Internaute, libère-toi

Source : https://www.gnu.org/

Par Yann Connan, Abir Farouzi, Houssamedine Yousfi

« Liberté, égalité, fraternité », voici comment Richard Stallman résume la philosophie du logiciel libre. Philosophie qu’il expose lors d’une conférence à l’IUT de Poitiers, site de Niort en 2013.

Liberté, car l’utilisateur peut exploiter et modifier le logiciel à sa guise. Égalité, car tout le monde possède les mêmes droits et personne ne domine l’autre. Enfin, fraternité, par le fait qu’un logiciel libre encourage la coopération entre ses utilisateurs. A l’inverse, un programme qui ne respecte pas ces valeurs est un programme dit privateur, parce qu’il prive les utilisateurs de certains de leurs droits fondamentaux.

Pour qu’un logiciel soit libre, il doit respecter et assurer quatre libertés, définies par l’initiateur du mouvement du logiciel libre, Richard Stallman.

Liberté 0 : La liberté d’exécuter le programme selon la volonté de l’utilisateur sans restriction.
Liberté 1 : La liberté d’étudier et de modifier le code source du programme.
Liberté 2 : La liberté de distribuer des copies du programme.
Liberté 3 : La liberté de distribuer des copies modifiées du programme.

On voit bien que Richard Stallman conserve ici ses habitudes d’informaticien, commençant sa liste par le chiffre zéro. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce qui définit un logiciel libre n’est donc pas lié à sa gratuité. Un logiciel privateur gratuit est simplement un logiciel qui n’exige pas que « l’utilisateur paye pour être abusé ».

Les quatre libertés sont nécessaires et complémentaires entre elles. Sans la liberté 0, l’utilisateur doit obéir à des conditions d’utilisation qui peuvent être injustes. Sans la liberté 1, il doit faire une confiance aveugle aux développeurs du logiciel en question et en l’exécutable qu’on lui propose, qui peut contenir des erreurs ou même des fonctionnalités malveillantes. Sans les libertés 2 et 3, l’utilisateur ne peut pas contribuer à la communauté. Bien sûr, ces libertés ne sont pas obligatoires, les utilisateurs conservant le droit de ne pas exécuter le programme, de ne pas vérifier le code source ou encore de ne pas distribuer le logiciel.

Le téléphone portable, le rêve de Staline”

Que penseriez-vous si l’on vous proposait une société où il est possible de connaître vos moindres déplacements, d’écouter et d’analyser toutes vos conversations, de connaître vos goûts et vos envies et de les prévoir, de savoir ce que vous regardez ou lisez, voire même d’une société qui pourrait contrôler cet accès au savoir ? Un scénario digne de Big Brother qui ressemble beaucoup à de la science-fiction nous diriez-vous. Pourtant, ce scénario est-il si improbable, est-il si éloigné de notre réalité moderne ?

Durant cette conférence, Richard Stallman nous amène à questionner notre utilisation quotidienne des logiciels privateurs. Pour lui, ils agissent parfois comme des pièges dont les fonctionnalités qu’ils fournissent sont l’appât. On ne sait pas exactement ce qu’ils contiennent et ce qu’ils font. Ils possèdent bien souvent des fonctionnalités malveillantes, des menottes numériques nous privant de certaines libertés, des portes dérobées installant des processus à notre insu et des programmes de surveillance à distance. Il cite, parmi d’autres, l’exemple du logiciel de la Kindle d’Amazon. Par l’acquisition d’un nouveau livre à partir de cette plateforme, on se prive de la liberté de pouvoir acquérir ce livre anonymement et on permet au propriétaire du logiciel de connaître la liste des livres que chacun possède. Mais l’existence même d’une telle liste n’est-elle pas potentiellement nuisible à nos propres libertés individuelles ? De plus, et pour poursuivre cet exemple, selon les termes d’Amazon, on ne possède jamais véritablement un livre et il existe une porte dérobée dans leur logiciel permettant de supprimer des livres à distance. Ce cas de figure se serait déjà produit selon Stallman en 2009 : Amazon aurait supprimé des milliers d’exemplaires d’un livre qui jusque-là était autorisé et qui avait été acquis sous leur plateforme. De quel livre s’agissait-il ? 1984, de George Orwell, roman de science-fiction décrivant les possibles dérives d’un régime totalitaire où les libertés individuelles n’existent plus.

Portrait de Stallman par Houssemeddine Yousfi.

Mais la liseuse n’est bien évidemment pas la seule à être pointée du doigt. Pensez à ce petit objet devenu pour beaucoup d’entre nous si indispensable à notre quotidien : le smartphone. S’il nous facilite grandement la vie, il doit néanmoins nous questionner sur les possibles dérives liées à son utilisation. Suffit-il de l’éteindre pour avoir l’esprit tranquille ? Stallman nous avertit que non, car même éteint il continue de recevoir et de transmettre de l’information. Perspective pas très réjouissante si l’on imagine son potentiel d’espionnage massif entre de mauvaises mains.

Démocratie 2.0

Une société numérique libre est fondée sur des pistes de collaboration et de partage entre les différents utilisateurs du logiciel. Il s’agit de créer un environnement social où tout individu peut participer directement à l’évolution du logiciel libre et ainsi apporter sa pierre à l’édifice. Stallman précise que les deux premières libertés ne suffisent pas pour assurer pleinement la liberté de l’utilisateur. La liberté de diffusion du logiciel et d’une version modifiée de celui-ci à la communauté s’avère indispensable. Il souligne également l’importance du travail en groupe et de la mise en commun, afin d’éviter qu’une même modification soit effectuée de multiples fois. Ainsi, ce travail en coopération peut même permettre aux non-initiés d’accéder au contenu apporté par les autres utilisateurs, de participer au développement du logiciel, et par conséquent créer un environnement démocratique où chacun est libre de bénéficier ou de décider de l’évolution future du logiciel.

Néanmoins, les propriétaires des programmes privateurs limitent ces droits «en exerçant un contrôle et un pouvoir injuste sur les utilisateurs» à travers leurs logiciels. Ce pouvoir est souvent sous forme de contrat ou de licence éliminant une ou plusieurs libertés afin d’exploiter et d’abuser de l’utilisateur. C’est la raison pour laquelle il est impératif, selon lui, de refuser tout programme restreignant notre liberté et ne pas accepter de développer ce type de logiciel. Selon sa vision des choses, le monde aujourd’hui est confronté entre le choix de jouir de ses droits humains individuels et collectifs à travers les logiciels libres ou d’accepter d’être exploité par les propriétaires des logiciels privateurs. Quoique la réponse soit évidente, le monde poursuit son utilisation massive des programmes privateurs. C’est pourquoi, Stallman incite les citoyens à réagir et à intégrer le mouvement du logiciel libre afin d’assurer la liberté du cyberespace et de clamer : «Internaute, libère-toi !»

Cet article a été réalisé dans le cadre d’une formation à l’écriture journalistique avec l’École doctorale Sciences et ingénierie des systèmes, mathématiques, informatiques (Sismi) des universités de Poitiers et Limoges.

Auteurs

Yann Connan est doctorant en cryptographie, laboratoire XLIM à l’université de Limoges.

Abir Farouzi est doctorante en informatique, laboratoire Lias, ISAE-ENSMA.

Houssemeddine Yousfi est doctorant en informatique, laboratoire Lias, ISAE-ENSMA.

Conférence “Vers une société numérique libre” de Richard Stallman, initiateur du projet GNU.

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