Eva Aurich, cartographe photosensible

Artiste Eva Aurich atelier Eva Aurich dans son atelier, devant les œuvres qu'elle exposera lors du "printemps des cartes". Photo : Eva Avril

Par Lison Gevers

À l’occasion du «printemps des cartes» à Montmorillon, Eva Aurich nous ouvre les portes de son atelier et nous livre le secret de ses œuvres bleutées énigmatiques. L’artiste allemande originaire de Stuttgart laisse une grande part à l’intuition et au hasard dans le processus de création pour allumer cette «petite étincelle» qui aboutira à une œuvre nouvelle. Ces techniques de prédilection sont le découpage-collage, le cyanotype, le dessin à l’encre, la peinture et la dilution.

 

L’Actualité. – Vous travaillez à partir de cartes géographiques. Les lieux que vous utilisez sont-ils particuliers pour vous ?

Eva Aurich. – Les cartes que je sélectionne n’ont pas toujours de lien direct avec ma région natale. Parfois, il suffit que les noms me plaisent parce qu’ils ont une résonance particulière. Ils font revenir des souvenirs et j’ai envie de travailler à partir de cette carte. L’origine de cette histoire est en fait reliée au travail d’un autre artiste. Je souhaitais prendre une carte du sud de l’Allemagne qui avait un terrain d’entrainement militaire. J’ai découpé au cutter ce paysage pour le retirer de la carte. Après cette intervention, il me restait les routes et le paysage. Je n’ai pas jeté ces parties, je les ai gardées précieusement et j’ai utilisé tous ces petits bouts aux formes bizarres. Je les ai collées sur un support qui était à la base un carton d’invitation de Peter Granser, photographe allemand assez connu, qui a exposé à proximité du terrain militaire avec des photos de ce qu’il avait trouvé sur place. Des obus étaient par exemple imprimés sur le carton. L’exposition s’appelait «ce qui était chez moi». Cette invitation a ensuite été retravaillée par un ami artiste qui a imprimé une trame en sérigraphie dessus et ensuite j’ai collé les restes de cette carte sur ce support.

carte Allemagne découpage collage

Série Was einem Heimat war, découpage-collage de la carte de l’Allemagne. Photo : Eva Aurich.

 

Le travail de cet artiste était une critique alors ?

Je pense que ça ne fait aucun doute. L’histoire derrière ce terrain militaire est douloureuse. En effet, pour le créer, le paysage a été transformé, les gens ont dû quitter leurs maisons et des villages entiers ont été rasés. Après que le terrain militaire ait été abandonné, l’endroit a été laissé sauvage et la nature a repris ses droits. Désormais c’est une zone naturelle, avec des panneaux explicatifs sur la faune et la flore, où on peut se promener. C’est un changement important puisqu’avant il y avait un grillage, des barbelés et c’était une zone interdite.

 

Vous travaillez toujours à partir de supports particuliers ?

L’artiste en question devait trouver le sujet de Peter Granser intéressant, c’est la raison pour laquelle il a imprimé sa sérigraphie sur ce carton d’invitation. Je procède de la même manière, je travaille rarement à partir d’un support vierge. Par exemple, j’aime beaucoup prendre des articles de journaux comme support. Parce que finalement, on jette les journaux à la poubelle une fois qu’on les a lus. Alors je récupère quelques articles qui retiennent mon attention, j’imprime quelque chose ou je fais un cyanotype dessus. Ainsi, des formes nouvelles seront créées.

Article journal tâche cyanotype

«J’ai recyclé des articles de presse que je trouvais intéressants et je les ai augmentés en intervenant en cyanotype», série Devenez incollable dans l’Actualité, 2011. Photo : Eva Aurich.

 

Quelles séries allez-vous exposer lors du «printemps des cartes» ?

