De l’île en feu à la prison paradisiaque

L'île de La Réunion. Photo Florence Couillard.

Par Florence Couillard

Alors que la pandémie du petit pangolin progressait sournoisement dans le monde entier, je débutais un stage en médecine tropicale dans un centre hospitaliser à La Réunion. Je fais mon internat en médecine interne (une spécialité de maladies compliquée à la Dr House), à Limoges (oui, la petite cité de la porcelaine, dans le trou au milieu de la carte de France, juste en dessous la Creuse). J’ai eu la chance de pouvoir partir dans les DOM-TOM pour compléter ma formation en infectiologie… sans oublier les options randonnées et plongées.

Ma semaine était bien occupée dans le service avec des lupus, des sclérodermies en poussées, des cas de dengue et leptospirose. Les zorey prononcer z’oreille, les Blancs de métropolesétaient très bien accueillis par les équipes d’infirmières et aide-soignants créoles : ambiance chaleureuse, bises le matin, bonbon / gâteauet pique-niques à base de cari poulet et rhum arrangé. «Koment i lé ?» «Lé la, Kwélafé ?» «Allon bat karé au bordmer avec la marmaille» «Lé bon, à talèr» / Comment ça va ? Bien, quoi de neuf ? On va se promener à la mer avec les enfants, d’accord, à tout à l’heure. Mais j’avais hâte de m’échapper les week-ends pour sillonner cette île intense : le volcan encore brûlant des dernières coulées de lave, le piton des neiges sans neige, les cascades et bassins bleus de l’est, les nuits en bivouac dans les cirques, les soirées sur la plage… puis après certaines élections municipales… Paf, le confinement nous a tous surpris ! D’abord on n’y croit pas, puis on se pose des questions et enfin on prend les choses au sérieux : Rentrer la kaz / maison, pas bouger de chez soi, sorties limitées avec une autorisation signée sur l’honneur…

À La Réunion, les mesures ont été prises en même temps qu’en métropole, ce qui nous donnait un coup d’avance sur la pandémie car le virus n’avait pas encore atteint l’océan Indien. Cette île, tout petit coin de paradis volcanique, quatre centres hospitaliers, pouvait à tout moment devenir une fournaise de patients contaminés ne pouvant pas être soignés… Pas de moyen de fuir sur une île ! L’autre solution étant de sauter dans l’eau et d’espérer échapper aux requins… Et on regardait les avions déverser leur flot de voyageurs arrivant de métropole, potentiellement des bombes de virus à retardement. Un type en interview a même déclaré tout content qu’il avait réussi à prendre un vol pour venir passer un agréable confinement sous le soleil des tropiques ! On l’excusera car c’était le début de la prise de conscience… (et en espérant qu’il soit resté bloqué dans une chambre d’hôtel hors de prix, au sous-sol, sans internet, nourri au pain sec à l’eau !).

Pour le personnel hospitalier, pas de repos à la maison ! Au début, on était spectateur de ce qui s’était passé en Asie, en Italie et maintenant en métropole, j’ai longuement hésité à demander un rapatriement dans mon service de médecine à Limoges pour prêter main forte à mes collègues internes car j’avais le frustrant sentiment de rester passive, inactive sur mon îlot. Mais je suis restée à La Réunion car même si je n’étais qu’un petit doigt, le corps médical du service d’infectiologie allait avoir besoin de tous ses membres.

L’île de La Réunion. Photo Florence Couillard.

Réorganisation à l’hôpital

Tout l’hôpital a été réorganisé : annulation de toutes les consultations, hospitalisations ou chirurgies non urgentes, mise en place de consultations téléphoniques, création de secteurs dédiés aux patients suspects Covid. De ce fait certains services étaient vidés et d’autres, comme en médecine infectieuse, tournaient à plein régime pour récupérer les patients des services fermés et faire face à l’épidémie de dengue concomitante. Mais comme toutes organisations d’urgence il y avait des failles : erreurs d’orientation, changement des protocoles de dépistage. Certains patients hospitalisés depuis plusieurs jours se révélaient être à risque et on devait les mettre en isolement ; le personnel se retrouvait donc exposé à des patients sans avoir été protégé. On n’avait pas beaucoup d’information et les règles à suivre changeaient tous les jours, rendant difficiles les prescriptions et indications à donner aux infirmiers qui manifestaient leur crainte de transmettre le virus à leur gramounes / grands-mères. Le plus dur était de gérer les familles à distance car les visites étaient interdites. Comment expliquer à des patients en gériatrie, déments, confus et perdus que personne ne peut venir les voir car dehors c’est un scénario de science-fiction avec un coronavirus mutant et des zombies contaminants ? Et les parents en fin de vie ? Et comment rassurer notre collègue interne qui fond en larmes car elle craque sous la pression de cette prise en charge déshumanisée ? L’ambiance dans le service a changé : distanciation, plus de bises, plus de gâteaux, plus de réunion du personnel ou les repas de services… On devait également assurer les gardes aux urgences : c’était plus calme, il y avait beaucoup moins de passage pour de la «bobologie» mais, à chaque patient se posaient la question fatale : «Est-ce que son nez qui coule, sa toux, son grattement de pieds c’est le Covid ?» Car si on passait à côté d’un diagnostic et que le patient n’était pas mis en isolement, on exposait tout le personnel au risque de contamination.

