François-Jean Authier — François Mitterrand, le poète marcheur

François-Jean Authier, professeur de lettres en classes préparatoires au lycée Camille-Guérin à Poitiers. Photo Eva Avril.

Par Elsa Dorey

Du Coup d’État per­ma­nent à La Paille et le Grain, en pas­sant par L’Abeille et l’Architecte et Jour­nal pour Anne, François Mit­ter­rand a écrit toute sa vie durant. Son œuvre com­plète compte plus d’une ving­taine d’ouvrages, pas tous con­sacrés – loin de là – à la poli­tique. Mais était-il pour autant un véri­ta­ble écrivain ? François-Jean Authi­er en est con­va­in­cu. L’enseignant en class­es pré­para­toires lit­téraire au lycée Camille-Guérin à Poitiers, invité au col­loque de l’université de Poitiers sur l’ancien prési­dent organ­isé fin mars à l’Espace Mendès France, a com­men­té son œuvre avec un ent­hou­si­asme com­mu­ni­catif.

Il retrou­ve dans les écrits de François Mit­ter­rand son appétit de nature. « Mon écri­t­ure s’en ressent comme on a un accent, écrit l’ancien prési­dent. Par exem­ple, je tire fierté d’appeler les arbres par leur nom. Ma sci­ence me suf­fi­rait si je savais iden­ti­fi­er tout être et toute chose. » Dans cet extrait de Jour­nal pour Anne, le 3 sep­tem­bre 1964, il quitte la Dor­dogne, « la civil­i­sa­tion du mar­ronnier et du hêtre », et décrit ain­si son voy­age arbori­cole. « Au petit déje­uner, j’avais atteint la civil­i­sa­tion du noy­er. Un peu partout dans les val­lées, le peu­pli­er pous­sait ses avant-gardes. Enfin, la fig­u­ra­tion végé­tale du sud. À midi, je tra­ver­sais la civil­i­sa­tion de la vigne. Une heure plus tard, les hordes de pins me cer­naient. »

Jour­nal pour Anne, 1964–1970 de François Mit­ter­rand, Gal­li­mard, 2016, p. 65.

Les fleuves ont le mouvement du sang

« François Mit­ter­rand aimait la représen­ta­tion esthétisée du monde, souligne l’enseignant. Écoutez cette phrase : Les fleuves ont le mou­ve­ment du sang. » Il la répète deux fois, médi­tatif. « Quelle for­mule étrange ! » Il qual­i­fie d’ailleurs l’homme d’État de poète marcheur. « Il y a chez François Mit­ter­rand l’interrogation per­ma­nente sur le pou­voir des mots, sur leur pro­fondeur et leur essence. » Au-delà des cam­pagnes et de cette nature sub­limée, les paysages mod­ernes le cap­tivent aus­si. « Le dernier soir nous avons con­tem­plé New York du 65e étage du Rock­feller Cen­ter, rap­porte François Mit­ter­rand. Si l’expression “poésie pure” a un sens, c’est bien là. La géométrie de cette ville a les dimen­sions, le rythme d’un poème. Au-dessous de nous s’ouvraient les entrailles de la terre, entre les pans de murs des villes englouties. Le jeu des ombres et des lumières absorbait jusqu’à l’idée que l’homme ait existé. » Repous­sant l’influence de Mau­rice Bar­rès, qu’on prête par­fois au style de Mit­ter­rand, François-Jean Authi­er met en par­al­lèle une maxime de François Mit­ter­rand : « La vie est trop courte pour vivre, on décou­vre trop tard que la mer­veille est dans l’instant. » Aragon l’avait dit autrement : « Le temps d’apprendre à vivre et il est déjà trop tard. »

Jour­nal pour Anne, 1964–1970 de François Mit­ter­rand, Gal­li­mard, 2016, p. 145.

De la grandiloquence à l’esthétique classique

Pour autant, le spé­cial­iste tord le nez devant les pre­miers écrits de l’ancien prési­dent. Il prof­ite d’ailleurs d’une ques­tion posée par l’auditoire pour rebondir à la volée sur un texte présen­té par l’intervenant précé­dent. En 1957, François Mit­ter­rand écrit Présence française et aban­don, trai­tant de la décoloni­sa­tion. On peut y lire ce pas­sage : « Quand les cent un coups de canon qui devaient célébr­er l’indépendance com­mencèrent d’ébranler le ciel admirable que tein­taient de feux con­sumés les approches de la nuit, j’étais encore sur le sol tunisien. Ils n’avaient pas fini d’égrener leur solen­nelle et monot­o­ne anti­enne que notre avion piquant vers le nord lais­sait loin der­rière lui, aux lim­ites de l’horizon, la courbe étince­lante de cette terre aimée. Tous nous la regar­dions en silence s’enfoncer dans les brumes du soir. »

François-Jean Authi­er, sévère, n’apprécie pas le style. « C’est d’un pom­pi­er con­som­mé : rhé­torique, empha­tique, bour­sou­flé, presque aus­si grandil­o­quent que du De Gaulle. Cette prose est grasse, encom­brée d’effets qui veu­lent don­ner l’impression que c’est lit­téraire. »

Au fil des années, cette ten­dance s’efface. Le style de François Mit­ter­rand « atter­rit. » Le voici bien plus tard évo­quant le vil­lage de Véze­lay au cré­pus­cule. « Une lumière dorée, poudreuse, tran­scendait la forme des choses. » Il a ici gag­né, selon l’orateur, en « immatéri­al­ité », pour finale­ment épouser une « esthé­tique clas­sique ».

Traits assassins

Le résul­tat est sans appel, surtout lorsqu’il dresse les por­traits de Jacques Chirac et de Valéry Gis­card d’Estaing. « Ces pages sont d’une féroc­ité sans nom à l’égard de ses têtes de turc, et jamais les intéressés ne s’en sont vrai­ment relevés, com­mente François-Jean Authi­er. Pourquoi ? Car il s’est con­stru­it ici une prose sèche. » François Mit­ter­rand écrit en effet, en par­lant de la poli­tique étrangère de Valéry Gis­card d’Estaing : « Vague­ment nation­al­iste, molle­ment européenne, cœur sur la main et main dans la poche, tiers-mon­di­al­iste, cela s’appelle, paraît-il, une poli­tique étrangère. » Il ajoute, assas­sin : « Qu’écrire de la poli­tique économique et de la poli­tique sociale ? Économisons nos adverbes. »

 

07 février 1975, 09min 47sec, François Mitterrand est invité par Bernard Pivot dans Apostrophes pour parler de La Paille et le Grain.

 

22 septembre 1978, 08min 54sec, François Mitterrand est invité au journal de 13h sur TF1 pour parler de L’Abeille et l’Architecte.

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