Hervé Le Treut — Le climat change et changera

Dominique Robin - série Oil, 2014. Dominique Robin - série Oil, 2014.

Réchauf­fe­ment et dérè­gle­ment cli­ma­tique, adap­ta­tion et régu­la­tion, impacts sur la bio­di­ver­sité, le lit­toral et l’équilibre des sociétés…

Entre­tien Aline Cham­bras
L’Actualité Poitou-Char­entes n° 106 automne 2014

Cli­ma­to­logue, mem­bre de l’Académie des sci­ences et directeur de l’Institut Pierre-Simon Laplace, Hervé Le Treut fait par­tie du GIEC, le groupe d’experts inter­gou­verne­men­tal sur l’évolution du cli­mat. Il dirige l’institut Pierre-Simon Laplace des sci­ences de l’environnement glob­al.
En 2009, il a pub­lié Nou­veau cli­mat sur la Terre : com­pren­dre, prédire, réa­gir aux édi­tions Flam­mar­i­on. Il a égale­ment piloté un rap­port, inti­t­ulé Les impacts du réchauf­fe­ment cli­ma­tique en Aquitaine à la demande de la Région Aquitaine.
Le 27 novem­bre 2014 Hervé Le Treut était invité à Poitiers pour par­ticiper au forum citoyen sur le cli­mat organ­isé par l’Espace Mendès France qui, d’autre part, a pro­duit l’exposition «Le cli­mat change. Et nous ?».

L’Actualité. – La ques­tion cli­ma­tique fait couler beau­coup d’encre. Et les ter­mes util­isés pour l’aborder se mul­ti­plient : change­ment, réchauf­fe­ment, dérè­gle­ment. Cette diver­sité des ter­mes ne nuit-elle pas au mes­sage sci­en­tifique ?
Hervé Le Treut. – Effec­tive­ment, il est impor­tant d’être clair. Sans pour autant sim­pli­fi­er. Quand on regarde les sondages, je pense ici à ceux menés par Daniel Boy du Cevipof, on se rend compte que l’esprit des citoyens reste très brouil­lé sur ces ques­tions. Ain­si, la réponse qui vient en pre­mier quand on leur demande quel est le mécan­isme qui explique le réchauf­fe­ment cli­ma­tique est le trou dans la couche d’ozone : le soleil passerait par ce trou et réchauf­ferait ain­si la planète. Seule une minorité cite les émis­sions de gaz à effet de serre.
Je par­le sou­vent de change­ment car c’est le terme à la fois le plus neu­tre, mais aus­si le plus évo­ca­teur. Le cli­mat change et chang­era. C’est un fait aujourd’hui sci­en­tifique­ment admis. Mais pour expli­quer plus en détails en quoi il y a change­ment et ce que sera ce change­ment, il est sans doute utile de dif­férenci­er les notions de réchauf­fe­ment et de dérè­gle­ment cli­ma­tiques.

Pourquoi ?
Tout d’abord, parce que le réchauf­fe­ment de la planète est le mécan­isme pre­mier, à l’origine des autres effets. Il est mesurable, il est la con­séquence directe des émis­sions de gaz à effet de serre et il va se pour­suiv­re, con­cer­nant toutes les régions du monde, avec des ampli­tudes que nous avons encore du mal à établir avec pré­ci­sion.
Ce réchauf­fe­ment a pour con­séquence des mod­i­fi­ca­tions directes, comme le relève­ment du niveau des océans ou des mod­i­fi­ca­tions du vivant, très sen­si­ble aux fluc­tu­a­tions des tem­péra­tures. Mais ce réchauf­fe­ment a aus­si des con­séquences plus indi­rectes : le change­ment de con­traste de tem­péra­tures entre les pôles et l’équateur, par exem­ple, mod­i­fie la dynamique de l’atmosphère. Et là nous tou­chons à quelque chose de très com­plexe et de par­tielle­ment imprévis­i­ble : nous pou­vons alors par­ler de dérè­gle­ment de la machine cli­ma­tique, avec notam­ment la forte prob­a­bil­ité de voir des épisodes de sécher­ess­es, de tem­pêtes ou de pré­cip­i­ta­tions – tous ces phénomènes étant liés aux cir­cu­la­tions atmo­sphériques – se pro­duire sous une forme inat­ten­due, par­fois plus intense. Ces dérè­gle­ments cli­ma­tiques sont par nature extrême­ment dif­fi­ciles à anticiper avec pré­ci­sion : il est, par exem­ple, impos­si­ble de dire qu’une sécher­esse se pro­duira dans x années dans tel pays. La notion de dérè­gle­ment cli­ma­tique sous-tend donc celle de risques cli­ma­tiques, que nous ne pou­vons pas prévoir avec cer­ti­tude mais que nous devons dès aujourd’hui envis­ager et anticiper. Dis­tinguer ain­si des con­séquences directes et indi­rectes per­met donc de mieux séri­er les prob­lèmes.

