Guérilla navale de la Gironde au fort Boyard

Des membres du groupement FFI périgourdin Rac patrouillent à Port-des-Barques (Charente-Maritime) en septembre 1944. Les embarcations de pêche situées au second plan serviront à constituer des petites flottilles de patrouille au cours des mois suivants. Crédits : ECPAD.

Par Stéphane Weiss

Au cours du mois d’août 1944, la Royal Air Force et la Royal Navy ont consciencieusement veillé à supprimer les unités navales allemandes du golfe de Gascogne. Le 24 août, la Kriegsmarine a perdu ses deux derniers torpilleurs basés dans la Gironde, coulés au large de Royan par la Royal Air Force. Il s’agit là du seul engagement naval d’ampleur ayant eu lieu aux abords des trois poches du Sud-Ouest, jusqu’au déferlement de moyens mis en œuvre pour l’assaut final de Royan et de la pointe de Grave (avec le cuirassé Lorraine, le croiseur Duquesne, les torpilleurs Alcyon et Fortune et leurs escortes).

Malgré les pertes infligées par l’aviation alliée et malgré les sabordages volontaires au débouché du port de Bordeaux, les autorités allemandes ont conservé un ensemble de petits bateaux aptes pour la haute mer comme pour une guérilla côtière : quelques vedettes et avisos, des chalutiers armés et quelques cargos. Au fil des semaines, ces moyens ont assuré des liaisons maritimes avec l’Espagne, ainsi qu’entre les poches et les îles sous contrôle allemand. À titre d’exemple, Oléron était ravitaillée en farine depuis le continent, tout en exportant des denrées telles que 25 têtes de bétail, 500 kilogrammes de beurre et deux tonnes de poisson chaque semaine.

Hormis quelques tirs d’artillerie, aucune action française ou alliée n’est venue gêner durablement ce trafic tant qu’il est resté à l’abri des défenses côtières et anti-aériennes des poches allemandes. Faut-il en déduire que cet espace maritime côtier est resté à l’écart des opérations militaires ? La réponse est négative. Une petite guérilla fluviale et navale, certes sporadique, a en effet rapidement débuté à l’initiative de commandants locaux des Forces françaises de l’intérieur.

Une grande absente : la Marine française

Jusqu’en avril 1945, sur les fronts du Sud-Ouest et à leur voisinage, la Marine française n’a été représentée que par des éléments basés à terre : un état-major à Rochefort et quelques troupes. Aucune unité navale n’a été affectée aux ports libérés de la côte landaise ou de la Vendée. Par ailleurs, les formations de la Marine engagées sur les fronts du Sud-Ouest n’ont présenté aucune spécificité navale jusqu’aux derniers jours d’avril 1945 : un régiment de canonniers marins servant des pièces d’artillerie terrestres, une formation chirurgicale et deux petits bataillons d’infanterie.

Le premier de ces bataillons a été formé en août 1944 par les 280 élèves et personnels de l’École navale. Celle-ci, évacuée de Brest en juin 1940, regroupée à Toulon en 1941 puis dispersée en novembre 1942, avait été ré-ouverte en 1943 à Clairac, dans le Lot-et-Garonne, bien loin de la mer. Le 14 août 1944, à l’initiative de son commandant, le capitaine de vaisseau Lacaille-Desse, l’école a clandestinement quitté Clairac pour rallier un maquis dans le massif landais. Par la suite, le petit bataillon a rejoint Toulouse et s’est associé à une unité gersoise, la demi-brigade de l’Armagnac, dont il a ensuite épousé le parcours : déplacement à Bordeaux le 10 septembre, garde des abords de la capitale aquitaine puis migration vers le front de Royan, au bord de la Seudre, au début du mois d’octobre. Dans ce cadre, durant un trimestre, les élèves de l’École navale ont reçu la fonction de servants des mortiers et pièces d’artillerie légère de la demi-brigade. Considérant que ses élèves étaient «loin de la mer» et qu’il n’était pas normal d’utiliser des aspirants et des officiers mariniers comme simples soldats, leur commandant a obtenu en janvier 1945 leur retour dans le giron de la Marine : le petit bataillon a quitté le front de Royan le 20 janvier et est reparti vers Clairac.

