Films, comics, publicités : les corps des Grecs (1/2)

Paco Rabanne, publicité pour le parfum Olympéa.

Par Marine Rem­blière

Quel est le point com­mun entre la presta­tion de Brad Pitt dans Troie, une pub­lic­ité pour un par­fum Paco Rabanne et le corps des Grecs ? La réponse est mul­ti­ple : la beauté, la jeunesse, la per­for­mance, bref la per­fec­tion cor­porelle. Effec­tive­ment de tout temps, lorsque nous imag­i­nons le corps des Anciens vient à notre esprit l’image de belles stat­ues blanch­es. C’est notre représen­ta­tion de la société : l’homme est tou­jours mus­clé, la femme belle et tous deux sont jeunes. Mais en même temps, nous asso­cions ces temps reculés aux guer­res et à la vio­lence, à l’image des films sur la guerre de Troie où Brad Pitt campe le rôle d’Achille (2004). Ou encore la bataille des Ther­mopy­les de 480 avant J.-C. revue et cor­rigée par le comics de Franck Miller en 1998 (Bat­man, Dare­dev­il, Sin City) et au ciné­ma par Zack Sny­der sous le titre 300 (2007).

Le corps bouge, se déplace, vit dans ces représen­ta­tions con­tem­po­raines sans en être réelle­ment affec­té. Lorsque les caméras fil­ment les guer­ri­ers en plein com­bat, leurs corps dégouli­nent de sueur et de crasse mais ils restent per­for­mants et beaux par une mise en valeur des mus­cles due à l’éclairage, au maquil­lage ou à la posi­tion demandée. Mais lorsque nous devons penser réelle­ment ce corps grec, il n’y a rien qui nous per­me­tte de nous le représen­ter à part ces stat­ues. Est-ce à dire que les hommes grecs étaient tous tail­lés comme le Diad­umène, attribué à Poly­clète, et les femmes comme l’Aphrodite de Cnide sculp­tée par Prax­itèle ? Sans rides, sans cica­tri­ces ou ven­tre bedonnant ? La vieil­lesse est pour­tant bien présente entre le vieux sénile et le sage, – sans par­ler des femmes âgées – où un choix s’est opéré : c’est le vieux sage, bâton en main avec quelques pattes d’oie et une barbe bien fournie.

Bande annonce officielle film Troie. La musculature et l’exploit des hommes sont ici mis en avant, tandis que la fragilité du corps féminin est soulignée par des attitudes et des postures de spectatrices apeurées.

L’examen des muscles

Com­mençons par l’examen des mus­cles. Tous les films, comics ou pub­lic­ités met­tent en avant la mus­cu­la­ture des hommes et la fragilité des femmes aux corps frêles ou minces. Les mus­cles incar­nent la vigueur, la force et le courage. Par ailleurs, il est rare de voir une œuvre con­tem­po­raine ne pas saisir l’occasion de mon­tr­er ces dits mus­cles au cours d’une bagarre, d’un exer­ci­ce ou d’une guerre. Les fig­u­rants et per­son­nages sec­ondaires sont aus­si dans cette logique en répon­dant à des normes physiques par­ti­c­ulières. Les per­son­nages hors normes sont automa­tique­ment iden­ti­fiés comme étant les méchants à l’image du per­son­nage de Xerxès dans le film 300.

Mais les hommes grecs étaient-ils pour autant tous mus­clés ? N’existait-il pas des gros, des sans vigueur, des mous ? À Sparte, les homoioï (Όμοιοι), c’est-à-dire les sem­blables, étaient des citoyens sol­dats, qui ont eu la même édu­ca­tion hopli­tique. Pour les meilleurs d’entre eux il y avait la cryp­tie qui con­siste à vivre un an dans les mon­tagnes. Cette édu­ca­tion ardue, exigeante et par­fois sauvage dans le cas des cryp­toï, mod­e­lait le corps selon une fonc­tion­nal­ité déter­minée : défendre et pro­téger la cité. De plus, la pra­tique des sys­si­ties (τὰ  συσσίτια, repas pris en com­mun où cha­cun ame­nait quelque chose à manger) régu­lait d’une cer­taine manière la prise de nour­ri­t­ure. En d’autres ter­mes, il ne devait pas exis­ter en théorie d’homme au corps gros voire obèse. Et pour­tant, à la fin du Ve siè­cle, un cer­tain Nau­cle­i­dès se fait hum­i­li­er publique­ment car obèse. Anton Pow­ell dans son arti­cle « Sparte : com­ment déchiffr­er ses idéaux ? » souligne à juste titre que son oppo­si­tion à Lysan­dre devait être pour quelque chose dans cette humil­i­a­tion.