Je vais exposer cette première série avec la carte de l’Allemagne intitulée Was einem Heimat war. Avec le reste de la carte, j’ai créé une autre série au cyanotype. J’ai fait des taches avec un produit photosensible qui se transforme en bleu avec la lumière. Sur la carte sont apparues des taches de bleu. J’appelle cette deuxième série la banquise car les impressions semblent être des blocs de glace qui dérivent avec des morceaux de paysage. Enfin, il y a une troisième série et cette fois-ci, j’ai travaillé à partir d’une carte de la Suisse et sur tissu, contrairement à mes autres créations sur papier fin. L’avantage du tissu c’est qu’il est froissé, ce qui donne du relief qui peut représenter les montagnes. J’ai passé de bons moments à me promener dans les montagnes. En fait, quand je suis en voiture et que je traverse la France pour aller en Allemagne ou en Suisse, cela m’amuse de regarder sur la carte et de sentir ce décalage entre la réalité de ce paysage que je vois défiler sous mes yeux et ce que je vois sur la carte qui est un autre langage. La série sur la Suisse est comme un paysage déformé vu de dessus. L’effet de flou pourrait être lié aux nuages qui masquent le paysage ou à une vue prise de très haut par un satellite par exemple. J’ai pris le temps de découper le contour du pays avec un cutter et on peut constater qu’il est très intéressant car il fait des méandres incroyables. Par la suite, j’ai recomposé des morceaux de ce contour librement. Le but ce n’est pas d’être réaliste, c’est de laisser place à l’interprétation.

carte Suisse atelier

Carte de la Suisse réalisée au cyanotype, atelier d’Eva Aurich. Photo : Eva Avril.

 

Comment fait-on un cyanotype ?

C’est une technique ancienne de photographie pour laquelle on n’utilise pas d’appareil photo. On pose directement des objets ou des films sur un support rendu photosensible (par une chimie à base de sel de fer) qui empêchent la lumière de traverser et de faire réagir ce support. Ensuite, on développe en rinçant avec de l’eau. Pour la petite planète, j’ai répandu l’émulsion sur un sous-bock de bière et j’ai posé un œuf de poule dessus. Donc l’œuf a empêché la lumière de faire réagir les sels de fer. Je peux procéder de différentes façons en ne disposant l’émulsion qu’à certains endroits de la toile, ce qui donne ces taches. Cette technique a été mise au point en 1842 par le scientifique et astronome anglais John Frederick William Herschel. À cette époque, ils cherchaient des procédés pour faire plusieurs tirages, c’est une part importante de l’histoire de la photographie. Un architecte à la retraite m’a expliqué qu’il utilisait au début de sa carrière du cyanotype pour reproduire des plans. D’ailleurs, dans une scène du film Titanic, nous pouvons voir le plan du bateau et c’est un cyanotype.

Mue de serpent cyanotype livre accordéon

Œuvre au cyanotype appelée 2m13. Eva Aurich a réalisé un livre en accordéon à partir d’une mue de serpent trouvée dans sa cave. Photo : Eva Avril.

 

Des projets à venir ?

Je suis en train d’exposer à la Vitrine à Poitiers en face des Beaux-Arts. L’association qui invite des artistes à exposer une œuvre dans cette vitrine de magasin s’appelle Les ailes du désir. J’aime beaucoup travailler avec les ready-made. La carte en est un exemple. Ce sur quoi je travaille en ce moment en est aussi un autre. J’ai trouvé un panneau de chasse dans la forêt. Ce que j’aime bien sur ce panneau c’est que le chien est étonnement bien dessiné. Souvent, la photo n’est pas très bonne qualité mais pour celui-ci, nous pouvons sentir que quelqu’un s’est appliqué à dessiner le chien avec amour. En plus, ce panneau a un cadre en bois, donc ce n’est plus un panneau de chasse, c’est déjà un tableau ! À partir de ce panneau, j’ai eu envie de peindre et de donner plus de place à la peinture qui coule, qui s’accumule, qui fait comme des champignons ou du lichen.

Je travaille sur cette série depuis quelques semaines. Je ne sais pas encore où elle va m’emmener. Le hasard et l’intuition me guident. Souvent, on attend d’un artiste qu’il sache ce qu’il veut faire et qu’il aille droit au but. Mais je trouve que c’est une démarche de graphiste plutôt que d’artiste. En pensant ainsi, nous n’avons pas de liberté. Je travaille mieux en disposant des choses les unes sur les autres, ce qui va créer quelque chose de nouveau. Et je suis toujours émerveillée de voir ce à quoi deux choses peuvent aboutir pour en créer une troisième, et ces créations restent toujours ouvertes à l’interprétation…

 

Exposition «Le printemps des cartes» — Festival de cartographie du 26 au 29 avril 2018
Eva Aurich expose le vendredi 27 avril de 16h à 22h et le samedi 28 avril de 10h à 17h
L’Élan Espace Coworking
17 Grand’rue
86 500 Montmorillon

Eva Aurich enseigne à l’École d’Arts Plastiques à Châtellerault. Elle vit à Archigny, à proximité de la ligne acadienne.

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