Ces prob­lèmes juste­ment quels sont-ils ?
En pre­mier lieu, il ne faut pas oubli­er que les émis­sions de gaz à effet de serre se sont forte­ment dévelop­pées après la Deux­ième Guerre mon­di­ale : les gaz restent des décen­nies ou des siè­cles dans l’atmosphère et ces émis­sions passées impliquent un change­ment cli­ma­tique à venir inévitable auquel nous devrons nous adapter préven­tive­ment. Il faut pour cela être capa­bles de gér­er des aléas nou­veaux et les besoins d’organisation qu’ils sup­posent pour que ces risques soient partagés de la manière la plus sol­idaire. Cela réclame aus­si d’en débat­tre démoc­ra­tique­ment. Mais, atten­tion, l’adaptation ne sera pas suff­isante et il faut aus­si, et de manière urgente, réduire les émis­sions de ces gaz à effet de serre. L’un ne rem­place pas l’autre. Et si nous voulons sta­bilis­er le sys­tème cli­ma­tique, ce sont nos émis­sions actuelles et futures que nous devons absol­u­ment réguler. Or, il est clair que nous sommes en retard par rap­port à ce qu’il aurait fal­lu faire. Il y a donc urgence à réduire au plus vite ces émis­sions de gaz à effet de serre, par un fac­teur 2 ou 3. Bien sûr, c’est un objec­tif très com­pliqué d’un point de vue poli­tique et économique puisque cela revient à touch­er à ce qui représente 80 % de notre énergie (pét­role, gaz, char­bon). Il s’agit donc de penser un change­ment struc­turel et à une échelle inter­na­tionale des fil­ières énergé­tiques, ce qui va bien au-delà de l’expertise d’un cli­ma­to­logue. C’est aus­si un défi d’un point de vue tech­nologique car il implique de pass­er à des éner­gies décar­bonées.

Vos pro­pos peu­vent sem­bler très alarmistes. Or, même si la ques­tion cli­ma­tique ne sus­cite pas autant de scep­ti­cisme qu’il y a quelques années, elle ne débouche pas pour autant sur des pris­es de déci­sion rad­i­cales en terme poli­tique.
Oui, la dif­fi­culté aujourd’hui, en France et en Europe – et sans doute aus­si aux États-Unis même si ce que l’on a appelé le «cli­ma­to-scep­ti­cisme» y reste très pas­sion­nel et vir­u­lent – réside dans ce hia­tus : l’existence d’un risque cli­ma­tique est de plus en plus large­ment accep­té. Mais la ques­tion des solu­tions reste un pro­fond sujet de désac­cords, même au sein d’une même famille poli­tique. Le débat se déplace, ce qui est très bien : ce n’est pas aux cli­ma­to­logues et aux sci­en­tifiques de le nour­rir seul, mais aux citoyens et aux poli­tiques, l’objectif étant de trou­ver de bonnes solu­tions au change­ment cli­ma­tique, que ce soit pour s’y adapter ou le prévenir. Or aujourd’hui, si la notion d’économie d’énergie est accep­tée, les fil­ières pour «décar­bon­er» l’énergie, que ce soit le nucléaire, les bio­car­bu­rants, etc., sont toutes débattues et aucune n’emporte l’adhésion totale car elles posent aus­si toute sorte d’autres prob­lèmes, pour l’environnement, notam­ment.

Dominique Robin - série Oil, 2014.

Dominique Robin — série Oil, 2014.

Vous avez piloté un rap­port, inti­t­ulé Les impacts du réchauf­fe­ment cli­ma­tique en Aquitaine à la demande de la Région Aquitaine. En Poitou-Char­entes, un tel tra­vail de recherche ne serait-il pas le bien­venu ?
Con­cer­nant cet ouvrage sur la région Aquitaine, il ne s’agissait pas d’un tra­vail de recherche mais de col­lecte d’informations, organ­isée col­lec­tive­ment : nous avons ain­si ten­té de recueil­lir toutes les infor­ma­tions sci­en­tifiques disponibles dans les lab­o­ra­toires de recherche sur ce que pour­ra être le change­ment cli­ma­tique en Aquitaine. Notre volon­té était que toute cette masse de don­nées sci­en­tifiques ren­con­tre le monde de la déci­sion. En Poitou-Char­entes, il existe aus­si de nom­breuses recherch­es liées aux ques­tions cli­ma­tiques, d’autant que le Poitou-Char­entes, comme la région Aquitaine a de fortes spé­ci­ficités géo­graphiques, comme la présence d’une grande bor­dure lit­torale ou de marais, que le change­ment cli­ma­tique devrait impacter. Il faut favoris­er l’usage de cette infor­ma­tion sci­en­tifique dans les proces­sus de déci­sions. Et c’est un tra­vail qu’il faudrait d’ailleurs faire partout. Pour lier plus forte­ment le monde des décideurs à celui de la recherche.

