Défaire la légende noire d’Aliénor d’Aquitaine

Le testament d'Aliénor de Katy Bernard et Sandrine Biyi. Photo Aroun Dutheil.

Par Aline Chambras

Le 6 juillet 2018, la salle du Bois Fleuri de Lormont accueillait la première représentation du spectacle Le testament d’Aliénor de Katy Bernard et Sandrine Biyi. Du théâtre historique et rock qui a conquis le public.
Sur scène, celle qui fut tour à tour reine de France et d’Angleterre, drapée dans une longue robe blanche et le visage entouré d’un voile blanc, se relève de son gisant. Bientôt rejointe par son fils Jean sans Terre. Interprété par l’imposante et gracieuse Florence Coudurier et le frêle et torturé Christophe Rosso, le duo mère‐fils a autant d’élégance que de punch.

Derrière eux, les membres du groupe The Very Big Small Orchestra, tout de noir vêtus, incarnent tous ensemble, via la musique et les chants qu’ils jouent en direct, Guillaume IX d’Aquitaine, grand‐père d’Aliénor et premier troubadour de l’histoire.
Dans ce huis‐clos atypique, la mère et le fils rejouent leur existence, en défont les zones d’ombres et règlent leur compte, tentant de se libérer de la légende noire qui les poursuit depuis plus de huit siècles.
Sandrine Biyi est écrivaine, elle publie des romans historiques qui ont tous en commun de se dérouler au xie ou au xiie siècle.
Katy Bernard est maître de conférences en occitan à l’université Bordeaux Montaigne, spécialisée en occitan médiéval. C’est leur passion commune pour Guillaume IX, le grand‐père d’Aliénor d’Aquitaine, plus connu sous le nom de Guillaume le Troubadour, qui les fait se rencontrer une première fois. Sandrine Biyi évoque régulièrement ce personnage dans les cinq volumes de son roman La Dame de la Sauve (éditions du Halage) et Katy Bernard est la traductrice de ses chansons, dans le livre Le Néant et la Joie (éditions fédérop).
En 2015, Sandrine Biyi et Katy Bernard décident de monter un spectacle de théâtre sur Aliénor d’Aquitaine, Le Testament d’Aliénor, dont elles ont co‐écrit le texte.

L’Actualité. – Avec Guillaume le Troubadour, Aliénor d’Aquitaine est une autre de vos passions communes. Katy Bernard vous êtes d’ailleurs l’auteure des Mots d’Aliénor (éditions confluences). Qu’est-ce qui vous intéresse chez cette femme ?

Katy Bernard. – C’est une femme debout. C’est une femme qui n’a rien pour nous ressembler : c’est une reine, elle est puissante, elle est riche. Mais en même temps elle nous ressemble, parce qu’elle a vécu nombre des épreuves que peut vivre une femme dans sa vie. En effet, elle a dû se battre pour faire valoir ses idées dans un monde d’hommes et fait pour les hommes. Elle a eu et perdu des enfants. Elle a connu l’emprisonnement. Elle a affronté beaucoup d’échecs sans baisser les bras. Elle est donc à la fois figure de pouvoir et d’abnégation. Et surtout d’émulation : c’est une femme dont on peut s’inspirer aujourd’hui.

Diriez‐vous qu’Aliénor est féministe ?

Katy Bernard. – Pas dans le sens où on l’entend aujourd’hui. Sans véritablement lutter pour la condition des femmes en général, elle en est une figure de proue par la culture troubadouresque dont elle est issue et dans la mesure où elle s’est battue pour ses propres droits et où elle a entraîné dans son sillage une certaine façon de penser la femme et ses capacités.

Votre spectacle est donc une façon de rendre hommage à cette femme debout ?

Katy Bernard. – Oui et surtout c’est un spectacle anti‐stéréotypes. Car, aujourd’hui encore, et cela, malgré les remarquables travaux des historiens comme Edmond‐René Labande, Jean Flori, Martin Aurell, ou bien d’autres encore sur lesquels nous nous appuyons, l’histoire d’Aliénor reste entachée d’une légende noire : elle est encore souvent présentée comme une personne cruelle, perverse voire pire. Cette légende noire est fausse mais elle est très révélatrice de la manière dont on lie femme et pouvoir.
Sandrine Biyi. – À partir du moment où une femme émerge, il faut la démolir. C’est encore vrai aujourd’hui, non ? C’est pour Aliénor qui ne peut plus se défendre aujourd’hui que nous avons décidé de porter ce spectacle. Pour faire taire certains mensonges, comme celui qui l’a rend responsable du massacre de Vitry‐en‐Perthois. Ou ceux qui lui prêtent tous les amants de la Terre et bien d’autres choses encore.

