échapper à la mort. Elle le cacha dans sa garde‐robe.

Des «soupers» galants se tenaient chez elle. Des propos joyeux se mêlaient aux dissertations savantes. Pasquier écrivit : «Madame de Retz me convia à soupper, où se trouvèrent plusieurs seigneurs de marque. Toute la sérée se passa sur une infinité de bons et beaux propos concernant la calamité de ce temps, et sur les espoirs et desespoirs que chacun de nous appréhendoit, selon la diversité de ses opinions. […] Jamais je ne vy pièces plus décousues que celles‐là, ny de meilleure estoffe ! […] Enfin, comme le discours de l’amour est l’assaisonnement des beaux esprits, aussi ne le peusmes l’oublier.»

Claude Catherine avait une vie sentimentale agitée, les chroniqueurs de l’époque dirent qu’elle était la plus belle et la plus intelligente dame de son temps et ont raconté que de nombreux hommes se sont disputé ses faveurs, plusieurs les ont partagées. Charles de Balzac d’Entragues aurait été son favori. Cette liaison fit jaser la cour, lorsque Claude Catherine, éloignée de son mari depuis plusieurs mois, se retrouva enceinte. Albert de Gondi la laissait entièrement libre, leur union scellée par une commune ambition : à lui la gestion des affaires, la guerre, la diplomatie, à elle la représentation à la cour, le mécénat des écrivains. Entre deux campagnes et deux ambassades, ils eurent dix enfants. Jamais le maréchal de Retz ne fit étalage de ses richesses. Ce souci de ne pas paraître aux yeux de ses contemporains était inscrit au‐dessus de la cheminée du château de Dampierre dans la grande salle «Se congnestre, estre et non parestre».

Suite de l’article : La duchesse de Retz : «espionne», savante et féministe

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