Toutes ces ques­tions com­plex­es sont sou­vent source de pes­simisme, quand ce n’est pas de vision futur­iste apoc­a­lyp­tique. Vous diriez-vous opti­miste ?
Hon­nête­ment je n’en sais rien. Il y a, je crois, deux dan­gers majeurs à associ­er au prob­lème du change­ment cli­ma­tique. En pre­mier, ce qui touche à ses con­séquences sur la bio­di­ver­sité. Là nous tou­chons à quelque chose que nous sommes absol­u­ment inca­pables de recon­stituer… Deux­ième­ment, la crise cli­ma­tique dans beau­coup de régions du monde et au sein même de nos pays occi­den­taux s’ajoute à d’autres crises, ce qui peut exac­er­ber des sit­u­a­tions de mis­ère, de vio­lence ou de con­flits. Mais, si je regarde le xxe siè­cle, siè­cle qui avait tout pour lui, comme une pop­u­la­tion peu nom­breuse, des ressources énergé­tiques immenses et neuves, un savoir sci­en­tifique nou­veau, et qui, au final a été le siè­cle des camps, de la Shoah, du Goulag, etc., alors je me dis que peut-être le xxie siè­cle, qui, lui, s’ouvre sur des aus­pices plus som­bres, arrivera a éviter tout ça. Dans tous les cas, je reste con­va­in­cu que les ques­tions de l’avenir cli­ma­tique doivent être abor­dées démoc­ra­tique­ment. Cela pose une lim­ite à l’alarmisme ou au pes­simisme que nous pou­vons nous per­me­t­tre en tant que sci­en­tifiques experts sur le cli­mat : ne pas sug­gér­er que la sit­u­a­tion est telle­ment dés­espérée, avec des enjeux telle­ment com­plex­es et de long terme qu’il fau­dra traiter le prob­lème par l’intermédiaire d’un gou­verne­ment fort, peut-être pas démoc­ra­tique. La solu­tion c’est avant tout de tra­vailler les dossiers, démoc­ra­tique­ment. Et rapi­de­ment.

Le livre de Nao­mi Oreskes et Erik M. Con­way, L’Effondrement de la civil­i­sa­tion occi­den­tale, est-il à ranger du côté des visions apoc­a­lyp­tiques ?
C’est un par­ti pris que les auteurs assu­ment com­plète­ment : pouss­er sys­té­ma­tique­ment les con­séquences pos­si­bles du change­ment cli­ma­tique au max­i­mum de ce que per­me­t­tent les études sci­en­tifiques actuelles. Il s’agit d’alerter de manière forte en restant dans le domaine du pos­si­ble, même si peut-être pas du plus prob­a­ble. Le livre est très effi­cace de ce point de vue. La lim­ite d’une telle approche est cepen­dant qu’elle ne four­nit pas de guide vers les solu­tions aux prob­lèmes qu’elle soulève. Et laiss­er enten­dre que cer­taines dic­tatures pour­raient faire mieux que des démoc­ra­ties ultra­l­ibérales au niveau envi­ron­nemen­tal est une provo­ca­tion qui peut être mal com­prise. Car ce n’est pas la démoc­ra­tie qui est en cause mais bien l’ultralibéralisme, qui en est un poi­son.

 

Un gamin des Demoiselles de Rochefort

Hervé Le Treut — DR

Né d’une mère rochelaise et d’un père bre­ton, Hervé Le Treut a vécu cinq ans à Rochefort, le temps d’y faire sa pri­maire et sa pre­mière année de col­lège. Son père, médecin mil­i­taire, tra­vail­lait alors comme respon­s­able du ser­vice de radi­olo­gie à l’hôpital mar­itime. Sa mère était pro­fesseur de physique au lycée Pierre-Loti. Élève dans la même classe qu’Alain Quel­la-Vil­léger et son frère jumeau Didi­er, il par­ticipe au tour­nage des Demoi­selles de Rochefort : «Nous étions la classe choisie pour fig­ur­er dans ce film les scènes de sor­tie d’école. Ce fut un moment extra­or­di­naire. Rochefort avait été repeinte en rose, en vio­let. Il y avait de la musique partout, on croi­sait Cather­ine Deneuve dans la rue.» De ces brèves années rochefor­t­ais­es, le cli­ma­to­logue garde aus­si en mémoire la lumière si par­ti­c­ulière de la Char­ente-Mar­itime, que sa mère, égale­ment pein­tre et aquarel­liste appré­ci­ait vive­ment. Hervé Le Treut a reçu en 2014 le Grand prix de l’Académie de Sain­tonge.

 

 

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