On avait du travail mais cela nous permettait de garder un pied dans le monde réel et de prendre l’air : le midi on mangeait avec les internes dans le jardin de l’hôpital, à l’ombre des palmiers, entourés de fleurs aux milles couleurs et senteurs. La population a été très impliquée pour nous soutenir : des petits déjeuners offerts, des pizzas pour nous régaler la nuit pendant nos gardes… Et surtout, contrairement aux informations qui circulaient sur les réseaux sociaux ou aux médias qui décomptaient machinalement le nombre de nouveaux cas, on était au cœur de la prise en charge et on s’est vite rendu compte que la situation n’était pas si apocalyptique. Au début on était dans les starting-blocks, les chefs nous proposaient des jours de congés pour nous reposer avant l’assaut, armés seulement de notre courage (sans masque, sans gants et sans test Covid car manque de moyens) prêts à faire face à un débordement de patients comme on l’entendait chez nos collègues parisiens ou du Grand-Est, à attendre des patients en détresse respiratoire et à dégainer l’intubation… Mais finalement il y eut peu de cas, surtout dans notre hôpital de périphérie. Pus de peur que de mal ! Mais psychologiquement n’est-ce pas aussi difficile de vivre la catastrophe que de l’attendre en imaginant le pire ? Mieux valait-il prévenir avec des restrictions très contraignantes ou guérir ?

En sortant de notre journée de travail, presque normale, on replongeait dans une atmosphère très mitigée. Panique sur l’île avec certains qui manifestaient violemment pour la fermeture de l’aéroport ou interdire l’amarrage des bateaux de croisière en faisant barrage et prêts à caillasser les arrivants ! Ou alors insouciance avec des couples et familles continuant de se balader dans les jardins, jouer aux cartes ou simplement profiter du coucher de soleil. En tant que soignants on pouvait tout autant bénéficier de coupes files dans les supermarchés… qu’être vu comme des pestiférés : une collègue infirmière a été gentiment virée de sa colocation et scandaleusement priée d’aller dans un hôtel ! 

Nouveau rythme

Finalement je n’avais que les week-ends pour être confinée comme tout le monde chez soi. Plus de randonnée, plus de lagon, plus de soirée à l’autre bout de l’île… Mais qu’est-ce que j’allais faire de ces deux jours entiers, de ces 48 heures, de ces 2 880 minutes, de ces 172 800 secondes sans sortir ? Eh bien comme tout le monde, j’ai appris à vivre à un nouveau rythme, réappris à dormir, se détendre, faire la grasse matinée, la sieste, se relaxer, flâner, se reposer, traîner, se prélasser… donc même pas le temps de s’ennuyer ! Maintenant parlons coup de cœur, amour et paillettes : au bout de six mois, les gens de la métropole commencent à me manquer et j’ai découvert l’utilité des visio-appels pour rapprocher les yeux et les cœurs. Et à la kaz ? J’ai eu l’impression de rencontrer mes colocs pour la première fois : ces gens avec qui je cohabitais mais que je ne croisais qu’en coup de vent. Tous dans le même bateau, on a pu passer des après-midi, des soirées et des nuits à parler, refaire le monde, voguer vers de nouvelles discussions, apprendre à se connaître, sonder nos âmes… et créer de solides sentiments d’amitiés et plus si affinités…

Déconfinement : retour timide à la vie. Une vie normale ? La vie normale était-ce celle d’avant ou pendant le confinement ? Retour en métropole, à Limoges. Sentiments mitigés. Contente de revoir ma famille et mes amis. Déjà nostalgique des couchers de soleils, de la chaleur de l’air et des créoles. Triste de quitter mon service de médecine et mes colocs de La Réunion… mais des souvenirs plein la tèt !

L’île de La Réunion. Photo Florence Couillard.

«Mi aim a La Réunion, Nou artouv!» J’aime La Réunion, au revoir.

Florence Couillard est étudiante en médecine à Limoges et réalise une année recherche en master 2 en immunologie à la faculté de Poitiers pour le plaisir de prolonger encore les études, rester curieuse et poursuivre l’éternel chemin de l’apprentissage.

Cet article a été rédigé dans le cadre d’une formation à l’écriture journalistique (UE Médiation scientifique).

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