Graffeurs en Terre Sainte

Estelle Ingrand-Varenne. Photo Jean-Pierre Brouard, CESCM.

Par Iseult Le Roux

La basilique de la Nativité, à Bethléem, est une mine d’or pour qui travaille l’épigraphie. Des inscriptions grecques, syriaques, arméniennes, arabes et latines, qu’elles soient de nature officielle ou des graffiti, s’y mêlent et correspondent entre elles dans une véritable «cacophonie graphique». C’est en visitant cet édifice en 2019 qu’Estelle Ingrand-Varenne, chargée de recherche au CNRS et épigraphiste au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale à Poitiers (CESCM) et actuellement détachée au Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ), est confortée dans l’idée que les inscriptions latines sont d’un intérêt majeur pour la recherche et d’un grand potentiel scientifique.

Sa réflexion a débuté lors d’un colloque à Stanford sur le lien entre les écritures latines du Sud de la France et celles de la «Terre Sainte», suivie d’une communication à Istanbul pour parler des inscriptions de Constantinople. Elle réalise qu’il n’y a pas de regard global à l’échelle de la Méditerranée orientale sur les inscriptions latines. Qu’est-ce et que produit cette écriture en alphabet latin au milieu de toutes les autres ? Cette écriture ne peut être étudiée seule, cloisonnée dans un champs de recherche traditionnel, mais doit être prise dans un tout : il faut considérer son milieu ainsi que le contexte historique, ses interactions avec les autres inscriptions et son évolution, ses migrations.

Car, entre le viie et le xvie siècles, les Occidentaux (marchands, croisés…) s’établissent en Orient et y apposent leur marque au travers de l’écriture, dans les églises, les hospices, dans l’espace qui est le leur, en forme d’affirmation et d’appropriation de l’espace où la langue latine n’est plus majoritaire. Il s’agit alors d’étudier l’écriture épigraphique latine et ses migrations sur un territoire étendu, qui va de la Grèce à la Turquie, en passant par l’Égypte, la Syrie-Palestine et Chypre.

C’est le projet GRAPH-EAST : Latin as an Alien Script in the Medieval ‘Latin East’. Cette étude est novatrice, car le champ des inscriptions latines est «un désert scientifique» et jusqu’ici (quasiment) inexploité. 2500 inscriptions, pour certaines inédites, feront l’objet de cette recherche. C’est un projet qui «vise à comprendre la représentation et la pratique de l’écriture latine, à fournir une histoire de l’épigraphie dans cette région».

Au cœur des écritures

Innovation récompensée en cette année 2020 par le conseil européen de la recherche (ERC) dans le cadre de l’appel Starting Grant qui finance un projet scientifique exploratoire sur une période de cinq ans. Ce programme soutient la recherche de pointe dans tous les domaines scientifiques possibles. Sélectionnés sur des critères d’excellence scientifique par des jurys internationaux, ces candidats sont des chercheurs qui doivent avoir terminé leur thèse depuis deux à sept ans avant la nomination, condition sine qua non pour obtenir la bourse. Parmi les 3200 dossiers, il y a eu 436 lauréats, dont 124 en sciences humaines, avec seulement 5 originaires de France.

Ainsi, Estelle Ingrand-Varenne a reçu la somme de 1,5M d’euros pour financer son étude. Le budget attribué servira à financer les voyages sur place, payer les équipes et le matériel nécessaire à la répertorisation des inscriptions, tel que la photogrammétrie par exemple. Cette technique est notamment utilisée pour les graffiti, et consiste à effectuer des mesures en prenant en considération le changement de position de l’observateur acquis entre deux point de vue, afin d’obtenir un résultat en 3D.

Le projet devrait se dérouler en deux temps. À partir de 2021, les trois premières années seront réservées au recensement, au catalogage et à la traduction de ce nouveau corpus, pour ensuite utiliser les deux années restantes au travail de réflexion sur le sujet, avec une équipe de collaborateurs internationale, spécialistes des écritures byzantine, arabe, arménienne, syriaque, hébraïque, ou encore éthiopienne et dans chacun des pays de la Méditerranée orientale.

Pour en savoir plus sur l’épigraphie médiévale, consulter le dossier «Richesse épigraphiques de Nouvelle-Aquitaine» paru dans le N°124 (avril-mai-juin 2019) de L’Actualité Nouvelle-Aquitaine, à l’occasion du 60ème anniversaire de la création du Corpus des inscriptions de France médiévale par le CESCM.

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