Départ d’une patrouille marine française à bord d’un petit bateau armé d’un canon anti-aérien récupéré. La scène est, d’après sa légende d’époque, localisée sur l’estuaire de la Charente mais est associée à un officier, le capitaine de vaisseau Montesquieu, cité dans les archives de 1944 comme ayant œuvré sur la Gironde. Crédits : ECPAD

Le second bataillon, connu en tant que bataillon de fusiliers marins de Rochefort (BFMR), a été constitué à partir du 2 novembre sur instruction de l’état-major de la Marine afin, d’une part, de rassembler les éléments marins dispersés parmi les FFI des fronts charentais et, d’autre part, de disposer d’une force de la Marine pour occuper les installations portuaires rochelaises en cas de reddition allemande. L’unité a dans un premier temps rassemblé 300 hommes puis près de 500. Jusqu’en avril 1945, le bataillon a servi à la garde terrestre de l’embouchure de la Charente et de la presqu’île de Fouras. Il n’a retrouvé une vocation navale qu’à la mi-avril 1945, lors de son entraînement amphibie en vue de l’assaut de l’île d’Oléron. Après cette opération, le bataillon a procédé à l’occupation du port de La Pallice, avec une symbolique arrivée par la mer le 9 mai au matin, au lendemain de l’entrée des troupes terrestres françaises à La Rochelle.

Incursions allemandes

Le 7 septembre 1944, en arrivant au petit bourg côtier de Mortagne-sur-Gironde, au sud de Royan, les FFI locaux et les FFI périgourdins du futur régiment Z se sont trouvés en présence de six vedettes allemandes, dont les équipages procédaient au chargement d’un stock de blé en vue de sa mise à l’abri dans le réduit de Royan. Un combat a été aussitôt engagé, au bénéfice des Français : les Allemands ont été contraints de rembarquer et d’abandonner plusieurs prisonniers ainsi qu’une vedette, qui a fini par sombrer. Le même jour, sur l’autre rive de la Gironde, le bataillon Pistolet, également périgourdin, a récupéré un chaland à la dérive, probable conséquence de l’action de Mortagne. L’affaire n’en est pas restée là : le 10 septembre, quatre chalutiers armés et une vedette allemande ont bombardé Mortagne en représailles.

Par la suite, des vedettes allemandes sont épisodiquement apparues de nuit sur la Gironde, aux abords des lignes françaises établies au phare de Richard : les rapports conservés signalent quatre incursions entre la mi-octobre et la mi-décembre. Sur la même position, le 34e RI landais n’a plus rapporté qu’un seul passage de vedettes allemandes de la mi-janvier à la fin du mois de mars, en l’occurrence dans la nuit du 6 au 7 février. Une vedette acheminant des agents allemands a cependant été repérée dans le même secteur durant la nuit du 6 au 7 avril. Au moment d’accoster, elle est tombée dans une embuscade française tendue sur la berge : un agent allemand a été tué, un second fait prisonnier, tandis que l’embarcation a été repoussée par des tirs d’armes automatiques puis a été capturée par une vedette française (la pinasse Coccinelle).

Sur l’estuaire de la Seudre et dans le bassin de Marennes-Oléron, les incursions allemandes ont été plus rares, exception faite d’un bref débarquement allemand effectué au Chapus le 12 septembre. En novembre, le bataillon Roland de la Dordogne a repoussé par ses tirs plusieurs tentatives d’approche en barque. Sur ce même front, de décembre à avril, hormis une tentative avortée de traversée à l’aide de dix barques le 19 janvier, la demi-brigade de l’Armagnac n’a plus observé que quelques mouvements distants de barques. Plus au nord, sur la presqu’île de Fouras, à l’embouchure de la Charente et à l’embouchure de la Sèvre niortaise, aucune intrusion n’a été signalée.

Flottilles françaises

Les FFI n’ont pas hésité à prendre la mer sur de petites embarcations, avec l’aide des marins du pays. La première trace tangible de cette activité est tragique : le 29 septembre 1944, un petit bateau de pêche armé par des hommes du régiment Rac a sauté sur une mine aux abords de l’île d’Aix, entraînant la mort de cinq hommes. Au fil des semaines, des petites flottilles françaises ont été créées, à l’aide de pinasses, des petites vedettes de plaisance, armées avec des moyens de récupération. Leur présence est signalée dès le 20 octobre.

