Hitler et la petite oie stupide

L’oie s’admirant, après avoir arraché des poils de cochons pour en faire des faux-cils.

Par Florine Michelet

Le cinéma et les nazis, une grande histoire d’amour et de propagande. Du film des jeux de Berlin à Kolberg, dernier grand film de propagande du Reich, en passant par Le Triomphe de la Volonté, les nazis ont adoré filmer et diffuser leur vision du monde sur le grand écran. Même avec les dessins animés – car Hitler les appréciait au point d’accueillir le frère de Walt Disney pour la promotion de Blanche-Neige.

Quiconque commence une recherche scientifique redoute de finir face à un mur : un livre perdu, une réserve pillée… ou une référence qui, après moult et moult recherches sur le précieux internet, ne donne rien d’autre qu’une grande page de vide. On s’échine à chercher ce dessin animé oublié que l’on veut voir et étudier. En effet, il est très compliqué de retrouver des dessins animés des années 1940 – ceux qui ne sont pas américains. Ils ont été utilisés par les ministères de la propagande et ils méritent que l’on s’y intéresse un peu. Mais l’œuvre peut être compliquée à comprendre. Alors, quelle est l’histoire d’Hitler et de la petite oie ?

Das dumme Gänslein, ou l’Oie Stupide, diffusée en 1944.

Das dumme Gänslein, ou l’Oie Stupide, est un des rares dessins animés du Troisième Reich à avoir survécu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale – la honte est un puissant facteur de destruction. Produit par Hans Fischerkösen, il a été diffusé en 1944 dans le Reich allemand. Avant même de raconter l’histoire du dessin animé, il faut raconter l’aventure de sa découverte.

Les sites vidéo habituels ne permettaient pas de le trouver. Certains sites avaient des liens qui n’aboutissaient à rien. Dans ce genre de situations, on s’intéresse au site des archives : d’abord les grandes archives nationales, puis celles du studio… sans résultats. De désespoir, on cherche un peu au hasard, on ère sur l’Internet mondial. Et finalement, trois jours de recherche plus tard, on se retrouve sur un site obscur, noir et vert-de-gris, orné d’une croix gammée. La tendance politique est très nette. Mais miracle ! Un lien est dévoilé, un lien qui amène enfin sur une vidéo non répertoriée (c’est-à-dire qu’elle ne peut pas être trouvée sans ce lien précis). Le téléchargement échoue deux fois, on finit par le télécharger sur le téléphone. Le valait-il vraiment ?

La petite oie, son mari et ses quatre enfants.

Finalement, qu’est-ce qui dérange dans ce dessin animé ? En regardant de loin, il n’est qu’une fable de plus dans le cinéma. Une petite oie cherche à s’extraire de sa condition sociale : elle rêve de la ville, de belles parures et de beaux mâles plutôt que de se contenter de sa vie simple de fermière promise au jard du village. Sa mère peut la rappeler à l’ordre, l’empêcher de porter des talons et du maquillage, elle veut la belle vie ! Comble de l’horreur pour sa famille, elle s’acoquine avec un renard. Elle part avec et arrive dans son repère où se trouve d’autres oies emprisonnées. Elle comprend qu’elle a été dupée par de belles paroles et réussit à s’échapper. La ferme n’est pas revancharde, puisque les animaux qui se moquaient d’elle la sauvent. La petite oie se marie avec son soupirant, qui est bien un jard et éduque ses quatre enfants dans la plus pure tradition.

Le renard, au long nez et vêtu comme un colporteur juif
(long manteau et chapeau rapiécé), s’approche de l’oie.

Comparé à d’autres œuvres de propagande, ce dessin animé n’a pas l’air si dangereux que cela. Pourquoi donc est-il si bien caché dans les méandres du dark web ?

Parce qu’il est dangereux dans tout ce qu’il ne montre pas. Cette grande ville dont la ferme a peur, c’est tout ce que représente la République de Weimar : les music-halls, la débauche, la vie de Bohême, mais aussi la démocratie. La ferme est la représentation d’un Reich où tout est beau et bien à sa place : les oies (blanches, est-ce un détail ?) sont de bonnes mères, elles épousent des jards tout aussi blancs. Il n’y a pas de place pour le couple interracial que représente le renard et l’oie. Et ce renard, que représente-t-il ? Habillé en colporteur, mauvais et roublard, il représente le juif qui a manipulé et trahi l’Allemagne (la fameuse théorie du poignard dans le dos). La petite oie cherche à échapper à sa condition : elle veut vivre de manière insouciante, comme dans les années 1920. Sa famille conservatrice souhaite la ramener dans le droit chemin, dans la tradition. C’est chose faite à la fin du dessin animé. Devenue mère, elle éduque ses enfants à être de bonnes oies et de bons jards. Quand on sait qu’il s’agit d’une production nazie, cette sacralisation de la tradition n’est pas étonnante. L’Église, les Enfants, la Cuisine (Kirche, Kinder, Küche). C’est tout ce qui compose la femme aryenne. La morale de ce dessin animé est simple. La vie sous le Reich est douce, organisée comme il faut, où chaque petite chose est à sa place – tout est naturel et ne doit pas être modifié.

L’oie, ici petite, observe les charmes de la ville malgré les complaintes de sa mère.

C’est là tout l’art de la propagande dans les dessins animés : être visible, être comprise, être efficace. Si, aujourd’hui, on se demande à tort pourquoi ce dessin animé est dissimulé c’est parce que nous n’avons plus les mêmes schémas mentaux.

Toute la complexité d’une œuvre est de rentrer mentalement dedans : dans ce qu’elle dit, ce qu’elle ne dit pas, ce qu’elle cache et ce qu’elle crache.


Leonard Mosley, the real Walt Disney, Futura Publications, 1987.

Cet article a été réalisé lors d’un séminaire de médiation et d’écriture journalistique dans le cadre du master histoire de l’art, patrimoine et musées de l’université de Poitiers.

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