Bande annonce officielle film 300. Les corps s’entrechoquent, se battent et pourtant le camp des spartiates ne connaît que très peu de blessures visibles. Léonidas a une entaille au niveau de l’œil gauche plutôt simple et esthétique, tandis que les perses ont dans leur rang des corps déformés (Ephialtès), brûlés (visage de la jeune femme) et même une sorte d’être surnaturel apparenté à un monstre.

Il y a plus de corps marqués dans ce second opus avec les dos et les visages flagellés des esclaves sur les navires grecs et perses alors que les 300 dirigés par Léonidas sont tous morts et que leurs corps sont quasiment intacts. Une fois de plus, les personnages principaux ont les corps très peu atteints par cette violence, Xerxès reçoit une balafre sur la joue droite mais elle demeure esthétique. L’hémoglobine coule à flot afin de traduire la brutalité et la mort mais les conséquences physiques ne sont pas visibles. Une fois de plus, le camp des perses est le plus marqué dans ses chairs entre l’homme bedonnant et scarifié dans le dos, Artémise avec une marque dans le cou, quelques traces discrètes de cicatrices sur sa joue droite et beaucoup de saletés. Sur le corps des Grecs, il y a un peu de sang et surtout de la sueur, de la boue ou de la poussière.

Mou et efféminé

Et à Athènes alors ? Pour Aris­tote (De la généra­tion des ani­maux, II, 7, 746b), la graisse en trop grande quan­tité et l’embonpoint provo­quent la stéril­ité des hommes et des femmes : « Mais il y a là un prob­lème général : pour quelle rai­son un mâle ou une femelle sont-ils stériles ? Car il y a même des femmes et des hommes stériles, et le cas se pro­duit dans chaque genre des autres ani­maux, […] Chez d’autres c’est au cours de la vie que cette infir­mité survient, tan­tôt par excès d’embonpoint (chez les femmes trop grass­es, comme chez les hommes d’une trop forte com­plex­ion, le résidu qui devrait don­ner le sperme passe dans le corps, et les femmes n’ont pas de règles, ni les hommes de liqueur sémi­nale), tan­tôt par suite de mal­adie […]. » En d’autres ter­mes, la graisse selon Aris­tote va bouch­er, blo­quer les par­ties repro­duc­tri­ces.

Quant à Aristo­phane, il moque un cer­tain Clé­ocrite dans Les Oiseaux en l’assimilant à une autruche pour soulign­er sa taille et surtout son obésité. Ces hommes gros ne sont pas les seuls à être moqués ou dén­i­grés. Ain­si, un homme sans vigueur est un homme au corps mou et générale­ment efféminé. En effet, nous retrou­vons ce genre d’assimilation dans les Œuvres de Lucien qui fait dire à Par­rhèsi­adès : « J’estimais que cette sit­u­a­tion était sem­blable à celle où un acteur de tragédie, mou et efféminé, inter­pré­tait Achille ou Thésée ou encore Hér­a­clès en per­son­ne, n’ayant ni la démarche ni la voix d’un héros, mais faisant des manières sous un tel masque. »

Une peau qui vit

S’il appa­raît aisé d’identifier les mau­vais hommes des bons, les inutiles des utiles, c’est aus­si une his­toire d’apparence physique et de beauté. Le kalos kagatos (καλός κάγαθός) – le beau et le bien – se déter­mine par dif­férents critères physiques dont celui de la peau. Com­ment était la peau des Grecs ? Était-elle aus­si lisse et par­faite comme le mar­bre des stat­ues ? À en croire les poèmes amoureux, la peau ten­dre et rosée est l’apanage de la jeunesse. Mais comme tout être humain, elle con­naît aus­si les rides et les varices. Aristo­phane dans Les Oiseaux fait une référence à un cer­tain Lespo­dias, con­nu sem­ble-t-il pour faire descen­dre son man­teau jusqu’au sol afin de cacher ses varices. Rufin quant à lui est capa­ble de louer la beauté per­sis­tante de cer­taines femmes âgées « ni la blancheur de tes seins riants ni leur teint de rose ne se sont enfuis ». Cepen­dant, pour celles n’ayant pas ce priv­ilège, le vers est plus bru­tal : « [Mélis­sa] aux pieds, tu n’as plus qu’une peau de bouc » (Antholo­gie grecque, Antholo­gie pala­tine, V, 62). Out­re la vieil­lesse du corps des Grecs, leur peau est sujette à des agres­sions de divers­es natures. Effec­tive­ment, bien que l’hygiène cor­porelle ne soit pas incon­nue des Anciens, cer­tains d’entre eux n’hésitaient pas à se ren­dre au tem­ple d’Asclépios à Épi­dau­re pour être débar­rassés de la ver­mine : « Celui-ci [Kleinatas de Thèbes] arri­va avec le corps com­plète­ment cou­vert de ver­mine et alors qu’il s’était endor­mi, il eut une vision : il croy­ait que le dieu, après l’avoir dévê­tu et placé nu debout devant lui, lui enl­e­vait entière­ment la ver­mine du corps avec un bal­ai. Le jour venu, il sor­tit en bonne san­té de l’abaton. » (P. Clarisse, P. Char­li­er, 2009).