Sur la Gironde, au moins deux petits bateaux ont opéré depuis Port-Lambert, armés chacun d’un canon allemand de 20 mm, aux ordres du capitaine de corvette de Montesquieu. Ces embarcations, parmi lesquelles la pinasse Coccinelle déjà évoquée, ont assuré une activité de patrouille et de surveillance. Elles n’ont pas joué de rôle particulier lors de l’assaut du réduit de la pointe de Grave en avril 1945. Un reportage photographique montre également le capitaine de Montesquieu à l’œuvre dans l’embouchure de la Charente, à bord d’un bateau de pêche armé d’un canon de petit calibre.

Entre Seudre et Charente, depuis Marennes et Port-des-Barques, deux pinasses et quelques barques ont été armées dès l’automne, à l’initiative d’un groupe périgourdin (le corps franc du capitaine Lucien Leclerc) et de volontaires de la région de Marennes, pêcheurs et ostréiculteurs fins connaisseurs de la navigation locale. Ils ont mené dès le mois de septembre des incursions sur l’île d’Oléron. En décembre, ces équipes et leurs embarcations ont été réunies au sein du groupe franc marin Armagnac (GFMA), organisé par le capitaine de corvette Lucien Fournier, dans le giron de la demi-brigade de l’Armagnac. Le GFMA, qui a compté 110 puis 150 hommes répartis en cinq groupes, a continué à opérer vers Oléron comme sur la rive gauche de la Seudre. L’activité du GFMA, avec au moins sept coups de main à travers la Seudre dont six conclus avec succès, lui a valu d’être cité en exemple par le général de Larminat.

L’une des pinasses du GFMA était armée d’un canon allemand de 20 mm. Des mitrailleuses françaises Reibel de calibre de 7,5 mm ont armé la seconde et quelques barques à moteur. À l’aide des deux pinasses, le GFMA a mené au moins trois actions navales offensives en février et mars 1945 : la capture d’un bateau à Saint-Trojan sur la côte oléronaise le 2 février, l’occupation temporaire du fort Boyard du 10 au 12 mars puis l’attaque au canon d’un remorqueur adverse le 13 mars, au nord-ouest de l’île d’Aix. Touché par plusieurs obus de 20 mm, le remorqueur a été contraint d’abandonner le chaland qu’il tractait mais est parvenu à s’esquiver.

Épilogue

Malgré leur hardiesse, les flottilles françaises n’ont pas mis fin au trafic côtier adverse. L’expérience acquise a par contre porté des fruits le 16 avril 1945, lors du franchissement offensif de la Seudre. Rôdé à l’usage de ses embarcations, l’ex-demi-brigade de l’Armagnac, devenue le 158e RI, a réussi à faire traverser le fleuve côtier à près de 2 000 hommes en quatorze heures, malgré les contraintes des marées et les tirs de l’artillerie adverse. Les groupes du GFMA avaient ouvert la voie en s’emparant au petit matin des différents débarcadères de la rive gauche de la Seudre entre La Tremblade et le Mus du Loup.

Lors de l’assaut d’Oléron, les mêmes hommes se sont à nouveau illustrés, en prenant pied sur la côte orientale de l’île dans la nuit du 30 avril au 1er mai. Par ailleurs, sans le savoir, ils ont croisé sur les flots certains anciens élèves du bataillon de l’école navale de Clairac, affectés sur le croiseur Duquesne chargé d’appuyer l’attaque d’Oléron. Dès les premiers jours de mai et sans attendre la reddition du réduit rochelais, la plupart des volontaires locaux du GFMA, uniquement engagés pour la durée de la guerre, ont repris leurs activités civiles, regagnant les parcs ostréicoles du bassin de Marennes, privés d’entretien depuis l’automne précédent. Dans les mêmes temps, le fort Boyard, qui avait à nouveau été occupé le temps des opérations sur l’île d’Oléron, a retrouvé sa quiétude pour quelques décennies.

Docteur en histoire contemporaine et chercheur associé au Centre de recherche interdisciplinaire en histoire, histoire de l’art et musicologie (Criham), Stéphane Weiss conduit depuis 2008 une recherche sur les dynamiques régionales du réarmement français de 1944–1945 et de sortie de guerre des Forces françaises de l’intérieur (FFI). Il a notamment publié en 2019 un ouvrage consacré au quotidien et à la mémoire des combattants français des fronts de l’Atlantique : Les Forces françaises de l’Ouest — Forces françaises oubliées ?, Les Indes savantes, 220 p., 22€.

Cet article fait partie du dossier Les fronts de l’Atlantique.
Partager cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.