 

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Le testament d’Aliénor de Katy Bernard et Sandrine Biyi. Photo Aroun Dutheil.

 

La vie d’Aliénor est riche et longue. Comment avez‐vous sélectionné les événements que vous abordez dans le spectacle ?

Katy Bernard. – Évidemment nous ne pouvions pas être exhaustives. Nous avons donc décidé de nous focaliser sur les périodes de la vie d’Aliénor qui restent aujourd’hui les plus sujettes à commentaires. Comme l’histoire avec son oncle Raymond de Poitiers : on entend encore aujourd’hui qu’Aliénor aurait eu une relation sexuelle avec lui. Cette rumeur la poursuit et il devient presque impossible de la blanchir. Pourquoi cette rumeur persiste‐t‐elle ? Peut‐être parce que cela permet d’éviter de regarder cet événement dans toute sa complexité : quand Aliénor se retrouve chez son oncle lors de la croisade, elle déclare qu’elle ne veut plus rester mariée à Louis VII, elle veut le répudier, elle veut s’en séparer. C’est ça qui est sans doute le plus important mais c’est peut‐être le plus difficile à admettre : cela va à l’encontre d’une certaine vision de la femme du Moyen Âge ; ce sont elles que l’on répudie.

Dans le spectacle, vous avez également décidé de faire dialoguer Aliénor avec son dernier fils Jean sans Terre. Pourquoi ne pas avoir mis en scène Richard Cœur de Lion, par exemple ?

Sandrine Biyi. Richard Cœur de Lion est connu. Son frère Jean sans Terre aussi mais finalement moins. C’est cela qui nous intéressait. Nous voulions aussi lui redonner la parole. Lui aussi a une légende noire qui le poursuit. Nous voulions lui redresser la couronne, puisqu’il est souvent représenté la couronne de travers, et mettre en avant combien les relations avec sa mère, qui ne l’a pas élevé, ont pesé dans sa destinée. Dans une situation complexe avec Henri II, Aliénor s’installe en Aquitaine peu après sa naissance puis connaît sa période de captivité. Élevé par les moniales de Fontevrault, puis par son père Henri II, Jean ne connaît sa mère que tard. Nous voulions souligner sa part d’humanité.

 

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Le testament d’Aliénor de Katy Bernard et Sandrine Biyi. Photo Aroun Dutheil.

 

Une autre spécificité de votre spectacle est de combiner musique et texte, et plus particulièrement rock et univers médiéval. Comment est venue cette idée de mettre sur scène The Very Big Small Orchestra ?

Sandrine Biyi. – Avec Katy Bernard, nous avons tout de suite su ce que nous ne voulions pas et nous savions que nous ne serions pas attendues avec une musique rock. On désirait vraiment éclairer Aliénor et son fils d’une façon particulière, pour cela, nous souhaitions qu’il y ait un effet de surprise. C’est pourquoi nous avons demandé au groupe The Very Big Small Orchestra de composer la musique et d’interpréter les poèmes de Guillaume le Troubadour. Toutes les chansons sont des textes de Guillaume le Troubadour, le grand‐père d’Aliénor, sauf une que nous avons écrite avec Katy. Le chanteur, Vincent Bosler, les interprète en français, en occitan ou en anglais parce que nous voulions que soient représentés dans le spectacle les grands territoires liés à Aliénor.
Katy Bernard. – Mélanger la musique rock à un texte sur la vie d’Aliénor était aussi une manière de souligner la part de modernité de cette femme et celle des créations de son grand‐père.

 

Le Testament d’Aliénor, écrit par Katy Bernard et Sandrine Biyi, mis en scène par Jean‐Luc Delage, avec les comédiens Florence Coudurier et Christophe Rosso et les membres du Very Big Small Orchestra – Kiki Graciet à l’harmonica, Don Rivaldo Tutti Corto au violon, Vincent Bosler à la guitare et chant, Denis Barthe à la batterie et aux percussions, Pascal Lamige à l’accordéon et Jérôme Bertrand à la contrebasse.

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