En effet, nous ne voyons pas dans les adap­ta­tions con­tem­po­raines des hommes ou des femmes se grat­tant la tête ou le corps à cause de poux ou d’ectoparasites. Comme il est vrai que les cica­tri­ces ou les corps amputés sont absents de cette vision sub­jec­tive du corps dans l’Antiquité grecque. Effec­tive­ment, les pop­u­la­tions des cités grec­ques ne sont pas que com­posées d’aristocrates en puis­sance prêts « à rouler des mécaniques » et des femmes aux chevelures infinies atten­dant leur bien-aimé en chan­ton­nant.

Des corps multiples

Il y a des ouvri­ers agri­coles, des marins, des com­merçants, des marchan­des, des arti­sans, des esclaves, des pros­ti­tuées, en d’autres ter­mes des corps amochés.

Des corps qui tra­vail­lent la terre, le cuir… qui s’épuisent, qui se défor­ment, qui se blessent. Des corps qui se font rares dans les cor­pus de sources et qui sont invis­i­bles dans les adap­ta­tions d’aujourd’hui. Para­doxale­ment, le dessin ani­mé Her­cule de Dis­ney (1997) présente des stéréo­types sur les représen­ta­tions cor­porelles du héros et de l’héroïne, des gen­tils et des méchants, du rap­port homme/ femme mais offre cepen­dant la vision d’une pop­u­la­tion grecque mul­ti­ple : agricul­teurs, potiers, hand­i­capés, gros… Les sources livrent quelques témoignages per­me­t­tant de relever qu’il y a des corps mar­qués par des acci­dents de tra­vail, par­fois mor­tels. Hip­pocrate (Épidémies V et VII) décrit le cas d’un cor­don­nier qui, « perçant une semelle se perça lui-même au-dessus du genou avec son alène, là où est l’os de la cuisse ; et il l’enfonça à une pro­fondeur d’un doigt env­i­ron. Chez lui, il ne s’écoula pas du tout de sang, et la plaie se refer­ma vite, mais la cuisse tout entière enfla et s’étendit à l’aine et au flanc. Cet homme mou­rut le troisième jour. » Sans par­ler des blessés de guerre et de la célèbre cica­trice de Philippe II de Macé­doine, il y a aus­si des « gueules cassées », vic­times d’une mau­vaise ren­con­tre d’un soir suite à un ban­quet trop arrosé.

Au-delà des sources médi­cales, les sources judi­ci­aires nous four­nissent égale­ment des infor­ma­tions sur ces corps blessés : « Aris­ton, Athénien, plaide con­tre Conon pour voies de fait : il déclare avoir été frap­pé par Conon et ses fils ; il four­nit des témoins en ce sens. […] Dans la mêlée qui s’engage, l’un d’eux – on ne sait pas qui – tombe sur Phanos­tratos et le tient solide­ment pen­dant que j’étais assail­li par Conon, ses fils et le fils d’Androménès : ils com­mencèrent par me dépouiller de mon man­teau, puis, d’un croc-en-jambe, m’envoyèrent dans le ruis­seau ; et, à coups de pied et en m’insultant, ils me mirent dans un tel état que j’eus la lèvre fendue et que je ne pou­vais plus ouvrir les yeux : j’étais si bien arrangé quand ils me lais­sèrent que je n’avais pas la force de me lever et de dire un mot. Couché à terre, je les entendais dire toutes sortes d’injures. » (Démosthène, Plaidoy­ers civils, LIV).

 

Suite de l’article

Marine Rem­blière est doc­tor­ante au sein du lab­o­ra­toire HeR­MA à l’Université de Poitiers. Ses recherch­es por­tent sur le thème du corps dans la vie quo­ti­di­enne grecque antique, dirigées par Yves Lafond et Lydie Bod­i­ou.

1 Comments

  1. autre référence au Diad­umène dans cet arti­cle, à pro­pos d’une oeu­vre d’Aimé Octo­bre : http://archives-actualite.nouvelle-aquitaine.science/files/show/1008

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